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Continuer la lectureLes méthodes très contestées de la nouvelle patronne de la sécurité d’EDF, venue de France Télévisions
Burn-outs, licenciements… Muriel Sobry quitte le groupe audiovisuel pour l’énergéticien sur un bilan social en demi-teinte.
Elle est attendue de pied ferme. En début d’année prochaine, Muriel Sobry prendra la direction de la sécurité et de l’intelligence économique (DSIE) d’EDF, après six années passées à un poste similaire chez France Télévisions. À coup sûr, son arrivée sera scrutée de près par les organisations syndicales de l’énergéticien, tant les relations qu’elle a entretenues avec les partenaires sociaux du groupe audiovisuel ont été tendues. En cause notamment, le turnover record des effectifs au sein de ses équipes. « Sur la demi-douzaine de collaborateurs présents à son arrivée, la quasi-totalité en est partie, tout comme la plupart des salariés qu’elle a recrutés », déplore un responsable syndical du géant de la télé. L’Infomé a enquêté sur le mandat de la commissaire de police - et actuelle vice-présidente du Club des directeurs de sécurité des entreprises (CDSE) - au sein du groupe audiovisuel public. Licenciements, démissions, arrêts maladie, burn-outs… C’est une direction de la sécurité et de la sûreté (D2S) fragile que laisse derrière elle Muriel Sobry.
Par le passé, la policière avait pourtant fait des étincelles. Décrite comme « charismatique », « habile » et « bosseuse » par d’anciens collaborateurs, c’est elle - en tant que chef du premier district et commissaire central du 8e arrondissement de Paris - qui avait sous son commandement les policiers intervenus lors de l’attaque terroriste au couteau du 12 mai 2018 par un terroriste tchétchène. Une opération d’un « professionnalisme absolu », selon les termes du député Sylvain Maillard à l’Assemblée nationale quelques jours après le drame.
Avis défavorable
Forte d’une telle expérience, Muriel Sobry est embauchée en 2018 par France Télévisions pour mettre en place une politique de sécurité globale pour le groupe. Elle s’emploie à jeter les bases d’une D2S - rattachée au secrétariat général - en s’appuyant sur de premiers audits indépendants dont elle est à l’initiative. Avec une première échéance clé en vue : la visite en 2019 de la commission de sécurité de la préfecture de police de Paris, chargée de passer au crible l’efficience des mesures anti-incendie et anti-panique dans les établissements recevant du public (ERP). À l’automne 2019, le couperet tombe : un avis défavorable est prononcé. En clair, si la fermeture du site n’est pas demandée, les bâtiments ne sont pas conformes aux règles de sécurité et présentent des risques pour le public et les salariés. « Des travaux internes de réaménagement avaient été réalisés dans les locaux sans que les déclarations aient été faites. Or quand vous modifiez des cloisons et des bureaux, cela a des conséquences sur les plans de désenfumage et les évacuations. La situation de l’époque était l’héritage de plusieurs manquements précédents », raconte un ancien salarié.
Un camouflet pour la nouvelle patronne de la D2S, qui entame alors un grand ménage dans les troupes. Le responsable sécurité est licencié et remplacé. Son successeur, qui reste à peine quelques semaines, est remercié à son tour. Le poste est ensuite vacant, avant d’être à nouveau pourvu et de permettre enfin la remise à niveau des impératifs de sécurité. En 2021, Muriel Sobry peut souffler : France Télévisions se voit décerner cette fois un avis favorable de la préfecture de police.
Pour autant, pendant six ans, les équipes de la D2S vont connaître des départs chroniques. « On peine à faire le décompte tant cela a été incessant, explique Freddy Bertin, délégué syndical Unsa et élu au CSE siège. Il y a eu au moins quatre licenciements, une demi-douzaine de démissions, trois demandes de mutation, un abandon de poste, deux départs en retraite anticipés, plusieurs procédures disciplinaires, burn-out et arrêts maladie longue durée. ». Au quotidien, les recrutements se suivent mais les nouvelles recrues ne restent pas. De premiers signaux révèlent le malaise des équipes dès 2020. À l’époque, le rapport de la médecine du travail de France Télévisions pointe les difficultés rencontrées par la D2S et la charge de travail supplémentaire qui lui a incombé en raison de la crise sanitaire. « La direction a porté à bout de bras la gestion du Covid », se souvient un salarié, qui a fini par demander sa mutation faute de reconnaissance. Le rapport de l’année suivante s’avère plus alarmant. Il évoque des « problématiques de souffrance au travail de l’ensemble des cadres et des chargés de sécurité » et le « manque de clarté au niveau des postes et périmètres de chacun ».
