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Continuer la lectureVente de l’Officiel : la famille Jalou perd une manche contre Calvin Choi
Suite à la vente du célèbre magazine de mode en 2022, la famille fondatrice réclamait 2,3 millions d’euros, mais elle a été déboutée.
La première génération construit, la deuxième développe, et la troisième dilapide. Le clan Jalou échappera-t-il à cette fameuse prophétie qui menace les entreprises familiales ? Le grand-père, Georges (1917-1996), avait racheté l’Officiel, le plus ancien magazine de mode français, où il était entré en 1930 comme directeur artistique. Il a ensuite transmis la société éditrice, les Éditions Jalou, à ses trois enfants : Marie-José, Laurent et Maxime. Dans les années 2000, le flambeau a été repris par le fils de Marie-José, Benjamin Eymere. Mais, acculé par des difficultés financières, le clan a dû vendre en deux temps (2021 et 2022) les deux tiers de l’éditeur à un fonds américain, Global Emerging Markets (GEM), par ailleurs propriétaire de l’agence Élite. Puis la totalité du groupe a été rachetée en 2022 par un groupe hongkongais, AMTD, - ou plus précisément par AMTD Idea International Ltd, une société immatriculée aux îles Vierges britanniques, elle-même détenue par l’entreprise caimanne AMTD Investment Inc. Las ! La vente a tourné au vinaigre, comme l’a révélé Glitz. Depuis, les Jalou et AMTD s’affrontent en justice.
Selon nos informations, la famille Jalou vient de perdre une première manche. Elle réclamait à la société éditrice de l’Officiel le remboursement de 2,3 millions d’euros qu’elle avait avancés précédemment. Ce lundi 30 mars, le tribunal de commerce de Paris l‘a déboutée pour des raisons de forme. Il a estimé qu’il n’était pas compétent pour juger l’affaire, car le contrat de vente stipulait que tout litige devait être résolu par un « arbitrage à Hong Kong ». Les Jalou peuvent maintenant faire appel de cette décision.
Un deal gagnant gagnant
Le temps est loin où Calvin Choi, patron de AMTD, couvrait de louanges les Jalou dans une édition spéciale de l’Officiel éditée pour le forum de Davos de janvier 2023… où le financier hongkongais posait en couverture. « Dans un esprit de coopération et de respect, Calvin a retenu la famille Jalou pour rester impliquée dans diverses fonctions exécutives de l’Officiel, avec Benjamin Eymère comme PDG, assurait cet article aux airs de publireportage. Il s’agit de la toute première prise de contrôle mondiale réussie par une société chinoise d’une puissance médiatique mondiale de la mode. Choi a une grande estime pour l’influence culturelle sans précédent et historique de la France sur la scène mondiale… Suivant les principes clés de Calvin, Benjamin a conçu les étapes d’exécution pour ‘développer une marque mondiale en respectant son origine’. »
À première vue, le deal conclu en 2022 semblait bénéfique pour toutes les parties. Le rachat par AMTD valorisait les Éditions Jalou – dont la famille fondatrice détenait encore 36 % - à 57 millions de dollars (30 millions hors dette). Toutefois, le paiement se faisait uniquement en actions d’AMTD Idea, une filiale d’AMTD cotée à New York. Son cours de Bourse subissait alors d’importantes variations, mais les Jalou étaient parvenus à vendre dans la foulée la moitié de leurs titres, récoltant ainsi 14 millions d’euros.
Problème, le cours d’AMTD Idea s’est ensuite effondré, au grand dam du clan dont les 335 000 actions restantes ne valent plus aujourd’hui que 300 000 euros, soit cinquante fois moins qu’en 2022. Pire : la famille n’arrive même pas à les vendre. À l’origine, sur les conseils de Calvin Choi, elle avait confié ses actions à une filiale du groupe, AMTD Global Markets Ltd. Mais ce broker hongkongais, rebaptisé depuis oOo Securities (HK), refuse désormais de les restituer… Les héritiers ont donc déposé une première plainte à ce sujet dans la presqu’île.
Tours de passe passe
Mais le conflit porte surtout sur les nombreux tours de passe-passe effectués par le nouveau propriétaire. Ils concernent la marque l’Officiel, qui est utilisée sous licence par des éditeurs tiers dans une trentaine de pays et génère d’importants revenus. D’abord, AMTD a créé une nouvelle signature, l’Officiel AMTD, qu’il tente d’imposer à la place de l’Officiel.
