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Médias - Culture

Quand Pierre Lescure entraîne François Pinault au tribunal correctionnel - Épisode 3

Après avoir accordé des prêts au journaliste, le milliardaire breton s’est retrouvé jugé pour « abus de biens sociaux ». Troisième et dernier volet de notre enquête sur Pierre Lescure.

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Marc Piasecki / FilmMagic

Ce 10 avril 2023, à l’annonce du décès de l’avocat Hervé Temime, les hommages des célébrités pleuvent. De Carla Bruni à Laura Smet, en passant par Charles Consigny, toutes soulignent le professionnalisme de ce ténor du barreau. Pierre Lescure aussi y va de son éloge sur Twitter : « je veux juste, pour le connaître depuis 30 ans, souligner l’extrême humanité de cet homme. » Une sincère reconnaissance pour cet avocat qui l’a sorti d’un sacré pétrin quelques années plus tôt. Une affaire clochemerlesque que l’Informé dévoile aujourd’hui.

Nous sommes le 25 octobre 2016. Une scène peu banale se joue au tribunal correctionnel de Paris. Assis sur le banc des accusés, de drôles de prévenus : François Pinault, à la tête du groupe de luxe Kering (Gucci, Yves Saint-Laurent, Balenciaga…), et Pierre Lescure. Le milliardaire est jugé pour « abus de bien sociaux » - iI risque 5 ans de prison et 375 000 euros d’amende -, le cofondateur de Canal Plus est renvoyé pour « recel ». Pour se défendre, les acolytes ont recruté deux illustres avocats : Jean-Michel Darrois et Hervé Temime, donc. Une chance pour eux, la presse n’est pas là, aucun journaliste ne racontera jamais cette histoire.

Comme parfois avec Pierre Lescure, tout est parti d’une ardoise difficile à éponger. Sujet d’un redressement fiscal d’un million d’euros, le journaliste peine à régler la note, toujours en proie à des problèmes d’argent. Dans un portrait que lui a consacré Maxime Switek, son conseil Joël Chevreau raconte : « un jour, Pierre vient me voir avec une valise qui contenait un nombre invraisemblable d’enveloppes fermées. Il y avait des sommations fiscales, de l’Urssaf… On a même découvert des chèques de piges non encaissées. » Les ennuis n’arrivant jamais seul, le journaliste n’arrive pas davantage à rembourser un prêt de la Société générale. Bref, « Pierre Lescure était dans une situation financière délicate et empruntait beaucoup autour de lui », comme l’a résumé le tribunal.

Encore une fois, ce réseauteur va pouvoir compter sur son épais carnet d’adresses. Il frappe à la porte de François Pinault. Il le sait, le milliardaire l’apprécie : il lui a proposé la direction de la Fnac en 1996, l’a placé à la tête du théâtre Marigny en 2008 (cf. épisode 2), et a déjà consenti, quatre fois, à se porter caution pour des crédits bancaires. Et de fait, en novembre 2012, l’homme d’affaires breton accepte de se porter garant d’un cinquième prêt d’au moins 1,3 million d’euros souscrit auprès du CIC.

Malheureusement, l’animateur de télévision n’arrive pas davantage à respecter les échéances de ce nouveau prêt. Après plusieurs impayés, le CIC exige d’être intégralement remboursé et fait appel à la caution de François Pinault, excédé de devoir renflouer une fois de plus son impécunieux acolyte. « M. Pinault a été furieux que la caution du prêt CIC remonte à la surface », dira Pierre Lescure aux enquêteurs. Mais il s’exécute et accorde au journaliste un prêt sans intérêt de 1,4 million d’euros en mai-juin 2013.

Erreur capitale : l’argent est avancé non par l’empereur du luxe à titre personnel, mais par la société Financière Pinault SCA, sa holding familiale qui chapeaute tout son empire. Comble de malchance : les comptes de Pierre Lescure sont au même moment passés au crible par les équipes de Tracfin, alertées par des transferts d’argent vers un compte en Suisse possédé par le journaliste. La cellule anti-blanchiment de Bercy saisit alors le procureur, qui ouvre une enquête préliminaire et effectue une perquisition dans les bureaux de la société familiale. « Sachant qu’il y avait une enquête, nous avons mis la pression sur Pierre Lescure pour obtenir le remboursement », déclarera le directeur du contrôle financier de Financière Pinault SCA. Le journaliste interroge alors son comptable. Il lui confirme que « le montage n’était pas bon et dangereux, et seul un prêt personnel était légal ». La société est alors remboursée en juin 2014 par l’homme de télé… qui trouve les fonds grâce à un nouveau prêt personnel de François Pinault. Si, finalement, le parquet ne trouve apparemment rien à redire aux virements de Lescure vers la Suisse, il estime que le milliardaire du luxe a abusé à des fins personnelles des biens de Financière Pinault SCA, au profit de Pierre Lescure, et les renvoie tous deux devant le tribunal correctionnel.

Pour les tirer de ce mauvais pas, les avocats de deux hommes vont trouver une faille juridique : impossible de condamner le milliardaire breton s’il n’avait pas conscience du délit. Son conseil va donc arguer qu’il n’était pas au courant des virements effectués par la société, et qu’il n’en a été informé qu’a posteriori. Une version confirmée par son bras droit, Patricia Barbizet, elle aussi renvoyée devant le tribunal pour « complicité d’abus de biens sociaux ».

L’argument semble imparable. Sauf que le cofondateur de Canal Plus s’emmêle un peu les pinceaux sur le sujet, à en croire le jugement : parmi les personnes interrogées, « seul Pierre Lescure mentionne expressément, lors de sa première audition, qu’il aurait rencontré François Pinault, et que ce dernier aurait donné son accord quant aux virements litigieux. Néanmoins, au cours du même interrogatoire, il soutient un peu contradictoirement ne pas avoir vu directement François Pinault ». Mais Pierre Lescure a ensuite changé de version : « cette première audition, menée sous le régime de la garde à vue sans avocat, n’a pas été corroborée par l’audition suivante. Lors d’une seconde audition en présence de son avocat, il explique : « à aucun moment, je n’ai vu M. Pinault, ni parlé avec lui. » Il a réitéré ces propos à l’audience », précise le jugement.

La défense du fortuné industriel a aussi été fragilisée par les déclarations de la banque CIC lors de l’enquête. Elle avait indiqué avoir « informé François Pinault de son intention d’actionner la caution ». Mais les juges ont décidé d’écarter cet élément : « la seule information résulte d’un simple procès-verbal de contact téléphonique qui ne peut avoir aucune valeur probante faute, pour l’enquêteur, de pouvoir vérifier l’identité de son interlocuteur. Le résumé de la conversation tenue ne permet nullement de considérer que la preuve serait rapportée que la banque a effectivement contacté François Pinault », note le tribunal.

Voilà les deux compères sauvés. François Pinault est relaxé tout comme Pierre Lescure (ainsi que Patricia Barbizet d’ailleurs). Le parquet ne fait pas appel. Seul hic pour le géant du luxe : au moment du procès, Pierre Lescure ne l’avait toujours pas remboursé…

Interrogés, les deux hommes n’ont pas répondu.