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Médias - Culture

Blanchiment dans la pub et le cinéma : les étranges montages de PM SA et Sirius Media - Partie 3

Le blanchiment à grande échelle au sein de PM SA aurait permis de gonfler artificiellement sa valorisation. Au détriment désormais des petits actionnaires de Sirius.

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Mediaparts - stock.adobe.com

Lorsqu’Audrey Fleurot et José Garcia tournent en 2018 le film A cause des filles de Pascal Thomas, ils ne croisent pas Daniel C. Ce cariste de formation est pourtant un des principaux responsables de Gélatine, la société productrice du film. De même qu’il a été gérant de Permaprod et des Films de Nacre, deux autres boîtes de prod de Seine-Saint-Denis qui n’ont pas souvent vu passer leur patron officiel. En fait, Daniel C. n’est qu’un gérant de paille. Au cœur du dispositif de blanchiment qu’aurait mis en place la société PM SA dans les années 90 et 2000 comme l’a dévoilé l’Informé dans deux précédents articles, le premier fin février et le second début mars. D’après les éléments d’enquête de la brigade financière de la police judiciaire de Paris, ses trois sociétés ont produit des films et des publicités pour PM SA, mais aussi transféré des fonds suspects au Royaume-Uni et en Suisse.

Auprès de la juge Anne de Pingon, Daniel C. a raconté qu’il s’est retrouvé à exercer ce drôle de job à la demande d’Alain Coriolan, qui fut garde du corps de Jean-Paul Belmondo et Johnny Hallyday avant de se lancer dans la production. « Moi tout ce que je faisais c’est que j’emmenais M. Coriolan sur les tournages et c’est lui qui s’occupait de tout, moi j’étais assistant c’est tout, je n’étais pas le producteur. Moi je n’étais pas physiquement sur les tournages, je l’attendais dans des cafés. » Il se rappelle aussi avoir « participé à des publicités comme Optic 2000 avec Johnny Hallyday ».

Gérants de paille et catalogue bidon

Ce fonctionnement étonnant de la galaxie PM SA ne date pas d’hier. D’après un procès-verbal consulté par l’Informé, la police judiciaire soupçonne la société de production dirigée par Alain Pancrazi et Laurent Bacri d’avoir mis en place une « boucle lui permettant de créer artificiellement de la TVA déductible en faisant tourner des fonds en continu ». Le principe est finalement assez simple pour qui connaît les échanges interentreprises : selon les enquêteurs, PM SA achetait des prestations fictives à d’autres sociétés françaises comme Gélatine ou Permaprod qui lui envoyaient des factures avec TVA. Ces dernières, censées s’acquitter de cette taxe auprès de l’État, mourraient suffisamment tôt pour ne pas la payer. De son côté, PM SA déduisait cette TVA de celle par ailleurs collectée sur ses activités licites. Gélatine et Permaprod envoyaient ensuite les fonds perçus à des sociétés basés en Suisse (notamment celles de Sylvain D.) ou au Royaume-Uni qui revenaient enfin dans les comptes de PM SA en échange de vagues factures de prestations fictives. Officiellement, PM SA était rémunérée pour la vente de droits internationaux de son catalogue de films. Mais les sociétés suisses et anglaises, censées les gérer, n’ont guère fourni de preuves attestant de telles opérations. De fait, on voit mal ce que ce catalogue aurait pu rapporter puisqu’il comprenait surtout des publicités, par définition incessibles, et des films très peu demandés à l’étranger. Au total, 5,3 millions d’euros seraient ainsi revenus dans les caisses de PM entre 2015 et 2018 selon les enquêteurs. Ces montants sont loin d’être anecdotiques pour une société dont le chiffre d’affaires évoluait entre 8 et 12 millions d’euros sur les années en question.

