Offrez un coup d’avance à vos collaborateurs

Finance - Conseil

La douloureuse modernisation de Tracfin, le service anti-blanchiment de Bercy

Habitué à recruter des fonctionnaires des douanes, le service de renseignement chasse désormais des jeunes geek venus du privé. Une révolution culturelle à l’origine d’un profond malaise et d’un turn-over hors norme.

Le siège de Tracfin
Le siège de Tracfin Google Street View

C’est ce qui s’appelle recruter à tour de bras. En cette fin novembre, la cellule de renseignements financiers de Bercy cherche à pourvoir pas moins de 29 postes, sur les 200 qu’elle compte au total. Des jobs à « habilitation Très Secret » selon l’échelle de la Défense Nationale, comme la plupart dans ce service spécialiste de lutte contre le blanchiment et financement du terrorisme, connu sous le petit nom de Tracfin. Bien sûr, les candidats, aspirants « analystes lutte contre les ingérences étrangères » ou « développeurs web » seront soumis à une enquête pour évaluer leur vulnérabilité potentielle. Mais paradoxalement, ces missions secret-défense sont ouvertes à tous, fonctionnaires ou contractuels. Les transfuges du privé sont mêmes plus que bienvenus, si l’on en croit la retape menée par Bercy sur les plateformes LinkedIn, Indeed, Jooble, ou encore Passerelles.

Chez Tracfin, la révolution est en marche. Habituée à recruter des fonctionnaires qualifiés, venus des douanes, la cellule s’est mise à chasser des jeunes tout droit sortis d’école d’ingénieurs ou de cabinets de conseil. Sur la seule année 2022, le nombre d’agents venant du privé a augmenté de 4 %. Résultat, ces profils représentent aujourd’hui un tiers des effectifs, contre seulement 6 % il y a dix ans. De quoi provoquer un certain choc des cultures en interne. Et pour beaucoup, un malaise. Arrêts maladies, burn-out… Plusieurs fonctionnaires, parmi les plus âgés, ont aussi été priés d’aller voir ailleurs. Avec un turn-over de 20 à 25 % selon la direction, le roulement des équipes dépasse ainsi allègrement la moyenne nationale (15 %) et plus encore celle des services de l’Etat (6 %).

Dans un tract distribué début octobre, intitulé « Tracfin, un service mal renseigné en matière de politique RH », le syndicat CGC-Douanes constatait qu’au-delà d’une certaine durée, « les agents étaient forcément périmés ». « Le directeur ne veut plus d’agents qui restent plus de 6 ans » avance l’un d’eux. « Absolument faux », répond la direction, qui assure que 22 % des effectifs ont plus de 50 ans et seulement 14 % moins de 30 ans.

Un podcast pour expliquer que… « moins on en dit, mieux c’est »

Alors que certains dénoncent une sorte de privatisation du service, les récentes campagnes de recrutement ont renforcé les dissensions. Pour attirer des profils tech/finance très convoités, Tracfin s’est lancé dans une opération de « marque employeur » à tous crins. Son idée ? Mettre en avant ses salariés en les parant de leurs plus beaux atours, afin de susciter des vocations. L’institution de la rue Auguste Blanqui à Montreuil a voulu s’inspirer du Bureau des Légendes, la série mettant en scène les agents du renseignement extérieur français. Mais, budget oblige, le service s’est contenté d’un podcast : « Habilité.e.s ». Avec un concept simple : une speakerine pose des questions sur leur parcours et leur travail à Océane, Hector ou Paul. Des prénoms d’emprunt, derrière lesquels se cachent la voix et l’expérience de vrais agents. Océane raconte ainsi avoir fait une classe prépa, puis une école de commerce à Lille avant d’aller dans un cabinet d’audit travailler dans la partie « forensic » et finalement atterrir dans le service du Renseignement économique de Tracfin. Elle décrit le fonctionnement du service par secteur et dossier. De son côté, Hector détaille ses enquêtes en source ouverte (OSINT) au service technique, ou sur les cryptomonnaies et les ransomware. La diffusion des premiers épisodes a suscité des critiques en interne. D’une part, l’émission ne met en avant que des agents jeunes, venus du privé. De l’autre, elle tranche avec les habitudes de la cellule, où communiquer relève de l’anomalie ; le podcast souligne d’ailleurs d’emblée que « quand on travaille dans le renseignement, moins on en dit mieux c’est ».

« Un service de renseignement est tenu au secret absolu ! On n’est pas censé dire si on y travaille à nos proches, et là on demande à des agents de raconter comment ils travaillent, ça n’a aucun sens !  » s’énerve un détracteur. Un paradoxe qui n’émeut guère l’organisation, satisfaite des 3 500 écoutes déjà totalisées et bien décidée à diffuser trois épisodes de plus début 2024.  « La production de ce podcast se fait sans jamais déroger aux impératifs de sécurité » assure Tracfin à l’Informé, tout en citant des pratiques comparables au ministère de l’Intérieur. Le programme Vis à vies documente en effet l’activité du ministère – mais ne consacre qu’un seul épisode, très général, sur les services secrets. Plus sobre également, la DGSE diffuse sur LinkedIn des verbatims d’agents décrivant leur mission.

Un service en perte de prestige ?

Au-delà de la com, certains s’inquiètent des profils recrutés, souvent plus « tech » qu’avant. « On est en train de perdre en compétence ! assure une source. Quand un jeune arrive, il n’a pas forcément connaissance des rouages des flux financiers. Il y a des schémas typiques, voire des noms, liés à des dossiers passés, qui vous alertent et vous disent : ça, c’est plutôt de l’évasion fiscale, de la fraude à la TVA, du terrorisme, de l’escroquerie… » Autre problème soulevé, ces nouvelles recrues – souvent des connaisseurs en cryptomonnaies et NFT ou des développeurs, aptes à mettre en place des programmes de data-mining pour identifier des profils type au sein des milliers de déclarations — iraient aussi rapidement se vendre ailleurs : l’expérience « Tracfin » se valoriserait très bien dans les services « conformité » des banques et des fonds, ou encore au sein du milieu de l’intelligence économique. Des secteurs où les agents peuvent espérer doubler leurs salaires après seulement trois ans à Bercy… Quitte à exposer, un peu trop, les méthodes du service public ?

Mais selon la direction, l’explosion du nombre de déclarations de soupçons, passées de 26 000 par an en 2012 à 170 000 en 2022, justifie le changement. Elle vient de lancer un plan à 2025, #Trac25, visant à « moderniser outils et méthodes d’investigations » et décloisonner les approches métiers. « La diversification des recrutements vise aussi à assurer le niveau de spécialisation croissant du service et de montée en compétences nécessaires », plaide encore Tracfin.

À l’heure où Paris se démène pour accueillir la future autorité européenne du blanchiment (AMLA), Tracfin est aussi sous la pression de présenter des résultats. Le taux de renouvellement important des équipes « n’affecte pas l’activité du service qui reste à un niveau élevé » estime Tracfin, qui assure avoir transmis plus de 3 000 notes à ses différents partenaires en 2022. Plus dubitative, la Cour des comptes se demandait en février 2023 pourquoi seule « une part très minoritaire des affaires traitées par la Parquet National Financier portant sur des faits de blanchiment provient d’une information transmise par Tracfin », le PNF s’appuyant plus souvent sur des informations de la Direction Générale des Finances publiques et des forces de sécurité intérieure.