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Le fondateur de Molotov déclare la guerre à Xavier Niel et Eurazeo

Suite au fiasco de la vente de la start-up à l’américain Fubo, Jean-David Blanc réclame 30 millions d’euros à ses deux anciens associés, et les attaque au pénal. Un vrai polar.

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Molotov

« Nous sommes fiers de cette nouvelle étape ». En novembre, 2021, Jean-David Blanc ne cache pas sa satisfaction. Après moult rebondissements et avoir frôlé la faillite, le patron fondateur de Molotov annonce le rachat de sa plateforme de streaming télé par Fubo pour 164 millions d’euros. Mais en réal...

C’est Jean-David Blanc qui a ouvert les hostilités en février 2023, en attaquant Xavier Niel et Eurazeo à la fois au pénal et au civil, où il leur réclame 30 millions d’euros. Pour l’heure, il n’a pas obtenu gain de cause. Le tribunal de commerce de Paris l’a récemment débouté, le condamnant même à payer 100 000 euros de frais de procédure. Mais il ne lâche pas l’affaire et a fait appel.

Sur le fond, le patron fondateur réclame un intéressement sur la vente, comme le lui avaient promis Xavier Niel et Eurazeo. Tout s’est joué en 2021. Le 19 juillet, Blanc signe avec ses deux associés un accord prévoyant qu’il perçoive un pourcentage de la valeur de la start-up en cas de cession. Seulement quelques heures plus tard, il leur présente l’offre de rachat de Fubo pour 175 millions d’euros. Une valorisation censée lui rapporter 30 millions d’euros d’intéressement selon l’accord conclu juste auparavant. Mais en parallèle, il négocie avec Fubo une confortable rémunération : un salaire fixe de 400 000 euros bruts par an, plus un bonus allant jusqu’à 50 000 euros en 2022, auxquels s’ajoutent des actions Fubo dont la valeur peut atteindre un million de dollars chaque année. Soit une jolie augmentation : sa rémunération initiale chez Molotov était de seulement 100 000 euros par an.

En novembre 2021, à la veille de la finalisation du deal, Eurazeo et Xavier Niel demandent alors à Jean-David Blanc de renoncer à sa commission. Ils l’accusent notamment d’avoir caché à Fubo qu’il allait toucher 30 millions. Le fonds d’investissement parisien dit même « préférer renoncer à l’opération Fubo plutôt que de donner suite à l’accord de juillet 2021 ».

Mais Jean-David Blanc reste droit dans ses bottes, et refuse de céder, dénonçant une « tentative d’extorsion de dernière minute ». L’heure limite fixée par Fubo expire donc sans qu’un accord ne soit trouvé. « Bravo tu as planté le deal », écrit alors Jean-David Blanc à Benoist Grossman, l’associé d’Eurazeo en charge de Molotov.
Au bout de quelques jours très tendus, Jean-David Blanc renonce finalement à l’accord de juillet 2021 au profit d’un autre montage. Celui-ci prévoit que, si Eurazeo et Xavier Niel dégagent une plus-value dans la vente de Molotov, alors le patron fondateur aura droit à un pourcentage de ce gain. Cet accord de paix permet de débloquer la vente à Fubo, qui dans l’intervalle a réduit son offre de 10 millions d’euros. Finalement, Eurazeo et Xavier Niel ne reçoivent que des actions Fubo, tandis que Jean-David Blanc a droit à une combinaison de cash (12,7 millions d’euros) et de titres Fubo (272 539 actions, qui valent aujourd’hui moins d’un million de dollars).

L’affaire aurait pu s’arrêter là. Sauf qu’avec le cours de Bourse en chute libre de Fubo, Eurazeo et Xavier Niel affirment n’avoir jamais récupéré leur mise initiale (44 millions d’euros pour le premier, 32 millions d’euros pour le second). Ils ne versent donc rien à Jean-David Blanc. Ce dernier leur demande alors de revenir au premier accord de juillet 2021, et donc de lui accorder ses 30 millions d’euros. Face à leur refus, l’entrepreneur saisit la justice. Il plaide qu’il a renoncé à l’accord initial sous la pression de ses associés pour débloquer la vente de la plateforme de streaming. Dès lors, son consentement a été « vicié », et n’est plus valable. En pratique, il les accuse d’avoir « extorqué » son approbation, au moyen d’un « chantage », d’une « trahison », et d’une « violence inouïe ».