Cette boucle aurait permis de gonfler artificiellement la valeur du catalogue de films de PM SA. Une valorisation dopée dont la société de production s’est servie dans un business plan rédigé en 2016, destiné à attirer des investisseurs. Cette année-là, grâce à ce présumé maquillage comptable, les actionnaires de PM SA, Alain Pancrazi et Laurent Bacri, ont ainsi pu céder 21 % de leur société au fonds d’investissement M Capital pour 3,08 millions d’euros. Soit une valorisation de la société à 15 millions d’euros, nettement plus élevée que son chiffre d’affaires annuel, au motif que son catalogue représentait un actif exploitable.

Heureux hasard, PM SA a recruté dans la foulée le commercial de M Capital en charge du dossier, Jean-Baptiste Frey. Comme l’assure un témoin rencontré par l’Informé, ce dernier était au courant des pratiques comptables iconoclastes de la société de production avant de la rejoindre. Il en est ensuite devenu directeur général en 2018, poste qu’il a conservé jusqu’à décembre 2023, empochant même un bout du capital au passage.

Amanda Sthers, Marc Levy… les succès variables de PM SA

Le producteur PM SA n’a pas toujours eu la main heureuse dans ses choix artistiques. En 2018, il a enregistré un énorme flop avec « Holy Lands » d’Amanda Sthers, qui n’a rassemblé que 30 000 spectateurs malgré un budget de 6 millions d’euros. Pire, en 2019, « À cause des filles » de Pascal Thomas avec José Garcia n’a attiré que 18 000 personnes en salle. La société s’en est mieux sortie en télé en produisant pour Canal+ la série « Toutes ces choses qu’on ne s’est pas dites », adaptée d’un livre de Marc Lévy. Et « L’amour presque parfait », un téléfilm pour France 2. Mais la valse des structures juridiques s’est une fois de plus invitée dans la danse : c’est en fait la société Triple A qui a produit la série de Canal, tandis que les coûts étaient absorbés par PM SA.

PM SA presque vendue deux fois de suite

La suite de l’histoire s’est écrite en 2022, et de manière très étonnante une nouvelle fois. En avril, Alain Pancrazi et Laurent Bacri ont vendu le reste de leur participation lors d’une transaction valorisant la société 12,7 millions d’euros. L’acquéreur, le fonds émirati Park Capital, a alors logé les titres dans une structure appelée Triple A. Mais quelques mois plus tard, en décembre 2022, une société du nom de Sirius Media, cotée sur Euronext Growth, a racheté 50 % de Triple A-PM SA, sur la base d’une valorisation cinq fois plus élevée : 70 millions d’euros.

Une progression surprenante en si peu de temps. Mais le montage financier qui l’a accompagné l’est encore plus. En effet la société Sirius Media partageait alors avec Park Capital le même actionnaire de référence, la société émiratie Park Partners via son fonds Perpetua.

Ce n’est pas tout, les vendeurs n’auraient touché qu’une petite partie du magot ! En effet, comme le montrent les bilans comptables des sociétés, Triple A a financé son acquisition à crédit, en s’endettant auprès de… Bacri, Pancrazi et Frey, selon le mécanisme du crédit vendeur dans lequel le cédant accepte d’être payé plus tard par l’acheteur. Et lorsque Sirius Media a racheté la moitié de Triple A pour 35 millions d’euros, il a en fait repris ce crédit pour 30 millions d’euros, ne versant que 5 millions d’euros aux actionnaires. Et encore, très péniblement : Sirius a souscrit un prêt bancaire à 14 % pour s’acquitter de cette somme.

Retrouvez les deux premiers volets de cette enquête ici :

Début 2023, Sirius Media se félicitait d’avoir « pris une participation dans une société de production audiovisuelle créée il y a plus de 30 ans et dont la récurrence des activités et la pertinence du modèle économique permet de gérer le risque de manière plus granulaire ». Même la Bourse est peu convaincue : Sirius Media, censée détenir un actif de 35 millions d’euros, pèse environ 18 millions d’euros sur les marchés, et son action n’en finit pas de chuter. Le cours a perdu les deux tiers de sa valeur depuis un an. La société promettait en mai 2023 que « le catalogue de PM SA (...) devrait atteindre une valorisation de 130 millions d'euros en 2024 à la suite de la sortie de plusieurs films d’animation ». Le 26 mars dernier, Paul Amsellem, le patron de Sirius, évoquait une valeur d’entreprise de 95 millions d’euros pour cette structure dont il est désormais le principal actionnaire avec 34 % du capital, le fonds Perpetua détenant de son côté 12 %. Mais la société n’a pas publié ses comptes 2023 et, selon plusieurs témoignages, peinerait à rembourser certains emprunts faits sur les plates-formes de financement participatif EquiSafe et WiSeed.

