Offrez un coup d’avance à vos collaborateurs

Tech - Télécom

Patrick Drahi, cauchemar des actionnaires minoritaires

Embourbé dans l’affaire Pereira, le patron d’Altice veut aujourd’hui ouvrir le capital de SFR à des investisseurs extérieurs. Problème, il n’a cessé de ferrailler avec eux tout au long de sa carrière.

Introduction d’Altice USA à la Bourse de New York le 22 juin 2017
Introduction d’Altice USA à la Bourse de New York le 22 juin 2017 Angelillo John/UPI/ABACA

En 2016, lors d’une conférence à Polytechnique, Patrick Drahi a expliqué pourquoi il a toujours préféré se financer en levant de la dette : « c’est la seule façon de développer un groupe à très grande vitesse tout en contrôlant son capital ». L’alternative - vendre une partie des actions de ses entreprises - l’a toujours répugné : « Si vous levez de l’argent auprès d’un investisseur, il va prendre une part de votre capital. Si vous faites ça quatre ou cinq fois, il ne va plus rien vous rester. Et donc si un jour ça ne marche pas très bien, l’entrepreneur peut être mis dehors ».

Seulement voilà. L’affaire Armando Pereira (lire encadre ci-dessous) a quasiment refermé le marché de la dette pour SFR. Son propriétaire s’est donc résolu à vendre un bout de son capital. Reste à savoir quel investisseur sera assez courageux pour monter à bord. Car l’opérateur français dégagera des cash-flows libres négatifs jusqu’en 2024, selon l’agence de notation Moody’s. Il supporte un endettement de 24 milliards d’euros. La trésorerie en caisse (297 millions d’euros) ne permet pas de payer les échéances de 2025 (1,5 milliard). Surtout, la société ne vaut qu’environ 24 milliards d’euros, si l’on prend un multiple de 6 fois l’excédent brut d’exploitation (Ebitda) couramment utilisé dans le secteur. Ce qui signifie que la quasi-totalité de la valeur de l’entreprise réside dans sa dette, et non dans ses actions, qui ne valent plus grand-chose.

Mais en entrant au capital d’Altice, un investisseur ne prendrait pas seulement un risque financier. Il deviendra aussi actionnaire minoritaire de Patrick Drahi. Tout sauf une sinécure. L’Informé vous dévoile comment le polytechnicien, dans ses trois sociétés cotées (Alice NV devenu Altice Europe, Altice USA et SFR Numericable), a tordu le bras des petits porteurs, qui ont plus d’une fois dû saisir la justice pour se faire entendre.

PereiraGate : le résumé de l’affaire et de nos révélations

Le Portugais Armando Pereira a cofondé Altice en 2002 avec Patrick Drahi. Il s’est ensuite associé aux différentes aventures du polytechnicien (Altice USA, Sotheby’s…). Il est resté actionnaire de ces différentes sociétés via un mécanisme opaque de fiducies. Devenu bras droit de Patrick Drahi, avec la haute main sur les achats, il a fait pression sur les fournisseurs pour obtenir des prix moins élevés.  

Mi-juillet, Armando Pereira a été arrêté puis mis en examen au Portugal pour “blanchiment et corruption ”. Les enquêteurs l’accusent d’avoir imposé chez Altice des prestataires détenus par ses amis, qui en retour lui reversaient de l’argent ou des avantages en nature. 

Face au scandale, l’opérateur télécoms  a suspendu au moins une quinzaine de cadres proches d’Armando Pereira, en invoquant parfois des justifications baroques.  

Altice martèle depuis que la fraude présumée est “circonscrite” à un faible pourcentage des achats. En réalité, les prestataires amis d’Armando Pereira sont présents dans quasiment tout l’empire Drahi: chez SFR et BFM en France, chez Altice USA, en Allemagne, en République dominicaine, et même chez Sotheby’s.  

