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Médias - Culture

Tour Hebdo, Entreprise & Carrières... les dessous d’un éditeur en capilotade

Plusieurs sociétés du groupe de presse de François Grandidier ont été liquidées ou placées en redressement judiciaire. Une situation qui met en lumière les pratiques comptables étonnantes de son patron.

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lado2016 - stock.adobe.com

Au sein du groupe de presse professionnelle Téma (ou Groupe6tm), les entreprises disparaissent les unes après les autres. En décembre 2022, Tourisme et Transport de Voyageurs est liquidé. Huit mois plus tard, c’est au tour de Société de presse internationale (SPI) et Social RH Publications. Au total, ce sont plus de 120 salariés qui se retrouvent sur le carreau. Avec les mises en redressement judiciaire d’Actualités Sociales Hebdomadaires (ASH), Supply Chain Magazine (SCM), Info6tm et Groupe6tm en octobre et novembre 2023, une centaine de personnes (pigistes inclus) craignent aujourd’hui de subir le même sort, inquiets face à une situation qui les dépasse. Car derrière les faillites en cascade se cache un système complexe, une myriade de sociétés entre lesquelles transitent d’importants flux financiers, en toute opacité. La galaxie d’un certain François Grandidier.

L’éditeur raconte, dans les colonnes du magazine Entreprendre, avoir commencé dans un petit bureau à Metz avec une seule revue, « Terroir magazine ». Il s’est d’abord fait une place dans la presse agricole, artisanale et féminine, avant de voir plus grand. En juillet 2016, il rachète le pôle presse du groupe néerlandais Wolters Kluwer via sa société ATC Agri Terroir Communication. L’affaire semble bien ficelée : pour un euro symbolique, l’entrepreneur met la main sur douze titres qui réalisaient un an plus tôt 22 millions d’euros de chiffre d’affaires. Et Wolters Kluwers apporte 9,45 millions d’euros en plus pour absorber les clauses de cession et financer des investissements dans ses anciens titres. Toutes les conditions semblent réunies pour permettre aux publications, qui font alors travailler 290 personnes au total - 170 salariés et 120 pigistes - de repartir du bon pied. Voire de devenir le deuxième groupe français de presse professionnelle, comme l’ambitionne le nouveau PDG.

Son plan ? Créer une synergie, des économies d’échelle et prendre le virage de la numérisation. Les douze titres sont éparpillés au sein de six sociétés nouvellement créées : « L’Officiel des transporteurs », « Logistiques magazine » et « France Routes » intègrent Supply Chain Magazine (SCM) ; « Lettre des juristes d’affaires » et « Droit et Patrimoine » sont pris en charge par Juriste d’Affaires et Décideurs (JAD) ; « Tour hebdo », « Connexion transports territoires », et « Tourisme de groupe Bus et Car » sont rassemblés dans Tourisme et Transport de Voyageurs (TTV) ; « Entreprise & Carrières » et « Liaisons sociales magazine » dans Social RH ; « Actualités sociales hebdomadaires » (ASH) et « Le journal de la marine marchande » sont chacun placés dans une société différente, une entreprise qui porte le même nom que le titre pour le premier, Société de presse internationale (SPI) pour le second. Des cloisonnements en entités juridiques différentes que plusieurs salariés qualifient de « curieux », alors que François Grandidier affiche sa volonté de « faire groupe » et de créer des liens entre les titres.

Ce découpage s’intègre dans un millefeuille de sociétés emboîtées les unes dans les autres. Les six entités juridiques sont des filiales d’Info6tm, société créée spécialement pour l’occasion. Info6tm appartient alors à ATC, elle-même propriété de Groupe6tm, elle-même propriété de la holding FG (pour François Grandidier) Conseil et Investissement et de Raisin blanc, société anonyme luxembourgeoise créée par le chef d’entreprise en 2004. « Même si les sociétés d’édition ont été découpées et isolées les unes des autres, elles n’ont aucune autonomie, explique un élu du CSE d’Info6tm. Chacune est complètement dépendante, pieds et mains liés au groupe, qui met en place une stratégie court-termiste de baisse des coûts, sans jamais développer les titres. »