Dans les forums boursiers et sur les réseaux sociaux, plusieurs petits porteurs de Sirius Media se sont plaints de cette situation. M Capital, qui avait acheté 21 % du capital en 2021, est aussi une autre victime de l’opération. Selon nos informations, le fonds aurait souhaité sortir dès 2021, après 5 ans - comme pour le reste de ses participations - mais n’y serait pas parvenu selon une source interne. Contre toute logique. « En tant que minoritaire, M Capital avait nécessairement une obligation de sortie conjointe dans son pacte d’actionnaires, ou alors c’est une erreur grossière » estime un gérant de fonds. L’investissement, réalisé au travers d’un outil de défiscalisation, est désormais inscrit en perte sèche dans les comptes de M Capital.

Le lendemain de la parution du premier article de l’Informé le 26 février, Sirius Media, qui avait été contacté le 1er février, a assuré dans un communiqué avoir pris acte « des allégations, dont elle n’avait pas connaissance, portées à l’encontre des anciens dirigeants de sa filiale PM SA et de certains de ses prestataires ». La société a aussi insisté sur le fait que « les personnes mises en cause ne sont plus mandataires, depuis 2018, et plus salariées depuis 2021 ». Or Jean-Baptiste Frey, qui selon nos informations était au courant de la situation et a été gratifié d’une participation au capital de PM SA malgré sa faible expérience dans le cinéma, est resté directeur général jusqu’à décembre 2023. Lors d’un point avec les actionnaires, le 26 mars dernier, Paul Amsellem a assuré que « la société PM SA n’avait aucun risque juridique ».

Sirius Media, dont le principal actif est désormais la production, parie aujourd’hui sur les films d’animation. Prévu initialement pour septembre 2023, le film Zak & Wowo, la légende de Lendarys de Philippe Duchêne et Jean-Baptiste Cuvelier accuse toutefois un certain retard. Il est désormais promis pour le mois de juillet.

Contactés, les dirigeants de PM SA et de Sirius Media, n’ont pas donné suite.

Un documentaire sur la Légion d’honneur en échange d’une médaille ?

Le cofondateur de PM SA Alain Pancrazi a-t-il lui aussi bénéficié des largesses du général Benoît Puga ? Mediapart avait révélé l’an passé que ce dernier, grand chancelier de la Légion d’Honneur de 2016 à 2023, avait organisé la distribution de médailles à tout-va, en cheville avec le sénateur Jean-Pierre Bansard. Le 13 juillet 2023, c’est ce haut gradé qui a remis à Alain Pancrazi le titre de chevalier de la légion d’honneur lors d’un pince-fesses à l’hôtel d’Évreux, place Vendôme à Paris. Difficile pourtant d’identifier précisément quel service le producteur mis en examen dans l’affaire de blanchiment le 30 août 2022 a pu rendre à la nation. « Il a été décoré pour l’ensemble de sa carrière » assure à l’Informé la porte-parole de la Légion d’honneur.
Et peut-être aussi pour ses services à l’institution de la Légion d’honneur elle-même… En 2023, il a en effet produit le documentaire « Pour l’honneur », qualifié par Le Monde de « plaidoyer pour la Légion d’honneur ». En 2022, Pancrazi avait aussi joué le rôle de mécène en finançant une table aux côtés d’Air France et du champagne Krug, lors d’un dîner organisé à New York au profit du patrimoine de la Légion d’Honneur. « C’est ce que font beaucoup de partenaires » tient à préciser l’institution, sans toutefois dévoiler le montant perçu.