Surtout, Patrick Drahi répète qu’il ignorait tout des agissements de son ami de 30 ans. Comme l’Informé l’a révélé, l’audit interne et externe avaient pourtant multiplié les alertes sur le contrôle des achats, la comptabilité, la détection de la fraude, les déclarations des conflits d’intérêts… Les pratiques étranges d’Armando Pereira étaient aussi dénoncées par les syndicats. Enfin, notre enquête a montré que Patrick Drahi lui-même ou ses proches collaborateurs avaient eux-mêmes connaissance d’une bonne partie des pratiques étranges d’Armando Pereira. Le patron d’Altice a pourtant continué de confier des missions au Portugais et des commandes à ses fournisseurs amis.

L’affaire a refermé le marché de la dette pour Altice, désormais contraint de céder des actifs pour trouver de l’argent frais. Les dirigeants du groupe ont même évoqué une cession de BFM. 

Le salaire du patron versé en Suisse

Une majorité des conflits entre Patrick Drahi et ses petits actionnaires ont porté sur les rémunérations du patron fondateur. En pratique, les principaux dirigeants d’Altice ne sont pas rémunérés par les filiales opérationnelles, mais par une société suisse, Altice Management International. Les différents opérateurs du groupe doivent donc verser à cette entité helvète des « management fees » (redevances) correspondant à ces salaires. Cela permet de réduire les profits des filiales locales, et donc leur impôt sur les bénéfices. Ce qui est évidemment mal vu de la part des administrations fiscales de ces différents pays.

En France, pour calmer les inquiétudes de Bercy lors du rachat de SFR, Patrick Drahi avait promis dans une lettre au ministre de l’économie de « ne mettre en place aucun contrat de ‘management fees’, redevances de marque ou autre licence à la charge de l’ensemble Numericable/SFR qui aurait pour effet de transférer de la France vers l’étranger du profit taxable du nouvel ensemble ».

Un engagement vite oublié. Dès le rachat de SFR, des management fees sont instaurés, qui s’élèvent à 47 millions d’euros en 2015. En 2016, Patrick Drahi indique vouloir mettre en place une redevance comprise entre 2 % et 3 % du chiffre d’affaires, ce qui pourrait représenter jusqu’à 330 millions d’euros en 2017. Ce projet suscite l’ire d’actionnaires minoritaires de SFR Numericable, notamment le fonds CIAM (Charity Investment Asset Management), qui, étude à l’appui, souligne qu’Altice est le seul opérateur télécoms à imposer à ses filiales une redevance pour sa gestion. Finalement, une formule plus modeste est mise en place. La redevance versée par SFR s’élèvera à environ 20 millions d’euros en 2019 et 2020.

Pareillement, chez Altice USA, une redevance de 30 millions de dollars par an a été versée jusqu’en 2018 à Altice Management International, qui s’ajoutait aux salaires - déjà élevés - des dirigeants. Le montant a suscité l’étonnement, notamment du quotidien des affaires américain, le Wall Street journal : « les opérateurs télécoms ne paient pas de ‘management fees’ d’habitude… Cette pratique inhabituelle est un signal d’alarme ».

Les stock-options de Patrick Drahi

La rémunération de Patrick Drahi ne s’arrête évidemment pas à un salaire fixe. Le natif de Casablanca se rémunère aussi via de généreux plans d’actions. Ainsi, chez Altice USA, il s’est attribué, entre 2017 et 2020, 5,9 millions de stock-options, plus 1,2 million d’actions gratuites de performance, valorisées par la société à 58 millions de dollars.

Selon nos informations, un petit porteur américain, Subhash Patel, a contesté en 2020 cette rémunération devant un tribunal du Delaware. Il dénonçait « un abus et une extraction par Patrick Drahi de la richesse d’Altice USA ».