Selon les déclarations de Benjamin Eymere à la justice, « AMTD procédait à des dépôts de marques contrefaisant les marques détenues par les Éditions Jalou. Cela a permis à AMTD de détourner des revenus liés à l’exploitation de la marque l’Officiel ». En outre, « AMTD demandait à des sociétés tierces, jusque-là tenues par des contrats de licence conclus avec les Éditions Jalou, de verser désormais à d’autres sociétés du Groupe AMTD les redevances normalement dues aux Éditions Jalou en contrepartie de l’exploitation de ses marques ».
En août 2024, nouveau tour de passe-passe. AMTD vend les Éditions Jalou à Aspen Publishing Co. Group Inc., une société basée aux îles Vierges britanniques qui appartient à un certain Howard Cong Lin, une vieille connaissance de Calvin Choi (cf. encadré ci-dessous).
Rebelote en janvier 2025. Les Éditions Jalou transfèrent à AMTD Group différents actifs : le magazine l’Officiel, les propriétés intellectuelles hors marques… Le lendemain, AMTD Group accorde une licence à une nouvelle filiale immatriculée aux Caïmans, The Generations Essentials. Cette dernière structure s’introduit ensuite en Bourse, en présentant un ambitieux plan d’affaires, basé sur une utilisation tous azimuts de la marque l’Officiel. Elle promet d’ouvrir en trois ans 15 à 20 salons de thé à cette enseigne - un premier est déjà inauguré au Japon où sont vendus des gâteaux l’Officiel. Elle annonce aussi l’inauguration prochaine d’un Officiel Hôtel à Londres. Dans les comptes de The Generations Essentials, la marque l’Officiel est ainsi valorisée pas moins de 93 millions de dollars.
Selon les Jalou, AMTD exige dorénavant que les redevances de la marque l’Officiel soient versées, non plus aux Éditions Jalou, mais à l’Officiel Europe Group Co Ltd, une filiale de The Generations Essentials immatriculée aux îles Caïmans.
Les Jalou contre attaquent
Bref, selon les Jalou, la société d’édition française, privée de ces royalties, n’est plus qu’une coquille vidée de sa substance. Elle risque donc d’avoir dû mal à honorer ses obligations, notamment vis-à-vis de ses créanciers. En 2016, l’entreprise, alors en redressement judiciaire, s’était notamment engagée à rembourser 10 millions d’euros de dettes sur douze ans. Pour garantir ces versements, le plan de redressement - validé par le tribunal de commerce - imposait que « les fonds de commerce, ainsi que les marques appartenant en toute propriété au groupe de sociétés les Éditions Jalou, seront inaliénables » jusqu’en 2028. Selon les déclarations de Benjamin Eymere à la justice, « les actes d’AMTD contreviennent au jugement qui a inclus une clause d’inaliénabilité des marques durant toute la durée du plan ».
En septembre 2024, Benjamin Eymere est allé s’en plaindre au parquet de Paris et au commissaire à l’exécution du plan de redressement. Ce dernier a aussi été alerté par le CSE (Comité social et économique) des Éditions Jalou sur la dégradation des conditions de travail, et les détournements d’actifs effectués par AMTD. Les représentants du personnel ont demandé la nomination d’un administrateur provisoire et l’annulation des dépôts des marques.
Tout cela n’a pas plu à Calvin Choi, qui a contre-attaqué. Il a mis à la porte Benjamin Eymere, alors directeur général des Éditions Jalou (rémunéré 45 064 euros bruts par mois) et chief metaverse officer d’AMTD Idea. Il a été licencié pour « faute grave » au prétexte qu’il n’a pas publié les comptes des Éditions Jalou, et permis à sa mère, Marie-José, de stocker ses affaires dans un local loué par la société.
Le banni a alors saisi le conseil de prud’hommes de Paris, demandant à être considéré comme un lanceur d’alerte : il réclamait une provision d’un million d’euros pour licenciement « vexatoire et humiliant ». Il a affirmé avoir découvert des irrégularités sur l’utilisation des marques, en avoir alerté les dirigeants d’AMTD fin 2023 sans recevoir de réponse, et avoir été licencié pour avoir dénoncé ces détournements. L’hériter a été débouté par les prud’hommes en référé, puis par la cour d’appel, mais il a engagé une procédure au fond, réclamant 3 millions d’euros d’indemnités.
