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Continuer la lectureTransdev : les syndicats s’inquiètent des objectifs financiers de Rethmann, le futur actionnaire majoritaire
Les comités d’entreprise du groupe de transports publics sont inquiets des objectifs de rentabilité fixés par le repreneur, à des niveaux jamais atteints jusque-là.
« Rethmann est un actionnaire stable, il n’est pas là pour gagner de l’argent », avançait le PDG de Transdev, Thierry Mallet, le 13 mars dernier, lors de la présentation des résultats 2024. Manifestement, les représentants du personnel du groupe de transports publics ne partagent pas son avis. Selon nos informations, ceux-ci ont remis le 11 mars dernier un avis particulièrement critique - même s’il n’est formellement ni négatif ni positif - sur le projet de privatisation dévoilé il y a un an par l’Informé, qui se matérialisera d’ici fin juin par la vente de 32 % du capital par la Caisse des dépôts au groupe familial allemand Rethmann. Ce géant de 25 milliards d’euros de chiffre d’affaires, présent dans les déchets, la logistique et le traitement de produits animaux, qui possédait déjà 34 % de Transdev, voit sa participation grimper à 66 %. Le futur actionnaire de contrôle « entend favoriser la croissance de Transdev, et le rendre profitable et rentable. Ce sont là de bonnes intentions (...) Les interrogations en revanche sont nombreuses sur la façon dont le groupe Rethmann compte procéder pour les concrétiser », écrit le comité de groupe européen du champion français des bus et tramways dans un avis dont l’Informé a pu prendre connaissance.
Lors de plusieurs réunions depuis décembre avec les dirigeants de la Caisse et de Rethmann, les représentants des salariés ont appris que le conglomérat allemand visait une rentabilité financière supérieure à 8 % des capitaux propres, un niveau jamais atteint par Transdev sauf exceptionnellement en 2015. L’entreprise française, qui vient de dépasser les 10 milliards de chiffre d’affaires en 2024 (+8%), n’a en effet dégagé qu’un résultat net de 43 millions d’euros l’année dernière, après de 20 millions en 2023 et 2022. Le groupe présidé par Ludger Rethmann a aussi fixé un objectif de profitabilité (résultat net / chiffre d’affaires) de 2 %, bien éloigné du ratio 0,4 % obtenu en 2024. D’ailleurs, Transdev n’a jamais atteint un tel niveau sur les 10 dernières années. Et son plan à cinq ans, élaboré l’année dernière, ne prévoyait d’atteindre que 1,7 % en 2029, en dégageant près de 200 millions d’euros de bénéfices nets.
La direction de Transdev a assuré aux syndicats que les résultats actuels sont, en fait, déjà assez proches de ceux attendus par Rethmann, si l’on neutralise les dépréciations enregistrées sur des contrats à perte. En 2024, les bénéfices ont effectivement été amputés d’une dépréciation de 57 millions d’euros, sans laquelle le groupe aurait affiché un profit de 108 millions. Pas de quoi rassurer les élus du personnel : « Nos clients sont des collectivités locales que ce soit en France ou à l’étranger : ce niveau de performances financières est inatteignable dans le secteur du transport public, indique un représentant des salariés. De tels objectifs ont déjà été fixés dans le passé, mais cette stratégie s’est toujours trouvée bousculée, que ce soit par la reprise difficile de contrats, le Covid-19, la hausse des prix de l’énergie ou, en ce moment, la baisse des dotations des collectivités publiques dont les finances sont de plus en plus contraintes. Quelle sera la réaction du nouvel actionnaire de contrôle quand les objectifs fixés ne seront pas atteints ? »
Pour y parvenir, Rethmann a avancé qu’il entendait poursuivre la stratégie déployée par Thierry Mallet : ne pas répondre à tous les appels d’offres et à n’importe quel prix, améliorer les performances opérationnelles et renégocier les contrats lorsque les résultats ne sont pas au rendez-vous. « Dans quelle mesure le rétablissement économique et financier attendu par le groupe Rethmann ne se fera pas d’abord et avant tout par des arbitrages défavorables à l’emploi, à la rémunération et aux conditions de travail ? », s’interrogent les élus du comité de groupe. Dans leur avis, ils appellent « le groupe Rethmann et la direction à la retenue en la matière, pour éviter les mouvements sociaux qui ont pu émailler la dernière période dans plusieurs pays, et pour répondre enfin à notre problème structurel : la pénurie de conducteurs et de personnels de maintenance. »
L’entreprise basée à Selm, près de Dortmund, mise en tout cas sur une croissance du chiffre d’affaires de Transdev. Il s’appuie en particulier sur le surcroît d’activités enregistré par le groupe français depuis 2019, qui atteint 3 milliards d’euros (porté par l’acquisition de l’américain First Transit bouclée en 2024, qui contribue pour plus d’1 milliard). « Si vous faites toujours 10 milliards d’euros dans cinq ans, nous serions un peu déçus pour être honnête », avait déclaré aux élus Ludger Rethmann.