Audits internes
En avril 2021, le dossier remonte jusqu’aux hautes sphères du groupe : une réunion est organisée avec la DRH, la médecine du travail, la Direction de la santé et de la qualité de vie au travail (DSQVT) et la directrice de la conformité, de l’éthique et de la déontologie. Mais si des pistes de solutions sont esquissées, elles n’aboutissent pas véritablement, puisqu’en septembre 2022, le service des ressources humaines décide de mener un nouvel audit interne sur le dialogue social au sein de la direction... Un contrôle sur le fonctionnement de la D2S, piloté par le directeur de l’audit interne Philippe Maréchal, est par ailleurs diligenté. « Nous souhaitions qu’il nous éclaire pour établir l’organisation que nous avions du mal à trouver », explique le secrétaire général Christophe Tardieu à l’Informé. Rien n’y fait, le climat social ne s’apaise pas. Au point que le CSE mandate en octobre le cabinet Technologia, spécialisé dans la prévention des risques psychosociaux au travail, pour une expertise pour « des risques graves dans le service de la D2S ».
Ses conclusions, rendues en 2023, sont sévères. Les membres de la direction entendus concèdent une situation « préoccupante » et un « management à calibrer différemment », souligne le rapport. Les représentants des salariés évoquent un « personnel inquiet » et une « souffrance » qu’ils imputent à la direction. Ils déplorent un management intermédiaire « livré à lui-même, en l’absence de cadre, de règles, de procédures voire de vision claire et d’arbitrage ». Avec comme preuves de la désorganisation du service, des incidents dans la gestion quotidienne de la sûreté, allant de « l’intrusion d’une personne vraisemblablement dérangée » dans les locaux, à la façon dont a été gérée la découverte d’impacts de projectiles sur la façade du siège. Le diagnostic de Technologia relève, outre l’instabilité préoccupante du service, « la baisse générale des compétences ». De fait, le budget formation déployé dans la direction a été divisé par trois entre 2019 et 2022… « Cet état général de mal-être (...) est à endiguer dans les plus brefs délais. Cette mission ne fait que mettre en mots ce que tous savent sur France Télévisions », conclut le document, pointant qu’aucun des « audits et diagnostics internes et externes diligentés depuis (...) 2018 (...) n’ont jamais été suivis de plan d’actions ».
Situations d’urgence
Las ! La tension monte encore d’un cran au printemps 2023. Le 26 avril, vers 13 heures, une chef monteuse de l’émission Télématin, Aurélie Grenier, fait un malaise dans les locaux de France Télévisions. Prise en charge par les équipes de sécurité de la D2S puis par le service médical du groupe audiovisuel, elle est finalement évacuée en direction de l’hôpital en fin d’après-midi. Placée en coma artificiel, elle décédera un mois plus tard. Le drame provoque une onde de choc au sein de l’entreprise et fin mai, les élus du CSE siège de France Télévisions demandent une expertise au cabinet Cedaet sur « les actions du service médical et des personnels de sécurité incendie dans les situations d’urgence » dans l’entreprise. L’enjeu pour les organisations : éviter à tout prix que de telles situations se reproduisent.
Le rapport rendu par le cabinet en octobre jette un nouveau froid. Il met en avant « plusieurs moments de latence » dans la gestion de la prise en charge de la salariée. Les uns sont liés à l’intervention des secours externes, les autres à l’organisation interne de l’entreprise. Si la direction de Muriel Sobry n’est pas responsable du drame, l’entité n’est pas épargnée dans le document. Ses dysfonctionnements récurrents ont contribué à la mauvaise gestion de l’incident. « Organe principal dans la gestion des secours », la D2S « souffre d’une instabilité organisationnelle notamment à travers le turn-over de ses ressources, sa charge de travail et le manque de clarification des rôles et des périmètres de ses fonctions vis-à-vis des autres organes de France Télévisions ». Cedaet déplore aussi sa « coordination difficile avec Atalian », le prestataire de sécurité privé de France Télévisions, dont les agents assurent les missions de sûreté et de sécurité incluant l’exécution des interventions sanitaires. Ce sont d’ailleurs des collaborateurs d’Atalian qui ont été appelés en premier lieu auprès de la victime.
Tensions avec le prestataire Atalian
Car avec plus de 150 agents affectés sur les sites audiovisuels franciliens (un tiers pour la sécurité incendie et les deux autres pour la sûreté), le groupe spécialisé dans le facility management est le principal fournisseur de France Télévisions. En 2018, sa filiale dédiée Lancry a remporté au nez et à la barbe de Securitas le méga appel d’offres passé par le groupe audiovisuel. Ce contrat, de plus de 14 millions d’euros sur trois ans, fait d’Atalian l’interlocuteur incontournable de la D2S, laquelle est chargée de superviser et de contrôler ses actions. « Sauf que le turnover permanent de la D2S a compliqué les relations et a laissé à Atalian une latitude que Muriel Sobry n’a pas cherché à contrer au détriment de l’interne », estime un ancien collaborateur. Conséquence : les rivalités s’aiguisent entre les équipes et rendent encore plus complexe la collaboration. Ces difficultés sont d’ailleurs relevées à plusieurs reprises dans le rapport de Technologia : à la frustration des équipes de France Télévisions répondent les critiques d’Atalian qui regrette la faiblesse de l’organisation interne, les négligences dans la tenue des réunions ou dans le suivi des consignes de sécurité…
Sur le terrain, ces tensions conduisent même à de sérieux manquements aux obligations. Le plan de prévention des risques qui devait être signé après l’attribution du marché sûreté et sécurité de 2022, à nouveau emporté par Atalian, ne l’a pas été pendant plusieurs années. « C’est pourtant un document obligatoire au-delà d’un certain niveau d’heures de prestation puisqu’il vise à prévenir les risques liés à l’intervention de sociétés tierces dans une entreprise », rappelle un ex-salarié. Autre bug, recensé par Technologia : le livret de mission et de consignes (LMC), qui recense les informations pratiques afin de faciliter la prise de décision (numéros de téléphone, plan du site, zones à risques…), n’a ainsi pas été mis à jour pendant trois ans (2020 - 2023), malgré les demandes des cadres de la D2S auprès de la directrice.