Entretemps, en mars 2025, les Jalou ont porté plainte notamment contre Calvin Choi pour « fraude fiscale, diffusion de fausses informations, aliénation de biens sans autorisation, abus de biens sociaux, complicité, recel, blanchiment aggravé ». Dans la plainte, la famille affirme que les détournements d’AMTD ont causé un préjudice « d’au moins 40 millions d’euros » aux créanciers des éditions Jalou. Le parquet de Paris a indiqué à l’AFP avoir ouvert une enquête préliminaire.
À nouveau, Calvin Choi a contre-attaqué en annonçant une plainte contre Benjamin Eymere pour « fausse déclaration malveillante, diffamation, et fautes professionnelles, notamment le harcèlement de mauvaise foi envers le personnel et les dirigeants du groupe ».
Contactés, Benjamin Eymere et les avocats des Jalou, Céline Bekerman et Antoine Cadeo, n’ont pas souhaité faire de commentaires, tandis que les avocats d’AMTD n’ont jamais répondu.
Mise à jour à 14h : les avocats des Jalou, Céline Bekerman et Antoine Cadeo, nous ont fait savoir que « la décision rendue par le tribunal -qui ne porte que sur sa compétence - ne remet aucunement en cause le caractère bien-fondé de la créance de notre cliente. »
Le passé trouble de Calvin Choi
« Nouveau riche », « excentrique », « friand de luxe »… Ceux qui ont croisé la route de Calvin Choi ne sont pas toujours tendres avec le financier. « Le banquier le plus controversé de Hong Kong », si l’on en croit le site spécialisé Finews. Né dans la presqu’île en 1978, il a débuté comme auditeur chez PwC, avant de devenir banquier d’affaires. C’est là que se présente en 2014 l’affaire de sa vie : la vente du groupe de services financiers ATMD, fondé en 2003 par Li Ka Shing, l’homme d’affaires le plus prestigieux de Hong Kong. Notre homme, alors chez UBS, obtient un mandat pour conseiller les actionnaires d’ATMD qui veulent vendre leurs parts, notamment Morgan Stanley. À l’issue du processus, ATMD est racheté par LR Capital, un fonds officiellement créé et dirigé par Howard Cong Lin. Mais en réalité, la famille de Calvin Choi est en secret le principal actionnaire de LR Capital, ce que Calvin Choi s’était bien gardé de révéler. Juste après l’acquisition d’AMTD, le nouveau propriétaire nomme à sa tête… Calvin Choi. Mais ce dernier est ensuite rattrapé par la patrouille, et sanctionné pour ce conflit d’intérêts. En 2022, le régulateur local lui inflige une interdiction d’opérer sur la Bourse de Hong Kong de deux ans. Une sanction confirmée en appel en septembre 2023.
Mais entretemps, Calvin Choi en a profité pour développer AMTD tous azimuts. Il a aussi levé des fonds en introduisant successivement en Bourse quatre filiales : AMTD Idea (ex AMTD International) à New York et à Singapour en 2019, AMTD Digital en 2022 à New York, The Generation Essentials à New York et Londres en 2025 via une fusion avec un SPAC (special purpose acquisition company), et enfin TGE Value Creative Solutions toujours en 2025 à New York. À chaque fois, le cours a initialement flambé avant de perdre l’essentiel de sa valeur.
En 2022, la cotation d’AMTD Idea a notamment défrayé la chronique, en raison de la valorisation stratosphérique atteinte pour une société affichant seulement 25 millions de dollars de chiffre d’affaires. Le prix d’introduction a d’abord été fixé à 1,4 milliard de dollars. Ensuite, le cours s’est envolé bizarrement en quelques semaines, pour atteindre 400 milliards de dollars de capitalisation. Ces étrangetés n’ont guère plu à Li Ka Shing, qui a alors pris ses distances : peu après, il a publié un communiqué assurant qu’il allait vendre ses 4 % et ne plus être représenté au conseil d’administration d’ATMD Group.
Pendant ce temps, la France a fait Calvin Choi chevalier de l’ordre des arts et des lettres en 2022 pour avoir financé la coopération culturelle française à Hong Kong. En 2023, il est devenu mécène du Centre des monuments nationaux, et a notamment soutenu le musée de la langue française à Villers-Cotterêts.