Dans sa plainte, l’actionnaire soulève plusieurs problèmes. D’abord, vu la chute sans fin du cours de Bourse de la filiale américaine, Patrick Drahi « ne méritait aucune récompense. Au contraire, sa gestion capricieuse a conduit à une destruction de valeur massive ». Ensuite, il n’y avait aucun risque que Patrick Drahi se désengage de la société, donc il n’avait « pas besoin d’être retenu ou de recevoir une prime pour le motiver [incentive] ».

Surtout, « Patrick Drahi n’est même pas salarié » de la filiale américaine. En effet, depuis mi-2018, son rôle est réduit au poste de président du conseil d’administration. Et avant cette date, il n’était même pas administrateur…

La société, pour justifier ces copieux émoluments, a expliqué qu’ils récompensaient « la significative et continue contribution directe de M. Drahi au développement et à la mise en œuvre de la vision stratégique d’Altice USA", puis, à partir de 2020, « ses services de conseil ». Pour le plaignant, « ces contributions ne sont pas spécifiées, et ces conseils inconnus… Drahi touche sa rémunération même s’il ne fournit ses conseils qu’une heure par mois, ou moins ».

Finalement, en 2022, Patrick Drahi a conclu un accord amiable pour mettre fin à la procédure, selon nos informations. Il a accepté de renoncer à environ 46 % des options contestées, de verser 5 000 dollars au plaignant, et 1,9 million de dollars à ses avocats. Enfin, l’accord prévoit la nomination d’un nouvel administrateur indépendant : Manon Brouillette a été remplacée par Susan Schnabel.

Quand Patrick Drahi vend sa marque au prix fort

En 2016, Patrick Drahi a eu une autre idée pour augmenter encore ses émoluments. Il a décidé que ses différentes filiales abandonneraient leur enseigne historique (SFR, Portugal Telecom…) pour passer sous la marque Altice, totalement inconnue du grand public mais qui lui appartient à titre personnel. Plutôt que d’offrir à ses différents opérateurs le droit de l’utiliser, il a décidé de le faire payer, et fort cher, là encore en s’asseyant sur les promesses faites deux ans plus tôt lors du rachat de SFR. Une première formule est adoptée en novembre 2016, selon laquelle le groupe devra verser à son fondateur 0,2 % de son chiffre d’affaires, plus 5 % de l’amélioration des cash-flows. Ce qui représente la coquette somme de 730 millions d’euros sur 5 ans, selon les calculs de New Street Research cités par le Wall Street journal.

La somme est jugée injustifiée par des actionnaires minoritaires qui protestent. Face au tollé, Patrick Drahi propose alors une autre formule : une rémunération en actions (précisément, 30 millions de stock-options). Là encore, le montant est jugé extravagant par le Wall Street journal. « Si le cours de Bourse double à 36 euros, ces options vaudront 360 millions d’euros. Si le cours triple, il empochera 1,1 milliard d’euros… M. Drahi a répondu aux préoccupations des actionnaires en remplaçant un plan de rémunération par un autre qui pourrait lui rapporter encore plus… Cela pourrait faire de M. Drahi un des patrons les plus récompensés au monde… M. Drahi n’a pas besoin d’être motivé [par des stock-options]. Il possède déjà 59 % d’Altice, une participation valant aujourd’hui environ 19 milliards d’euros. Cela suffit sûrement comme motivation ».

En outre, cet octroi viole le code de gouvernance des Pays-Bas, où est côté Altice NV. En effet, ce texte stipule que les accords avec les actionnaires importants doivent se faire « aux conditions de marché habituelles ». Or Altice admet elle-même « ne pas avoir connaissance d’accords comparables sur son marché ».

En juin 2016, le fonds CIAM proteste à nouveau, et annonce porter plainte pour « abus de biens sociaux ». Il en profite pour dénoncer au passage un autre problème : SFR déménage dans un immeuble appartenant personnellement à Patrick Drahi. Ce dernier riposte en annonçant une plainte pour « dénonciation calomnieuse ». Cela a-t-il fait reculer CIAM ? En tout cas, le parquet de Paris comme le parquet national financier indiquent ne trouver aucune trace ni de la plainte de CIAM, ni de la contre plainte d’Altice… (contactés, CIAM et son avocat Julien Visconti n’ont pas répondu).

