L'abonnement à l'Informé est à usage individuel
Un autre appareil utilise actuellement votre compte
Continuer la lectureHarcèlement à la Société générale : « Le système de plainte interne est totalement inefficace »
Victime d’un acharnement de la part de ses collègues, une ancienne membre du personnel accuse l’enseigne rouge et noire de faute inexcusable. L’Informé a assisté à l’audience.
« À aucun moment je n’ai été aidée ». Dans les couloirs du tribunal judiciaire d’Amiens, une ancienne employée de la Société générale ne décolère pas. Victime de harcèlement sexuel et moral de la part de son chef et de ses collègues, Lise (1) assiste à une audience cruciale en ce lundi 27 février : l...
C’était en septembre 2015, lorsqu’épuisée par des mois d’acharnement de la part de toute son équipe, l’ex-salariée a craqué devant un membre de la hiérarchie et s’est confiée sur ses conditions de travail. Ignorée, elle fait le lendemain une lourde crise d’angoisse dans les toilettes de la banque, avant que sa mère ne vienne la chercher dans les locaux. Aussitôt placée en arrêt maladie, puis licenciée deux ans plus tard, l’ex-salariée n’a pas pu retravailler depuis. La caisse primaire d’assurance maladie a reconnu l’origine professionnelle de sa profonde souffrance. En première instance, le tribunal judiciaire de Lille a jugé que sa dépression était due à la faute inexcusable de la banque rouge et noire. L’Informé a assisté à l’audience d’appel.
Devant la Cour, son avocate a retracé le harcèlement qu’a vécu Lise, révélé par le magazine Capital. Dès 2014, la technicienne de paiement « a été ostracisée par son équipe, qui passait son temps à se moquer d’elle », assure Me Agnès Cittadini. Exclue des repas organisés avec les clients, l’ancienne employée subissait des railleries quotidiennes sur ses tenues vestimentaires, son physique, son statut de femme célibataire et sans enfant. « T’as fait goulou goulou dans ta case cette nuit ? », pouvait par exemple la questionner un collègue lors de son arrivée au bureau, raconte Lise. Selon elle, son chef avait aussi pour habitude de lui demander si elle avait bien « fait pipi » avant le début des réunions.
« Je vais vraiment te foutre un GPS dans le trou »
Celui-ci a d’ailleurs tenu des propos grossiers et à connotation sexuelle à son égard dans une vidéo que la jeune femme a retrouvée dans son téléphone portable, subtilisé par ses collègues pour se prendre en photos. « Bon, où t’es allée encore traîner là ? T’es jamais à ta place putain, j’en ai marre. Je vais vraiment te foutre un GPS dans le trou, enfin, comme ça je saurai à chaque moment où tu te trouves, ok ? », assène dans le film ce chef de service. Après cet épisode, toute l’équipe répétait à tue-tête dans les bureaux : « DTCAD ! » Soit les premières lettres de l’expression « Dans ton cul » suivi des initiales de la plaignante.
Pire, lors de la coupe du monde de rugby, un photomontage réalisé par ses collègues plaquait son visage sur le corps d’une femme nue recouverte de boue. « J’avais beau faire mon bon petit soldat et me plonger encore plus dans le travail, la situation n’a fait qu’empirer », raconte l’ex-salariée à l’Informé. La justice a définitivement reconnu l’existence du harcèlement sexuel et moral. Dans un arrêt du 17 février 2022, la Cour d’appel de Paris a condamné la banque à verser plus de 70 000 euros à Lise et a épinglé « l’absence de prise au sérieux » de sa situation.
C’est justement la réaction de la Société générale qui était au cœur de l’audience ce lundi. L’avocate de Lise accuse l’entreprise d’avoir fait preuve d’inertie. Aucune mesure n’est prise après le rendez-vous de septembre 2015 où elle a dénoncé l’ensemble des faits à son supérieur hiérarchique. « Dès le lendemain, elle se retrouve à nouveau exposée au risque de se faire harceler, alors que la banque avait conscience du danger », regrette Me Agnès Cittadini. La salariée réitère ses accusations dans plusieurs lettres, en octobre puis en novembre.
« Avant ces courriers, la Société générale n’était pas informée des difficultés de cette collaboratrice, plaide de son côté l’avocat de la banque. Cette alerte ne porte que sur un fait isolé, à savoir la vidéo où son supérieur tient des propos déplacés et pour lesquels il a été sanctionné. » Le chef de service a écopé d’un simple avertissement au terme d’une enquête interne, lancée plus de deux mois après le premier signalement de Lise et qui a conclu à l’absence de harcèlement. L’avocat de la Société générale explique ensuite que la banque a fait « ce qu’il fallait » et « a proposé des mutations provisoires pour apaiser la situation, que la salariée a systématiquement refusées ».
Le problème ? Un des postes supposait d’être dans les mêmes locaux et à nouveau en contact avec ses anciens collègues. Une proposition totalement contraire aux recommandations de la médecine du travail. Une autre visait des fonctions d’assistante, bien inférieures à ses qualifications, ce qui représentait donc un déclassement, selon son avocate. Me Agnès Cittadini reproche à la banque de « jouer avec les dates » : « Les alertes ont commencé très tôt, bien que ma cliente ait eu du mal à trouver un interlocuteur. ». Pour preuve, l’avocate indique à la Cour que l’employée a écrit au CHSCT de la banque, mais que son président n’était autre que le supérieur hiérarchique que Lise accuse d’avoir minimisé les faits en septembre. « On a appris plus tard que cet homme n’a jamais transmis le courrier aux membres de l’instance, qui ont eu connaissance du problème avec des semaines de retard, grâce à l’intervention de l’inspecteur du travail. »
L’avocate épingle la responsabilité de l’établissement financier : « Le système de plainte au sein de la banque est totalement inefficace et a été dénoncé à deux reprises par l’inspecteur du travail. » D’abord en 2008 puis une nouvelle fois presque dix ans plus tard. « Les organisations syndicales continuent de dire qu’il y a un problème avec la prise en charge du harcèlement. » À l’inverse, l’avocat de l’entreprise estime que « la Société générale a mis en œuvre des moyens d’écoute et de d’accompagnement importants ». Sollicitée par l’Informé, la communication de la banque n’a pas souhaité commenter une procédure judiciaire en cours. La décision de la Cour d’appel est attendue le 26 juin.
(1) Le prénom a été modifié