À côté de cette mise en garde, le dirigeant affirme que le changement de contrôle ne s’accompagnera ni de modification des accords sociaux en vigueur chez Transdev, ni de réduction d’effectifs au siège ou dans les dépôts. Mais, en l’absence de garantie sur l’emploi, la question demeure néanmoins dans le groupe, qui compte plus de 100 000 salariés dans 19 pays, au cas où la croissance attendue ne serait pas au rendez-vous. « Si demain nous rencontrons des difficultés particulières, il faudra faire évoluer la structure, mais ce ne serait pas le résultat de cette opération » de prise de contrôle, a souligné Ludger Rethmann lors d’une réunion avec les représentants du personnel le 4 février dernier.
Le nouvel opérateur a néanmoins conclu un pacte d’actionnaires pour une durée de 20 ans, selon nos informations, avec la Caisse des dépôts qui conserve 34 % du capital de Transdev. Le document garantit une stabilité de l’actionnariat pour les cinq premières années et, à la suite, un droit de premier regard en cas de sortie d’un des deux actionnaires. La Caisse bénéficiera aussi d’un droit de veto sur un transfert du siège hors de France, sur une modification des statuts ainsi que sur tout changement significatif de la politique industrielle ou de la politique de dividendes. « L’opération confirme l’ancrage de Transdev en France, le maintien de son management et de sa stratégie, avait pu affirmer Thierry Mallet le 13 mars. Rethmann vient pour acheter un savoir-faire français dans les transports publics. »
Autre inquiétude des syndicats français et européens : que Transdev soit utilisé par Rethmann pour augmenter les points de contact de sa filiale de gestion des déchets et de l’eau, Remondis, avec les collectivités locales déjà clientes pour leurs transports publics. Ils « alertent la CDC et la direction sur un risque réel : celui que Transdev joue le rôle de poisson pilote, permettant au groupe Rethmann de vendre à moindre coût des offres de transport aux collectivités publiques, pour mieux leur proposer en contrepartie des prestations de recyclage des déchets et de traitement des eaux au prix fort », indique l’avis du comité de groupe européen du transporteur. « On est peut-être en train de recréer le Veolia Environnement d’avant 2010, quand Nicolas Sarkozy a tordu le bras à la Caisse pour qu’elle rachète Veolia Transport et la fusionne dans Transdev, observe une source interne. L’acquisition de Transdev pourrait faire de Remondis un concurrent de poids face à Veolia et Suez. »
La direction de Transdev met toutefois en avant que les filiales du conglomérat (Remondis, Rhenus dans la logistique et Saria dans le traitement des déchets organiques) sont toutes gérées de façon indépendante. Le pacte d’actionnaires avec la Caisse interdit par ailleurs toute convention entre Transdev et les filiales du groupe allemand qui ne seraient pas « conclues à des conditions normales ».
Contacté, Transdev a indiqué ne pas souhaiter faire de commentaire.