À cette myriade de sociétés s’ajoutent les entreprises déjà détenues par François Grandidier, qui fournissent des prestations complémentaires et permettent au groupe de contrôler toutes les étapes de la production d’un journal. Dans des conditions troublantes. L’agence de presse Pixel, créée en 2001, fait ainsi travailler une cinquantaine de journalistes censés être polyvalents pour compenser les manques des différentes rédactions. « La logique de Pixel, c’est d’avoir des experts sur des thématiques qui peuvent travailler sur plusieurs titres en s’adaptant à chaque lectorat, explique François Grandidier à l’Informé. Si une publication s’arrête, tant que la thématique est traitée ailleurs, nous aurons de quoi les faire travailler, ce qui est intéressant en matière de pérennité de l’emploi. » Dans les faits, plusieurs agenciers travaillent aujourd’hui exclusivement pour une seule publication dans la galaxie Info6tm, sans bénéficier des avantages salariaux du titre en question. « Nos salaires sont généralement plus bas et nous n’avons pas les mêmes droits, notamment pour les RTT, témoigne un ancien journaliste de Pixel. Nous sommes dans des bureaux séparés, mais en termes de contenu et de travail rédactionnel, il n’y a aucune différence entre les journalistes Pixel et ceux qui sont embauchés par ASH par exemple.  »

Le groupe compte également une entreprise spécialisée dans la création de sites internet, SDV Plurimédia, et une autre dédiée à la commercialisation de logiciels, X-média. Toutes deux fournissent des prestations aux différents journaux, selon un processus étonnant comme l’explique une élue du CSE : « Il n’y a pas d’appel d’offres, nous sommes obligés de travailler avec les entreprises de M. Grandidier. Nous avons dû adapter nos méthodes de travail à ces nouveaux produits, qui nous coûtent beaucoup plus cher en plus de cela ! »

En juillet 2023, face à l’ouverture de deux procédures de liquidation judiciaire à l’encontre de Social RH Publications et Société de presse internationale, les membres du CSE d’Info6tm mandatent un expert-comptable afin qu’il les éclaire sur ce système de refacturations internes. Dans son rapport, consulté par l’Informé, le cabinet CSE Consultant constate ainsi que les mêmes services sont, chaque année, facturés trois fois à SPI : par ATC, Groupe6tm et Info6tm. « À l’exception de la « Prestation commerciale » et de la « Prestation de gestion et l’administration des annonces classées » que n’assurent pas ATC, l’intitulé des prestations assurées est rigoureusement identique à celui des prestations fournies par Groupe6tm, observe l’expert. Ce constat rend difficilement compréhensible la nature des prestations effectives dans la mesure où certaines d’entre elles ne peuvent être exercées de façon dédoublée. Or chacune des sociétés prestataires se présente comme assurant l’exhaustivité de la prestation de services. » C’est ainsi qu’en 2022, SPI paye 82 200 euros à Groupe6tm, 22 600 à ATC et 65 500 à Info6tm pour les mêmes activités de ressources humaines, de comptabilité, de marketing ou encore d’assistance juridique. Soit un total de plus de 170 000 euros versé aux autres entités du groupe, près de 26 % du chiffre d’affaires de la filiale, qui plus est pour des services non rendus ou de manière dégradée d’après un représentant des salariés : « On paye, mais le site ne marche pas, le service des ressources humaines est défaillant, avec un turn-over énorme, nous n’avons plus de chargé de relations sociales... Alors que le tarif des prestations a massivement augmenté. » Entre 2019 et 2022, les charges ont effectivement grimpé de 35 %, selon le rapport de l’expert-comptable. Qui ajoute que le groupe a de toute évidence été « défaillant » puisque malgré toutes ces prestations, SPI, tout comme Social RH, a été liquidé.

Tout est aujourd’hui en règle, d’après François Grandidier : « Nous avons revu toutes ces conventions pour être très clair et très précis sur les méthodes de refacturation. La recherche de clarification, de transparence totale dans l’organisation, c’est clairement une volonté aujourd’hui. Et c’est ma volonté. » La démarche arrive pourtant sept ans après la mise en place desdites conventions, et après que les juges enquêteurs Serge Molinaro et Henri Lemoine l’ont exigée. Chargés des redressements judiciaires d’ASH, SCM et Info6tm devant le tribunal judiciaire de Metz, ils ont demandé des « clarifications » le 13 décembre 2023 concernant ces différentes conventions « afin de s’assurer que l’ensemble des facturations qui y sont liées sont causées ».