Finalement, la marque Altice n’est adoptée nulle part, sauf en République dominicaine, où le groupe avait racheté un opérateur portant la griffe Orange qui devait être rendue. Cela n’empêche pas Patrick Drahi de garder ses 30 millions de stock-options. Celles-ci lui donnent droit à un premier versement de 29 millions de dollars en cash à l’occasion de la filialisation d’Altice USA en 2018. Puis, en 2019 et 2020, 7,5 millions d’options lui sont octroyées. Enfin, en 2021, il renonce aux options restantes, dont la quasi-totalité n’aurait de toute façon pas été débloquée, le cours de Bourse étant resté trop bas.

Patrick Drahi accusé d’avoir menti sur la « méthode Altice »

Chez Altice USA, un autre conflit a porté sur les déclarations faites en juin 2017 lors de l’introduction à la Bourse de New York. Patrick Drahi a alors vanté sa méthode, appelée « Altice Way ». En pratique, il s’agit d’augmenter la rentabilité en baissant les dépenses, en réduisant l’effectif, en faisant pression sur les fournisseurs, etc. Une stratégie somme toute assez classique dans tous les rachats par endettement (LBO ou leverage buy out). Le prospectus d’introduction en Bourse d’Altice USA indique que l’Altice Way a été « mise en place avec succès au sein du groupe Altice ». Il ajoute : « en tant que filiale américaine d’Altice N.V., Altice USA a accès à l’expertise managériale et aux meilleures pratiques développées et testées sur d’autres marchés du groupe Altice comme la France, le Portugal… ».

Las ! En novembre 2017, Altice annonce un recul des résultats de SFR et de Portugal Telecom. Par ricochet, le cours de Bourse d’Altice USA recule de 8 %. Quelques jours après, Patrick Drahi déclare lors d’une conférence de Morgan Stanley : « nous n’avons jamais appliqué l’Altice Way de A à Z en France… Nous avons encore beaucoup de problèmes avec nos clients uniquement en France. Et c’est précisément parce que nous n’avons pas appliqué l’Altice Way ». Ce qui contredit donc le prospectus d’introduction en Bourse.

Ce n’est pas le seul revirement. Lors de l’introduction en Bourse, Altice USA avait indiqué « ne pas avoir l’intention de verser de dividendes dans un avenir prévisible », et vouloir « conserver les profits à venir pour financer l’exploitation, l’expansion et le paiement de la dette ». À peine six mois plus tard, Altice USA a remonté 1,5 milliard de dollars de dividendes à sa maison mère Altice NV, un chèque que la filiale américaine a financé en contractant des dettes supplémentaires…

Selon nos informations, ces promesses non tenues ont entraîné le dépôt de huit plaintes collectives (class action) contre Altice USA à New York en 2018, pour déclarations « fausses, trompeuses et incomplètes ». Les plaignants reprochent à Altice USA de ne pas avoir révélé les problèmes rencontrés en France et au Portugal, où le nombre de clients reculait depuis 2016. Ils estiment que la révélation des mauvaises performances en novembre 2017 explique l’effondrement du cours de Bourse : introduit à 30 dollars en juin 2017, l’action a chuté de 40 % en six mois.

Sur ce volet-là aussi, Patrick Drahi a transigé. En 2022, Altice USA a mis fin aux procédures en concluant un accord amiable qui prévoit le versement de 5 millions de dollars aux plaignants et à leurs avocats.

