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Médias - Culture

L’affaire de blanchiment qui éclabousse le monde de la pub et du cinéma - Partie 1

Une instruction judiciaire portant sur le blanchiment de 26 millions d’euros entre la France, le Royaume-Uni et la Suisse est ouverte au parquet de Paris. L’agence de pub Business (groupe Heroïks) et la société de production PM SA (Sirius Media) seraient au cœur du système.

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FRANCOIS GUILLOT / AFP

Ce 29 novembre 2017, une scène inhabituelle se joue dans le sombre parking souterrain de la gare de la Part-Dieu, à Lyon. Tout juste arrivé de Suisse, un producteur de documentaire recherche un endroit discret, une ceinture de billets nouée autour de la taille. Sa mission ? Remettre un paquet de cash à un complice.  « Le problème c’est que j’ai pas enlevé la ceinture. Je sais pas où je vais le faire… », s’interroge le drôle d’agent, au téléphone avec son acolyte. « Remarque je peux me mettre entre deux bus. Je vais me mettre entre deux bus et on me verra pas. » Sylvain D. commence à avoir l’habitude : plusieurs fois par semaine, le voilà qui quitte Genève en voiture ou en train, chargé de 20 000 à 30 000 euros fraîchement retirés d’une banque. Le cash est, comme il se doit, déclaré à la douane : le producteur en a officiellement besoin pour financer des documentaires. Notamment « pour France Télévisions » explique-t-il aux douaniers. De fait, il lui arrive de s’envoler pour Madagascar ou l’Équateur, histoire de filmer des marchés pour une mini-série sponsorisée par Fleury Michon et diffusée sur TF1 : « Tous les marchés du monde ». Mais le plus souvent, l’aventure est de courte durée. L’artiste s’arrête à Lyon, dans un Burger King ou une brasserie de Paul Bocuse, L’Est, pour un déjeuner un peu particulier. Il y transfère l’argent à un « coursier » qui saute alors dans un TGV pour Paris, avant d’emprunter le métro ou le RER. Direction le boulevard de Courcelles, dans le VIIIe arrondissement. Ou, parfois, la rue du Cherche-Midi, dans le VIe.

À ces adresses, deux entreprises : PM SA, une société de production de films, et l’agence de pub Business, une star de la réclame. Fondée en 1978 par Thierry Ardisson (qui l’a quittée dès 1987) et Eric Bousquet, la boutique est à l’origine d’une palanquée de slogans devenus incontournables. « Lapeyre, y en a pas deux » ? C’est elle. « Quand c’est trop c’est Tropico… »  ? Aussi. Idem pour le « Ooooptic 2000 ! » hurlé par Johnny Hallyday. Rebaptisée Newbusiness, et désormais intégrée au groupe Heroïks, elle s’occupe encore de William Saurin ou Régilait. Mais ces clients l’ignorent sans doute : l’institution de la pub low cost fait aujourd’hui l’objet d’une enquête tentaculaire, riche de milliers de pièces de procédures accumulées, que révèle l’Informé. La brigade financière suspecte la structure d’être au cœur d’un vaste système de blanchiment d’argent, qui aurait permis de détourner pas moins de 26 millions d’euros. Filatures, écoutes téléphoniques, perquisitions… Les investigations, orchestrées par trois juges d’instruction successifs à la section criminalité financière du tribunal judiciaire de Paris, ont entraîné la mise en examen d’une quinzaine de personnes pour abus de biens sociaux, blanchiment en bande organisée, usage de faux et complicité de faux…

L’enquête commence en 2015, quasiment par hasard, quand l’ex-femme d’un des protagonistes décide de dénoncer des opérations pas très claires. La brigade financière se penche alors sur le dossier et tombe sur une myriade de sociétés proches de la production TV, de la pub, du cinéma, qui semblent brasser des montants de cash impressionnants. D’anecdotique au départ, l’affaire prend de l’ampleur. Les douanes ont déjà fait les filatures, la brigade financière se lance dans des écoutes téléphoniques en 2017. En janvier 2018, des perquisitions ont lieu, sans que, étrangement, la juge Charlotte Bilger, alors en charge du dossier, n’estime nécessaire d’étendre les recherches du côté de la rue du Cherche-Midi : aucune descente n’est organisée à l’agence Business, d’où semblent pourtant partir les fonds selon les circuits identifiés par les enquêteurs. Les dirigeants de la structure, Eric et son fils Georges-Henri Bousquet, ne seront entendus qu’en juillet 2019. Date à laquelle ils sont finalement placés en garde à vue et mis en examen à leur tour.

Un réseau de blanchiment d’argent « propre »

Désormais entre les mains de la juge Anne de Pingon, l’instruction devrait enfin aboutir au printemps, après avoir mis en lumière un circuit de blanchiment nourri de fausses factures et de sociétés partiellement bidon. Le tout obéissant à un schéma peu commun : ici, il ne s’agit pas d’argent sale issu d’une activité illégale, mais d’argent « propre » provenant de vraies sociétés. Objectifs ? Éviter les taxes. En envoyant des fonds dans des paradis fiscaux, mais aussi en le récupérant sous forme de liquide, en France, après un petit passage à l’étranger. Du cash qui aurait notamment servi, selon plusieurs protagonistes, à verser des commissions à des clients ou des stars, en toute discrétion.