À l’appui, il fournit une lettre du patron de Fubo, David Gandler, qui atteste : « deux actionnaires ont subitement refusé d’exécuter l’opération avec Fubo si Jean-David Blanc refusait de renoncer à un accord qu’ils avaient signé en juillet 2021. En vertu de cet accord, avec lequel nous n’avions aucun problème, Jean-David Blanc devait recevoir une commission de Xavier Niel et Eurazeo dans le cadre de la transaction Molotov. En raison de la situation économique de Molotov à l’époque, Jean-David Blanc n’a eu d’autre choix que de céder aux contraintes imposées par Xavier Niel et Eurazeo afin de permettre l’exécution de l’opération et sauver la société ». En effet, la start-up est à l’époque à court d’argent. En septembre 2021, les commissaires aux comptes ont notamment lancé une procédure d’alerte à ce sujet. Autrement dit, Jean-David Blanc assure qu’en cas d’échec de la vente, la faillite était probable.

Devant le tribunal, Eurazeo rétorque qu’au contraire, c’est Jean-David Blanc qui « bloquait » la vente, et qu’il y a consenti uniquement lorsque ses deux associés, « sous la contrainte », lui ont promis une partie de la plus-value. Selon le fonds d’investissement, l’entrepreneur a aussi « caché l’existence » de l’offre de Fubo jusqu’à obtenir l’accord de juillet 2021 qui lui garantissait un intéressement.

« Fourberie » et « duplicité »

Finalement, le tribunal a donc renvoyé Jean-David Blanc dans ses buts. Il a estimé que l’entrepreneur n’avait été victime d’aucune « violence » de la part de ses associés, puisqu’ils lui avaient finalement promis un autre chèque. Quant au témoignage de David Gandler, il n’est pas « suffisamment objectif », car il s’agit du patron actuel de Jean-David Blanc.

Enfin, pour les juges consulaires, « si Molotov connaissait effectivement des difficultés de trésorerie en novembre 2021, il s’agissait d’une situation que la société avait connue à plusieurs reprises depuis 2018, date à laquelle elle avait consommé l’intégralité des fonds levés. La situation de novembre 2021 n’avait donc rien d’exceptionnel, puisque c’est en réalité la situation qui avait prévalu depuis la création de la société. À chacune de ces périodes, Molotov avait pu compter sur le soutien financier d’Eurazeo et de M. Niel. Les difficultés de Molotov sont donc exclusivement imputables à la gestion de M. Blanc, qui ne peut donc se prévaloir d’une situation dont il est à l’origine ».

Mais le tribunal a aussi débouté Eurazeo, qui réclamait 200 000 euros à Jean-David Blanc pour procédure abusive. Le fonds d’investissement l’accusait de « fourberie » et de « duplicité », et même d’avoir « dissimulé » aux juges l’accord avec Fubo sur sa rémunération, « ce qui répond à la qualification d’escroquerie au jugement ».

À ce jour, Jean-David Blanc est toujours le patron de Molotov. L’action Fubo, elle, n’a jamais retrouvé le niveau atteint à l’été 2021. En janvier, Disney a pris le contrôle de la société américaine en la fusionnant avec Hulu, son propre service de streaming.

Contactés, Jean-David Blanc, Eurazeo et Xavier Niel n’ont pas souhaité faire de commentaires (les déclarations figurant dans l’article sont issues du jugement du tribunal de commerce).

Un actionnariat prestigieux

De sa création à sa revente, Molotov a levé près de 85 millions d’euros. Le principal investisseur était le fonds Idinvest, qui a participé à la première levée de fonds en 2014, puis remis au pot via des rallonges jusqu’en 2019. Au total, la filiale d’Eurazeo a investi 44 millions d’euros, et a finalement touché 2,8 millions d’actions Fubo, qui valent aujourd’hui environ 8 millions de dollars.
L’aute actionnaire important était Xavier Niel, qui a renfloué la start-up en 2019, apportant 32 millions d’euros. Lors de la vente, il a touché 2,3 millions d’actions Fubo, qui valent aujourd’hui environ 6,5 millions de dollars.
Les dirigeants figuraient aussi au capital de la société, à commencer par Pierre Lescure, qui l’a présidée de sa création à son rachat. L’ancien patron de Canal+ y a investi 88 394 euros, et a touché près de 300 000 euros lors de la revente.
Lors de la première levée de fonds de 2014 (4,5 millions d’euros), on trouve aussi plusieurs business angels comme Jacques-Antoine Granjon (Vente privée), Marc Simoncini (Meetic), Steve Rosenblum (Pixmania), Oleg Tscheltzoff (Fotolia), et Raphaël Harari (via sa société luxembourgeoise Parness SA, elle-même filiale de la société Heptagon Investments Ltd basé aux îles Vierges britanniques).
La seconde levée de fonds de 2016 (22 millions d’euros) a été principalement souscrite par TDF (3 millions), le bouquet britannique Sky (4 millions), Marc Ladreit de Lacharrière (1 million), et l’oligarque russe Alexey Reznikovich (6 millions, via son fonds Chesterfield Technology Investments immatriculé à Jersey). Des tickets plus modestes ont été apportés par le fonds Cherry Tree, Pierre Kosciusko-Morizet, Romain Afflelou, Clément Benoit et Benjamin Chemla (Stuart), Nicolas Reille (Twangoo), Marc Cellier, Ranny Davidoff et Christophe Bourgois.
Enfin, la start-up avait aussi décidé d’octroyer des BSA (bons de souscription d’actions) à des personnalités prestigieuses pour les remercier de leurs bons conseils. Parmi elles, on trouve Jack Dorsey (Twitter), Jean-Louis Gassée (Apple), Olivier Poitrey (Dailymotion), Ouriel Ohayon (AOL, Techcrunch) et Jérémie Berrebi (Net2one, Kima).