SFR Numericable : un retrait de la cote à bon prix

Comme on l’a dit, Patrick Drahi n’a jamais aimé la Bourse. Il a donc retiré ses sociétés de la cote dès qu’il a pu, à commencer par SFR Numericable. En 2016, à peine trois ans après avoir introduit la filiale française sur le marché parisien, il propose de mettre fin à sa cotation. Il s’assoit ainsi sur les promesses faites en 2014 lors du rachat de SFR. « La cotation de SFR Numericable restera à la Bourse de Paris », avait-il écrit au gouvernement. « Le nouvel ensemble aura sa cotation en France », avait-il ajouté dans une interview. « Le nouveau groupe Numericable SFR restera coté à la Bourse de Paris » , avait-il juré dans une conférence de presse. Au passage, il avait aussi promis au gouvernement français de coter à Paris la maison mère Altice NV (déjà introduite à la Bourse d’Amsterdam en 2014). Ce qu’il n’a jamais fait non plus.

L’offre de Patrick Drahi sur les actions détenues par les boursicoteurs dans SFR Numericable est lancée en septembre 2016 à un moment propice pour lui : l’action, qui avait dépassé les 50 euros en mars 2015, est retombée à 20 euros.

En pratique, le polytechnicien propose de payer les petits porteurs de SFR Numericable avec des titres Altice NV, qui est coté à Amsterdam. Précisément, une action SFR Numericable sera échangée contre 1,6 action d’Altice NV. Cette parité est jugée équitable par un expert indépendant, le cabinet Accuracy. Puis les trois administrateurs indépendants de SFR Numericable (Luce Gendry, Manon Brouillette et Bernard Attali) recommandent d’approuver l’offre (les DrahiLeaks révéleront bien plus tard que Bernard Attali était rémunéré en secret par Altice).

Mais l’offre est contestée par plusieurs actionnaires qui saisissent l’Autorité des marchés financiers (AMF). Parmi eux, le fonds CIAM, encore, qui juge notamment que les administrateurs « ne présentent pas de garanties suffisantes d’indépendance ».

Le problème principal de l’offre de Patrick Drahi se situe dans les « management fees » versés par SFR à Altice, comme évoqué plus haut. Le patron fondateur dit à l’époque vouloir mettre en place un nouveau mécanisme, sans pour autant en dévoiler le mode de calcul. Il finit par indiquer que la future redevance s’élèvera à 2 % à 3 % du chiffre d’affaires, ajusté via un « benefit test », soit entre… 0 et 330 millions d’euros. De quoi singulièrement modifier la rentabilité future, et donc la valorisation, de SFR Numericable. Dans son avis, Accuracy dit « ne pas avoir intégré explicitement [ce projet] dans ses travaux et, a fortiori, dans son appréciation du caractère équitable de l’offre », étant donné que « les caractéristiques précises de ce contrat demeurent inconnues ».

Ce flou n’est pas du goût de l’AMF, qui décide de recaler l’offre de Patrick Drahi - une décision rarissime. Pour le gendarme de la Bourse, « la mise en œuvre et les modalités du projet de contrat de rémunération demeurent imprécises. Son impact serait négatif [sur la valeur de SFR Numericable], et potentiellement significatif sur la détermination des fourchettes de parité ». C’est d’autant plus ennuyeux que l’offre proposée par Altice « se situe au point le plus bas des fourchettes de parité retenues par Accuracy ». Dès lors, l’information fournie par Altice n’est pas « complète, compréhensible et cohérente »

Le groupe de Patrick Drahi déclare alors son « incompréhension la plus totale » face à ce refus, et fait appel, mais en vain. Pour les juges d’appel, « l’offre était objectivement peu attractive », avec « une parité basse ». Cela « rendait plus nécessaire encore que les actionnaires soient exactement informés de l’importance de l’impact négatif de ce contrat de rémunération ».

