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Continuer la lectureChez les Jalou (l’Officiel), une guerre familiale restée secrète. Partie 2
Depuis plus de 20 ans, les propriétaires du célèbre titre de mode se déchiraient autour d’un héritage. Frères, sœurs et nièces ont enfin trouvé un accord.
Papier glacé, photos léchées, sujets chics au possible… Tous les trimestres, l’Officiel fait rêver les amateurs de luxe et de paillettes. C’est le plus ancien magazine de mode français, lancé dès 1921. Un mensuel iconique vendu aujourd’hui dans plus de 30 pays. Et pourtant, sous le strass, le titre est miné par des histoires peu reluisantes. Il y a quelques jours, nous vous racontions le conflit qui oppose la famille fondatrice, les Jalou, au nouveau propriétaire du support, le groupe hongkongais AMTD. Mais une autre guerre, intestine, plus intense encore, a opposé les héritiers Jalou entre eux pendant des années. Un conflit dévastateur, étonnamment resté secret.
À l’origine de cet affrontement, il y a un décès. Jusqu’en 2003, trois frères et sœur possédaient à parts égales les Éditions Jalou, propriétaire de l’Officiel : Laurent, Marie-José et Maxime. Hélas, en 2003, Laurent, également patron de la boîte, meurt prématurément d’une crise cardiaque, à seulement 48 ans : une bataille s’engage alors pour récupérer les 33 % qu’il détenait.
Le différend oppose, d’un côté, Marie-José et Maxime, et de l’autre, Éléonore et Valentine, les deux filles du défunt, alors mineures. Celles-ci héritent de ses parts, mais les statuts de la société imposent qu’en cas de décès, la transmission des actions soit approuvée au préalable par les autres actionnaires, à une majorité de 75 %. En l’occurrence, Marie-José et Maxime le refusent. Dans ce cas-là, les statuts prévoient que les parts des deux jeunes héritières soient rachetées. C’est ce que proposent Marie-José et Maxime, en précisant toutefois qu’ils ne paieront pas plus de 3 millions d’euros « eu égard à leurs possibilités de financement limitées ». Cela valorise le capital à seulement 9 millions d’euros, alors qu’en 2002, les Éditions Jalou avaient été estimées à 15 millions d’euros dans une réorganisation interne.
Pour trancher la question, la famille fait appel à un expert nommé par le tribunal de commerce de Paris, qui évalue finalement la holding familiale à 17,7 millions d’euros. Mais Marie-José et Maxime refusent de payer un prix aussi élevé. Leurs deux nièces engagent alors une procédure pour forcer leur oncle et leur tante à racheter leur 33 % sur la valorisation de l’expert. Parallèlement, elles font saisir des actifs de Marie-José et Maxime, estimant qu’ils leur doivent cet argent.
En 2017, une fragile paix est conclue : les deux filles de Laurent sont enfin approuvées comme actionnaires, mais elles renoncent à exiger le rachat de leurs titres. Cet accord amiable doit ensuite être entériné par un pacte d’actionnaires, qui prévit notamment « des indications quant au plan de carrière » au sein du groupe Jalou des deux héritières. Car les deux jeunes femmes, après des études de communication, travaillent pour le magazine familial.
Hélas, cette entente cordiale fait long feu. Le pacte d’actionnaires n’est jamais signé. En 2020, Marie-José et Maxime proposent de racheter les 33 % de leurs nièces pour seulement 2 millions d’euros, mais cela n’aboutit pas.
Les deux héritières se mettent alors à éplucher les comptes, et font d’étranges découvertes. Elles constatent que la société a payé un abonnement Netflix, 400 bouteilles de champagne Deutz pour une réception, la location d’une villa dans l’île de Saint-Barthélemy (23 200 euros), où la fille de Marie-José a lancé une édition locale de l’Officiel… Ou encore des voyages à Cannes, à Turin ou à Mykonos pour des personnes ne faisant pas partie des effectifs. La structure loue même trois locaux « sans lien évident avec l’exploitation ». Les nièces s’intéressent aussi aux salaires des dirigeants, à savoir Maxime, Marie-José et son fils Benjamin. Elles découvrent aussi que la société a réglé des dépenses de l’épouse de Benjamin telles que des frais de maternité (5 000 euros), une robe de mariée, ou un aller-retour en avion à Antigua (3 995 euros). L’entreprise a aussi versé 38 403 euros à la galerie d’art de l’épouse de Benjamin pour le prêt d’œuvres.
Fortes de cela, les deux enquêtrices en herbe se lancent dans une guérilla juridique tous azimuts. Elles portent plainte contre Marie-José et Maxime pour « abus de biens sociaux, abus de confiance, abus de pouvoir, escroquerie, faux et usages ». Devant le tribunal de commerce, elles obtiennent quatre fois de suite la nomination d’un mandataire ad hoc, ainsi que celle d’un expert chargé d’éplucher les dépenses, mais échouent à imposer un administrateur provisoire. Elles font aussi saisir les actions de Marie-José et Maxime. Lors des assemblées générales d’actionnaires, elles votent contre l’approbation des comptes. Enfin, elles saisissent le bâtonnier de l’ordre des avocats pour que le conseil de Marie-José et Maxime soit dessaisi.
