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Santé

Dans les Ehpad Emera, une vidéo interne qui passe très mal

L’enregistrement capté lors d’un séminaire de cadres fin septembre commence à provoquer de sérieux remous au sein de ce groupe de plus de 100 maisons de retraites

Extrait du séminaire interne
Extrait du séminaire interne

Emera était déjà dans l’œil du cyclone. Fin août, le groupe d’Ehpad privé a dû gérer une situation de crise : une résidente de 80 ans s’est défenestrée dans une résidence à Grasse (Alpes-Maritimes). Des témoignages de salariés dénonçant un manque de personnel et des conditions de travail dégradées on...

La scène prend place à Carcassonne (Aude), lors d’un séminaire qui rassemble les cadres et les responsables d’Emera le 26 septembre. Pour l’occasion, les directeurs ont monté une pièce de théâtre parodique, ambiance Moyen-Age, avec déguisements et décor de château fort. Nom du chef d’œuvre : la « fable de dame Carcasse ». La cité assiégée dans ce spectacle de 18 minutes fait ainsi référence aux résidences du groupe, et on parle de « paillasses » pour désigner les lits disponibles. On prie pour le Dieu « Claude », référence à Claude Cheton, fondateur du groupe. Au milieu de la pièce, une scène fait sensation. L’un des personnages informe le « roi » - interprété par un directeur de résidence - que « les hommes ne veulent pas combattre » pour défendre la cité assiégée, parce qu’« ils font un débrayage » – autrement dit, ils font grève. « Ils écoutent un certain chevalier Cathy qui leur dit d’exercer un droit de retrait ». La scène se clôture par une exclamation du roi : « Mes hommes seraient-ils devenus des poltrons ? ». Les directeurs dans le public rient à gorge déployée, applaudissent et approuvent cette référence directe à l’aide-soignante et déléguée syndicale centrale (CGT) du groupe, Cathy Chevalier. Elle n’est pas présente lors de ce séminaire réservé aux cadres.

Malheureusement pour la direction, un enregistrement de la pièce a fuité et la vidéo  commence à tourner parmi les salariés, choqués d’une telle mise en scène. Dégoûtés, aussi, de voir à quoi peut servir l’argent dépensé pour ces séminaires, alors qu’on leur demande de se serrer la ceinture. Contactée par L’Informé, Cathy Chevalier est elle aussi sidérée : « J’imagine que je suis gênante, parce que ça fait douze ans que je suis déléguée syndicale centrale sur Emera et je me suis toujours battue pour le droit des salariés. » Elle explique que depuis avril, lorsque la CGT est devenue majoritaire au niveau du groupe, les pressions se sont accentuées sur les délégués syndicaux. Dix jours avant le séminaire, qui se déroulait du 26 au 28 septembre, l’intersyndicale (CGT, CFTC, CFDT et FO) dénonçait en comité social et économique (CSE) les pressions que subissent les élus de la part de la direction et des responsables pour, d’après eux, « limiter leur influence ou leur capacité à défendre les droits des travailleurs ». Ils se disent « intimidés » et « menacés de représailles ». Une situation confirmée par Nathalie Garbison de Mortillet, avocate du CSE d’Emera : « C’est un trouble général qui touche le syndicalisme et les salariés syndiqués. Même s’ils sont sous l’égide d’un syndicat ou d’une fédération, ils sont en première ligne et sont victimes de harcèlement et de pressions de la part de la direction. »

Dans un contexte de durcissement des conditions de travail et de mal-être du personnel, le mot de « poltron » (« qui manque de courage » selon le Robert) employé pour qualifier les salariés qui exercent le droit de grève ou de retrait passe évidemment très mal en interne. Car le droit de retrait est utilisé lorsqu’un salarié se retrouve dans une situation de danger grave et imminent, pouvant aller jusqu’à un danger de mort. « On peut se détendre en séminaire, c’est le but du jeu, concède Me Garbison de Mortillet. Mais pas pour railler un droit essentiel en droit du travail, exercé dans des situations extrêmement graves. Voir des directeurs rire de ça, c’est stupéfiant. » La direction d’Emera n’a pas répondu à nos sollicitations.