Offrez un coup d’avance à vos collaborateurs

Santé

Morbier contaminé : le producteur avait détecté de l’E. coli

Les autorités ont constaté des défaillances chez Route des terroirs (coopérative Sodiaal), le producteur du fromage qui aurait contaminé une dizaine d’enfants fin 2023. Le parquet de Paris a ouvert une enquête.

Photo
ANDBZ / ANDBZ/ABACA

Au moins 11 enfants malades, des séjours à l’hôpital pour la plupart d’entre eux et des séquelles à vie pour certains… L’épisode d’intoxications alimentaires attribué à du fromage morbier a fait les gros titres il y a quelques mois. Désormais, il intéresse la justice. Une enquête a été ouverte par le pôle santé publique du parquet de Paris, a appris L’Informé auprès du tribunal. Parmi les infractions visées : blessures involontaires, mise en danger et tromperie aggravée.

Produit par la société Route des terroirs - une filiale du fromager Monts et terroirs, dans le giron de la grande coopérative laitière Sodiaal -, le fromage était contaminé par un type de bactéries E. coli particulièrement redoutable, des E. coli dite « STEC » (shigatoxigenic escherichia coli). Chez les jeunes enfants, elles peuvent provoquer un syndrome hémolytique et urémique (SHU), associé à de graves atteintes rénales. Ces mêmes bactéries avaient été à l’origine du scandale des pizzas Buitoni au printemps 2022, occasionnant le décès de deux enfants.

Dans le cas du morbier, six bébés d’une crèche de Toulouse ont été touchés. Parmi les autres victimes, une fillette de la région lyonnaise, Elise (7 ans) : après quatre mois de dyalises, elle n’a récupéré que 20 % de ses fonctions rénales et pourrait avoir besoin d’une greffe de rein, selon le témoignage de ses parents auprès du journal Le Progrès.

À ce stade, la justice ne cite pas le nom de l’entreprise Route des terroirs – la procédure commence à peine. Mais les défaillances présumées de cette société devraient être au cœur de l’enquête. En décembre 2023, lorsque l’affaire éclate, les autorités imposent l’arrêt de sa production, en suspendant son agrément sanitaire le 12 décembre.

La préfecture du Jura a refusé de publier l’arrêté de suspension. Mais l’Informé a pu se procurer ce texte, qui détaille les sévères constats des inspecteurs de l’administration. Ils ont identifié six lots de morbier commercialisés « pour lesquels des analyses ont révélé la présence d’E. coli STEC hautement pathogènes ».

Selon leur enquête, Route des terroirs disposait de plusieurs « résultats d’autocontrôles défavorables ». Autrement dit : l’entreprise avait elle-même détecté les bactéries en cause. Toujours selon l’arrêté, elle n’a pas signalé ces analyses aux autorités, malgré l’obligation légale, et « elle n’a pas engagé les mesures de gestion suffisantes pour ces denrées considérées comme dangereuses pour la santé publique ». L’administration reproche enfin à la société son manque de réactivité lors du déclenchement de la crise : elle a peiné à « identifier l’exhaustivité des lots » contaminés et a tardé à organiser le rappel de ses produits auprès des consommateurs. Contactée, la société Route des terroirs n’a pas répondu.

Mais le producteur du morbier ne sera peut-être pas le seul à voir sa responsabilité questionnée par l’enquête judiciaire. « Les mesures prises par les autorités de contrôle ont-elles été suffisantes ?  » s’interroge l’avocate Nathalie Goutaland, qui a déposé plainte contre X pour le compte de quatre familles d’enfants victimes de la contamination. Elle relève notamment que l’administration a entamé ses contrôles chez Route des terroirs le 5 décembre. « Or, certains enfants pourraient avoir été contaminés après cette date ». Les rappels des différents fromages susceptibles d’être contaminés ont été publiés sur le site officiel Rappel Conso entre le 8 et le 18 décembre.

D’autres acteurs de la chaîne de production risquent aussi d’être interrogés. « Les contaminations aux E.Coli sont souvent complexes. À l’origine, la bactérie se trouve dans l’intestin des vaches. Il faut vérifier tout ce qui a été fait, ou pas, tout au long de la chaîne : au niveau de la traite dans la ferme, au niveau de la collecte du lait, du producteur de fromage, de l’affineur s’il s’agit d’une autre entité, et même au niveau de la distribution », détaille Nathalie Goutaland, qui était inspectrice vétérinaire avant d’être avocate.

Route des terroirs, qui fabrique du morbier et d’autres fromages au lait cru à pâte pressée (tomme, raclette), a pu reprendre sa production sous le contrôle de l’administration. Une autorisation a été délivrée « provisoirement jusqu’au 30 octobre 2024 dans l’attente de l’évaluation des résultats obtenus pendant la période de redémarrage », indique la préfecture du Jura à l’Informé. L’entreprise a réalisé 54 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2023, pour un bénéfice de 117 000 €.