Mais la valse des responsables concerne aussi le prestataire. Après avoir piloté pendant cinq ans - en étroite collaboration avec Muriel Sobry - la sûreté et la sécurité des établissements franciliens de France Télévisions pour le compte d’Atalian, le responsable de site David Baris fait à son tour les frais des changements de pied de la D2S. En octobre 2024, la patronne de la direction fait savoir à Atalian qu’elle souhaite se passer de ses services. Un desiderata auquel va se plier aussitôt la société de sécurité… qui brigue en parallèle une prolongation d’un an de l’appel d’offres.
Nouvelle réorganisation de la D2S
Les conclusions des rapports externes sur le fonctionnement de la D2S vont obliger la patronne à un aggiornamento. Un plan d’actions est présenté par Muriel Sobry en juin 2023. Mais la grogne est telle que le top management de France Télévisions est obligé de mettre les mains dans le cambouis : le secrétaire général Christophe Tardieu annonce la création d’une « commission de suivi » interne de la direction. Il assistera d’ailleurs en personne aux réunions à plusieurs reprises dans les mois qui suivront. Les RH groupe sont aussi appelées en renfort pour certains dossiers de départs de salariés, entraînant des transactions financières pour le groupe afin d’éviter des actions en justice.
Deux autres cadres de sécurité prennent cependant encore le large pendant l’été. Résultat : en novembre, sur les 12 personnes prévues dans la D2S, il en manque cinq. Quant aux embauches, elles patinent plusieurs mois en raison notamment des tensions sur les métiers de la sécurité à quelques mois des Jeux olympiques.
La réorganisation de la D2S, promise par Muriel Sobry pour l’automne 2023, n’est finalement présentée qu’en janvier 2024, après avoir recouru à un cabinet de conseil extérieur, 3SQE (déjà intervenu à de nombreuses reprises pour épauler la direction dans ses difficultés). La nouvelle structure de la D2S fait désormais apparaître deux nouveaux postes de managers : un DG adjoint affecté à la sécurité et un autre à la sûreté - placés sous la houlette de la directrice - et pourvus au printemps dernier. Ce nouveau schéma semble apparemment satisfaire pleinement le top management de France Télévisions : « nous avons trouvé la bonne solution » pour la D2S, explique à l’Informé Christophe Tardieu. Le secrétaire général estime désormais le climat « apaisé » et donne pour preuve l’obtention d’un avis favorable de la commission de sécurité de la préfecture de police en octobre 2024 et le bilan positif des Jeux olympiques dans lesquels France Télévisions était pourtant très exposé.
Reste qu’un écart majeur persiste entre la perception des salariés et celle du management sur le climat interne des dernières années. Le rapport Technologia est qualifié de « hâtif » par le secrétaire général, qui estime que les difficultés managériales qui y sont relevées n’avaient « pas cette ampleur ». « Les directions sûreté et sécurité sont toujours des directions difficiles dans le secteur culturel. Dans ces métiers “de saltimbanques”, les obligations liées aux réglementations très complexes de la sécurité ne sont pas toujours comprises, à la différence de l’industrie par exemple où les organisations sont beaucoup plus “processées”», gage le secrétaire général.
Le dirigeant concède quelques tâtonnements dans le fonctionnement interne, lié à la complexité de « trouver les bonnes personnes, au bon endroit avec les bons profils et la bonne organisation ». Mais selon lui « les licenciements étaient tous justifiés » (des « salariés qui ne donnaient pas forcément satisfaction »), quant aux démissions, elles sont liées aux difficultés de garder les effectifs « sur des métiers de la sécurité en tension ». « Des départs et des arrivées ont eu lieu, comme dans tout service. Les départs [étaient] à l’initiative des intéressés et motivés par des perspectives de promotion, de changement de carrière ou par des rapprochements familiaux », plaide de son côté Muriel Sobry, avançant des relations avec son équipe « empreintes de courtoisie et de bienveillance ». « Chacune des mesures prises à titre individuel ou collectif l’a été dans le respect des procédures, de l’éthique et du dialogue social, sous le contrôle de la direction des ressources humaines », insiste-t-elle se disant « fière de ce que nous avons construit ensemble ».
« Les départs, c’est très sain dans une entreprise », rappelle même le secrétaire général. On ne sait pas s’il inclut aussi dans cette affirmation celui de Muriel Sobry chez EDF…