Loyer et transfert de marques

Mais ce n’est pas tout. Des membres du CSE avaient en effet constaté que les loyers payés par les filiales au groupe pour les locaux de la tour Montparnasse étaient facturés bien plus chers que les tarifs normalement pratiqués dans l’édifice : « Cela nous revenait à 540 euros du mètre carré à l’époque, alors que d’autres entreprises payaient entre 250 et 300 euros. » Là aussi, le PDG déclare avoir clarifié la situation : « Les loyers sont portés par les structures de tête qui les facturent bien sûr à due proportion aux structures filles. Nous avons également été beaucoup plus précis sur cet élément, même si c’était déjà effectué tout à fait dans les règles comptables. »

S’ajoute à cela, depuis 2022, une nouvelle dépense pour les sociétés d’édition du groupe : elles paient une redevance pour pouvoir utiliser les marques de leurs titres de presse. En 2021, pour obtenir un prêt garanti par l’État (PGE) de 14 millions d’euros, le groupe s’est engagé à remonter l’ensemble des marques d’Info6tm à la société mère. Cette dernière a déboursé 5,2 millions d’euros au total pour ce rachat, ce qui a gonflé le chiffre d’affaires des filiales. Mais à partir de l’été 2022, elles ont commencé à payer pour exploiter les marques. Plus de 96 000 euros pour ASH de juin à décembre 2022, 213 000 euros pour SCM. « Cela permet de remonter une partie du chiffre d’affaires généré par les filiales, pour que la structure de tête [Groupe6tm] puisse rembourser le PGE, précise François Grandidier. Grâce à ce prêt, nous avons pu éponger les dettes des structures filles et investir dans des solutions digitales, comme les portails numériques que nous avons mis en place et qui se révèlent bénéfiques aujourd’hui. »

« Les marques sont ce qui a le plus de valeur dans ces sociétés d’édition, indique une ancienne salariée du groupe. Après les avoir remontées à la société mère, François Grandidier peut licencier les salariés des filiales en mettant les entreprises en faillite, et repartir plus tard avec les marques sur des projets plus solides. » Groupe6tm a aujourd’hui toute latitude pour revendre les marques ou en confier l’exploitation à la société de son choix. Ainsi, même si Tourisme et Transport de Voyageurs a été liquidé, une société extérieure continue à exploiter ses titres, reversant une partie de son chiffre d’affaires au groupe de François Grandidier.

Donnant-donnant

Toutes ces charges ont pesé sur les sociétés d’édition aujourd’hui en redressement. En 2020, SCM a enregistré une perte de plus d’1,5 million d’euros alors qu’elle était dans le vert l’année précédente. Pour Info6tm, c’est 2,6 millions de déficit. Seule ASH sort du lot, avec un bénéfice en 2020 de plus de 600 000 euros et un dividende de 4,7 millions d’euros versé l’année suivante à son actionnaire, Groupe6tm. Un dividende qui a servi à compenser les pertes des autres filiales, selon François Grandidier : « Le groupe finance les pertes des filiales, il les soutient quand elles vont mal. Il est normal que lorsqu’une entreprise gagne, les flux soient également remontés, cela va dans les deux sens. » En 2022, Actualité Sociales Hebdomadaires conservait un résultat positif, avec un bénéfice d’environ 243 000 euros et un chiffre d’affaires de 3,7 millions d’euros. L’entreprise est pourtant, comme les autres, en redressement judiciaire, avec un passif de 3,1 millions d’euros, dont plus de 3 millions de dette intra-groupe.

Mais tout n’est pas perdu, selon les juges enquêteurs du tribunal judiciaire, qui entrevoient des perspectives de redressement. François Grandidier y croit lui aussi. Le changement de périodicité d’ASH porte ses fruits et le passage au numérique s’accélère, favorisant l’audience et le nombre d’abonnements. « Peut-être que nous aurions dû digitaliser plus vite et amorcer ce virage plus tôt. Mais cela demande des moyens importants, des changements dans les manières de faire et nécessite l’adhésion de l’équipe. » Il l’admet, tous les emplois ne pourront pas être conservés, mais il dit faire au mieux. « L’objectif, c’est d’avoir un groupe qui se redéveloppe, où les personnes sont fières de venir travailler, avec de bons résultats. » La situation pourrait évoluer mercredi 21 février, devant le tribunal judiciaire de Metz, où les juges sont susceptibles de statuer sur la conversion des redressements judiciaires d’ASH, SCM et Info6tm en liquidation judiciaire.