Une lente descente aux enfers

  • Mai 2018 : le commissaire aux comptes lance une première procédure d’alerte vu les difficultés de trésorerie
  • 31 juillet 2018 : ouverture d’une première procédure de conciliation avec les créanciers
  • Automne 2018 : Orange propose de racheter Molotov pour 50 millions d’euros, mais Jean-David Blanc ne présente pas cette offre au conseil d’administration.
  • 31 décembre 2018 : signature d’un protocole d’accord avec France Télévisions pour un rachat pour 40 millions d’euros en cash, mais Jean-David Blanc finalement fait machine arrière.
  • 30 janvier 2019 : annonce d’un rachat par Altice/SFR pour 40 millions d’euros dont 10 millions en cash, mais l’offre est jugée trop basse par plusieurs investisseurs (notamment Chesterfield) et n’aboutit pas
  • Été 2019 : seconde procédure de conciliation avec les créanciers, qui se conclut par la levée de fonds auprès de Xavier Niel. Trois actionnaires - Chesterfield, Yuri Musatov et Altima Stiftung (holding immatriculée au Liechtenstein) - refusent les modalités (Idinvest et Jean-David Blanc rachèteront ensuite pour 9 millions d‘euros les actions de Chesterfield et Yuri Musatov).
  • Avril 2021 : Fubo fait une première offre de rachat de 50 millions de dollars entièrement en actions, rejetée car jugée trop basse
  • Juin 2021 : Molotov confie un mandat de vente ou de levée de fonds à Rothschild, qui touchera finalement 550 000 euros de commission
  • 19 juillet 2021 : signature d’un term sheet entre Jean-David Blanc, Xavier Niel et Eurazeo prévoyant une rémunération de Jean-David Blanc correspondant à une fraction de la valeur de Molotov
  • 19 juillet 2021 : lettre d’intention de Fubo pour un rachat à 175 millions d’euros (plus 9,2 millions d’euros pour racheter ceux qui avaient avancé des fonds en 2018) payé en actions, ouverture de négociations exclusives
  • 21 septembre 2021 : nouvelle procédure d’alerte des commissaires aux comptes, qui craint que la société passe « en situation de trésorerie négative », ce qui est « de nature à compromettre la continuité d’exploitation ».
  • 7 novembre 2021 : Jean-David Blanc, Xavier Niel et Eurazeo signent un acte de renonciation au term sheet de juillet 2021, et conviennent (sans finaliser un accord) que Jean-David Blanc sera rémunéré sur la plus-value engrangée par Xavier Niel et Eurazeo sur la revente des actions Fubo.
  • 9 novembre 2021 : Fubo annonce ses résultats et en parallèle le dépôt d’une offre de rachat sur Molotov pour 164,3 millions d’euros, dont au maximum 25 millions d’euros en cash, le reste en actions. L’action Fubo clôt à 33,13 dollars. Le lendemain, le cours chute de 23 %.
  • 8 décembre 2021 : L’action Fubo a perdu 40 % par rapport au 9 novembre. Fubo annonce la finalisation du rachat.
  • Décembre 2022 : Xavier Niel, Eurazeo et Jean-David Blanc affirment s’être engagés à conserver leurs actions au moins un an, soit jusqu’à décembre 2022. À cette date, le cours de l’action a été divisé par plus de dix par rapport au 9 novembre 2021.
  • Février 2023 : Jean-David Blanc saisit le tribunal de commerce de Paris, puis porte plainte au pénal. Il réclame 30 millions d’euros à Eurazeo et Xavier Niel, affirmant qu’il s’agit d’un « management package », c’est-à-dire une rémunération exceptionnelle qui lui était accordée en tant que dirigeant, pour compenser son faible poids au capital. Xavier Niel et Eurazeo rétorquent avoir confié un mandat de vente à Jean-David Blanc, et donc que le chèque rémunère la recherche d’un acquéreur.
  • Septembre 2024 : le tribunal de commerce déboute Jean-David Blanc. Il juge notamment que « M. Blanc ne peut raisonnablement prétendre que l’accord initial avait vocation à s’appliquer à l’offre de Fubo présentée quelques heures seulement après la signature de l’accord, alors même que les prestations d’accompagnement de M. Blanc n’avaient pas encore été définies, ni a fortiori exécutées ».