En 2020, un expert rend une première note concernant les rémunérations de Maxime, Marie-José et son fils Benjamin, qui les juge « très sensiblement supérieures à la rémunération moyenne des dirigeants de sociétés de taille comparable » (en 2022, Marie-José et Maxime se payaient 100 000 euros nets par an). Quant au mandataire ad hoc, il avoue son impuissance dans son rapport : « Force est de constater que le profond différend qui oppose les parties depuis de nombreuses années a largement compromis les négociations menées sous mon égide, ne permettant pas ainsi l’émergence d’une issue amiable à ce conflit persistant. (...). Je déplore donc l’absence de solutions entre actionnaires car la mésentente entre ces derniers risque de compromettre le redéploiement dont a besoin le groupe Jalou. »
En face, Marie-José et Maxime ne sont pas en reste. D’abord, la fratrie crée une nouvelle holding intermédiaire, l’Officiel Inc. Conséquence ? Leurs deux nièces ne sont plus directement actionnaires du magazine. Ensuite, elle tente un coup d’accordéon qui diluerait les parts de ces dernières… Mais celles-ci parviennent à bloquer l’opération.
Parallèlement, la situation financière de l’entreprise se dégrade, en raison de dommages versés à un partenaire russe (cf. encadré). La famille se retrouve donc contrainte de déposer le bilan, puis de vendre une partie du capital. En 2020-21, le fonds américain Global Emerging Markets (GEM), propriétaire de l’agence Élite, achète 65 % pour 4,5 millions d’euros. Puis en 2022, le groupe hongkongais AMTD de Calvin Choi acquiert le tout, permettant d’encaisser 14 millions d’euros, comme nous vous l’avons raconté dans notre article précédent. Ce pactole permet enfin de débloquer la situation. Un nouvel accord amiable est conclu pour répartir cet argent. Éléonore et Valentine touchent 3,7 millions d’euros, valorisant l’ensemble à 11,1 millions d’euros. Elles retirent leur plainte pénale, qui est classée sans suite. Maxime et Marie-José se partagent le reste du produit de la vente.
Parallèlement, elles vendent aussi pour 700 000 euros leurs 33 % dans la SCI Jalou Galaxie, qui détient une villa dans le domaine de l’Estérel à Fréjus. L’opération valorise le bien 2,1 millions d’euros, alors qu’il avait été estimé à 1,75 million d’euros en 2014.
Contactés, les avocats de la famille Jalou, Céline Bekerman et Antoine Cadeo, se sont refusés à tout commentaire sur « cette affaire qui a fait l’objet d’une transaction confidentielle ».
Rocambolesques tribulations en Russie
Dans les années 90, les Éditions Jalou se sont développées à l’étranger en lançant l’Officiel dans 35 pays, via des licences de marque. Le magazine a ainsi fait son apparition en Russie en 1997 via un accord avec New Sovereign Ltd. Mais ce développement s’est avéré chaotique. Cinq éditeurs ont successivement détenu la licence russe. Dans deux cas, le divorce s’est mal passé : le partenaire répudié a attaqué les Éditions Jalou devant la justice française et obtenu d’importants dommages. Ainsi, en 2010, les Jalou rompent avec le groupe Parlan Publishing du magnat de la presse Evgeny Zmievets, leur partenaire depuis quatre ans, au profit d’AST-Release Holdings. Selon eux, Zmievets demandait aux annonceurs de payer leurs factures dans des paradis fiscaux, ou d’acheter simultanément des pages de pub dans une autre de ses revues, ce qui a conduit au départ de marques comme LVMH. Les Jalou lui reprochent aussi le licenciement de la rédactrice en chef Evelina Khromchenko au profit de la femme de Zmievets, la mannequin Maria Nevskaya. Zmievets a alors attaqué les Éditions Jalou devant le tribunal de commerce de Paris, et obtenu 4 millions d’euros, somme portée à 4,3 millions en appel. Incapable de payer, l’éditeur s’est placé alors en redressement judiciaire, comme nous vous l’avons raconté dans le premier épisode de notre enquête. En 2012, les Jalou ont changé à nouveau d’associé et créé une filiale commune avec Vladimir Pomukchinsky. Ce dernier a revendu ensuite 80 % de cette joint-venture à une certaine Olga Bourma, qui agissait comme prête nom d’Alexander Fedotov, un magnat de l’immobilier proche du Kremlin, déjà éditeur déjà la version russe de Forbes. Problème : Fedotov n’a pas payé ses actions à Pomukchinsky, ce qui a donc fait annuler la vente par la justice russe trois ans plus tard. Entretemps, en 2015, les Jalou ont signé directement avec Fedotov. Mais Pomukchinsky a contesté ce deal devant le tribunal de commerce de Paris, réclamant 4,3 millions d’euros, comme l’avait raconté la Lettre. Précisément, Pomukchinsky a mis en cause le « montage douteux » entre les Jalou et Fedotov, qui « dissimule une opération de blanchiment d’argent », et aurait donc dû être déclaré à Tracfin. Il a visé la filiale commune créée au Luxembourg entre les Éditions Jalou et deux holdings de Fedotov immatriculées aux Seychelles et aux îles Vierges britanniques. Selon les Jalou, Pomukchinsky a cessé de leur payer les redevances dues dès la deuxième année, et la garantie de 2,2 millions d’euros qu’il leur avait fournie s’est avérée être un faux… Finalement, selon nos informations, les juges consulaires ont estimé que les Éditions Jalou avaient résilié illégalement le contrat de 2012 avec Pomukchinsky, et devaient lui verser 50 000 euros de dommages, plus 30 000 euros de frais de procédure. Les Jalou ont fait appel. En attendant, la version russe est toujours publiée par Fedotov.