Pour aboutir à ses fins - sortir SFR Numericable de la Bourse -, Patrick Drahi va alors adopter une autre stratégie. Il va voir ses plus gros actionnaires, et signe avec eux une série d’accords pour échanger leurs actions dans l’opérateur français contre des titres Altice NV. Grâce à cela, il grimpe de 78 % à 96 % dans SFR Numericable. Le seul légal de 90 % étant franchi, il peut alors forcer les petits porteurs à lui céder leurs actions en cash. C’est ce qu’il fait en 2017, avec une offre de retrait obligatoire à 34,50 euros l’action.

Dans l’opération, Accuracy aura été rémunéré 600 000 euros pour cette mission, sa première pour l’empire Drahi. Le polytechnicien, visiblement content de son travail, lui a confié ensuite d’autres analyses. Selon nos informations, il lui demandera en 2017 d’évaluer la valeur des options de sa filiale Teads, une prestation rémunérée 25 000 euros.

Rebelote avec Altice Europe

Après SFR Numericable, c’est Altice Europe que Patrick Drahi entreprend de retirer de la Bourse mi-2020. Il propose de racheter les petits porteurs à 3,93 euros par action. Cette première offre est soumise aux quatre membres indépendants du conseil d’administration, qui la jugent insuffisante [*]. C’est en effet loin du plus haut atteint en 2015 (32,65 euros). C’est moins que le cours d’introduction en 2014 (7,06 euros). C’est même moins que le cours de début 2020 (6,7 euros), avant que celui-ci ne soit divisé par deux à cause de la crise du Covid.

Devant cette opposition, le polytechnicien relève sa proposition à 4,11 euros, ce que les administrateurs acceptent. Ce prix est aussi jugé équitable par la banque conseil d’Altice Europe (Lazard) et par celle des administrateurs indépendants (LionTree).

En revanche, un désaccord survient sur le rachat forcé des minoritaires. Aux Pays-Bas (où était côté Altice Europe), l’actionnaire principal peut obliger les petits porteurs à lui vendre leurs titres à partir du moment où il possède plus de 95 % du capital. Mais ce pourcentage peut être abaissé, en général autour de 80 %, après approbation du conseil d’administration. Chez Altice Europe, alors que les administrateurs indépendants demandent un seuil d’acceptation « élevé », Patrick Drahi passe outre, et lance son OPA sans aucun plancher, contrairement aux usages locaux.

Ce passage en force du polytechnicien est vivement critiqué. Pour les analystes de Redburn, « les protections des minoritaires semblent très faibles « . Le site Breaking Views abonde : « si Drahi met à exécution son plan, cela établirait un vilain précédent. Tout actionnaire détenant seulement 51 % de contrôle pourrait joyeusement bousculer les minoritaires sans conséquence. Cela serait mauvais pour la place boursière néerlandaise ».

Surtout, plusieurs fonds (Lucerne, Sessa, Winterbrook, LB Partners, Sheffield), et l’association des investisseurs néerlandais VEB, jugent l’offre trop peu généreuse et la contestent en justice.

Pour Lucerne, « M. Drahi veut forcer les minoritaires à vendre leurs actions au prix fixé par M. Drahi, que les minoritaires veuillent ou non accepter son offre. Dans plusieurs appels téléphoniques, les équipes de M. Drahi ont dit aux actionnaires minoritaires qu’ils n’avaient ni alternative ni recours, et qu’ils devaient apporter leurs titres à l’offre. C’est faux ».

Lucerne critique notamment la rémunération des banques conseils. Leurs émoluments s’avèrent indexés sur le résultat de l’offre, c’est-à-dire que leur chèque sera plus élevé si l’offre réussit (finalement, LionTree a empoché 2,6 millions d’euros, selon nos informations).

Lucerne conteste aussi leur indépendance. LionTree avait été actionnaire d’Altice USA jusqu’en 2020. Tandis que Lazard avait conseillé Altice Europe sur de nombreuses cessions : ses tours et ses réseaux en fibres en France et au Portugal. Surtout, le directeur financier d’Altice Europe, Malo Corbin, avait passé précédemment dix ans dans cette banque d’affaires…

Face à cette bronca, Patrick Drahi décide de finalement reculer, et relève encore son offre de 4,11 à 5,35 euros par action. Les fonds rebelles acceptent et retirent leurs plaintes en justice.

Auraient-ils cédé s’ils avaient su ce qui se tramait ? Juste après le retrait de la Bourse, Patrick Drahi a en effet effectué un tour de passe-passe passe qui « met en lumière des problèmes de gouvernance », pour reprendre l’expression de Standard & Poor’s. Selon nos informations, trois mois après sa sortie de la côte, Altice Europe a versé un méga dividende 3,4 milliards d’euros, alors qu’il n’y en avait jamais eu auparavant. Les petits porteurs n’en ont donc pas vu la couleur, vu que Patrick Drahi détenait désormais 100 % de la société. Heureux hasard : ce gros chèque correspondait exactement à l’argent dépensé par le milliardaire pour racheter les minoritaires.

Nouvelle coïncidence : ce dividende a été alimenté par deux deals importants conclus dans les deux mois qui ont suivi le retrait de la Bourse. D’une part, Altice a signé un accord avec Orange pour mettre fin à plusieurs procès et reçu en retour 350 millions d’euros. D’autre part, SFR (principale filiale d’Altice Europe) a vendu 51 % de ses pylônes pour 2,6 milliards d’euros. Là encore, Patrick Drahi n’a pas eu à partager ces gros chèques avec les minoritaires.

Cerise sur le gâteau : en septembre 2021, un des administrateurs indépendants qui avait approuvé l’offre, Thierry Sauvaire, a été recruté par la société suisse Valais Management Services, pour gérer les biens de la famille Drahi…

Contacté, Altice n’a pas répondu.

[*] les cours avant 2015 ont été corrigés de la fusion intervenue en 2015, où une action Altice SA a été échangée contre 4 actions Altice NV. Les cours n’intègrent pas les actions Altice USA distribuées en 2018 aux actionnaires lors de la séparation d’Altice NV en deux entités (Altice Europe et Altice USA). Chaque action Altice NV a alors donné droit à une action Altice Europe et 0.4163 action Altice USA (qui vaut 1,25 dollar au cours actuel). 

Les actions gratuites d’Alain Weill

Les petits actionnaires ont aussi vertement critiqué les rémunérations de la garde rapprochée de Patrick Drahi, celle d’Alain Weill au premier chef. En 2018, alors directeur général d’Altice Europe, il se voit offrir jusqu’à 50 millions d’actions gratuites de performance. Selon nos informations, le package est alors valorisé 98 millions d’euros. Il a été attribué malgré le vote négatif des trois membres du comité des rémunérations du conseil d'administration (Jurgen van Breukelen, Scott Matlock et Jean-Luc Allavena). 

Passer outre cet avis viole à la fois le code de gouvernance néerlandais, le règlement intérieur du conseil d'administration et les principes de rémunération de l’entreprise. “C’est sans précédent et un signal fort de la faiblesse des contre pouvoirs”, pointe le cabinet de conseil aux actionnaires International Shareholder Services (ISS). Le commissaire aux comptes Deloitte juge que cela constituait un problème clé (“key audit matter”). Désavoués, Scott Matlock et Jean-Luc Allavena quittent alors le conseil d’administration, trois ans avant la fin de leur mandat. Officiellement, ils ont “démissionné”. 

Soumis à l’assemblée générale des actionnaires, le généreux plan d’Alain Weill est adopté à 84%, grâce aux voix de Patrick Drahi. Mais 80% des petits porteurs ont voté contre. 

Finalement, Alain Weill n’a rien touché, selon nos informations. En effet, ces actions devaient être attribuées en 2022 si l’excédent brut d’exploitation (Ebitda) atteignait 7 milliards d’euros en 2021. Or, il sera bien en deçà (5,7 milliards d’euros). Alain Weill a quitté le groupe mi-2021, sans même attendre l’échéance…