En pratique, l’agence Business facturait de vraies publicités, à de vrais clients. Les sommes filaient ensuite dans une société proche de PM SA, son partenaire de longue date, en échange d’une prestation son ou vidéo. Enfin en théorie, car la police estime certaines opérations douteuses, notamment en raison de factures très peu détaillées malgré des montants importants. En 2016 par exemple, une facture de 100 000 euros conclue entre l’agence Business et un prestataire n’est justifiée qu’en des termes vagues - « repérages-recherche casting-Optic 2000 » - avant d’être détaillée auprès de l’opticien. « Quand on facture une prestation, on détaille pourtant les heures ou les jours passées par personne, on isole les différents coûts (transport, logement), le coût unitaire de chaque étape de facturation » égrène un publicitaire concurrent. Contacté, l’opticien dit ne rien savoir du sujet : comme les autres annonceurs cités dans l’affaire (William Saurin, Brico Dépôt, Fleury Michon, l’huile d’olive Puget…), il n’a pas été inquiété.

Une fois transférés dans une société satellite de PM SA, les fonds traversaient ensuite la Manche, vers des sociétés installées au Royaume-Uni. Les montants, réguliers, souvent inférieurs à 100 000 euros, étaient alors virés, à l’euro près, sur l’un des nombreux comptes d’une société détenue par Sylvain D., en Suisse : à la Banque Cantonale de Genève, chez HSBC ou encore au Crédit Suisse. Là, deux possibilités. Soit l’argent était transféré vers des contrées lointaines : Canada, Delaware ou Hong Kong. Soit le cash retiré en euros au guichet d’une de ces banques passait la frontière - à lui seul Sylvain D. a fait 255 déclarations à la douane ! - puis retournait à la case départ : Paris, via Lyon, en TGV. En franchise de TVA, charges, taxes ou autre.  « Moi je ne suis que le lampiste dans cette histoire, je n’ai fait que transférer des billets de la Suisse à la France, ce qui est légal, assure à l’Informé Sylvain D., convaincu que les fonds ont servi à financer des stars et des dessous-de-table à des clients. L’intérêt d’une telle boucle ? Éviter l’imposition en France, tout en bénéficiant de ressources en liquide. « Avec la restriction de l’utilisation du cash en France (ndlr : depuis 2013, les retraits de plus de 10 000 euros sont systématiquement signalés au service anti blanchiment Tracfin), il fallait avoir recours à un pays plus clément comme la Suisse, où le cash est mis à disposition plus facilement » explique un acteur du dossier. Un schéma décrit par plusieurs protagonistes mis en cause, lors de leur arrestation le 18 janvier 2018. Il « concernerait bien plus de mondes si les écoutes avaient été plus poussées et non pas interrompues brusquement », assure au passage un des mis en examen.

Des aveux rétractés

« Je confirme qu’on est bien dans le cadre d’un système de blanchiment, qui servait aussi à l’interne de la société PM SA, à titre de commissions pour les clients et à agrémenter la vie des dirigeants, c’est-à-dire de moi et de mon associé, Alain Pancrazi » a reconnu, lors de sa garde à vue, l’ex-directeur général de PM SA, Laurent Bacri - avant de se rétracter par la suite. Dans ces aveux initiaux, le principal intéressé assurait avoir parlé sur le conseil de son avocat : ce dernier considérait visiblement que les éléments récoltés par l’enquête étaient difficilement contestables, notamment en raison d’écoutes accablantes.

Prévenus dès 2016 qu’une enquête était en cours au sein de la brigade financière - vraisemblablement par une source interne à ladite brigade - les acteurs présumés de la fraude ont bien tenté de prendre des précautions lors de leurs échanges téléphoniques. Mais sans grand talent, si l’on en croit les retranscriptions. Ainsi, quelques jours avant les perquisitions, le 5 janvier 2018, on pouvait entendre Sylvain D. souffler « L’avion a bien atterri » au fondateur de l’agence Business, Eric Bousquet, qui lui répondait alors « il y a 150 olives en euros ». Traduction : « l’argent a bien atterri sur un compte à Hong Kong, il y a 150 000 euros. »

« Pour moi, une olive ça veut dire 100 euros parce que c’est la couleur du billet de 100 euros, expliquera plus tard Eric Bousquet, dit « Boubou », aux juges. « En janvier, c’est la période de récolte des olives, donc je devais être en train de récolter des olives, et c’est donc pour ça que j’ai dû penser à cette expression. » Convoqué 18 mois après tous les autres, l’ex-dirigeant de l’agence de pub a nié avoir pris part à quoi que ce soit, tout en se drapant dans sa dignité. « J’ai travaillé toute ma vie comme un noir » (sic), ou encore « Je vois la vie en bon protestant des Cévennes » a-t-il assuré à la juge d’instruction. Comme lui, les autres personnes mises en examen nient désormais tout enrichissement personnel. Devant la justice, elles reconnaissent simplement avoir vu passer des enveloppes de billets pour des motifs professionnels. Ce qui laisse une question : où sont passés les 26 millions d’euros ?

Contactés, Eric et Georges-Henri Bousquet, Laurent Bacri, Alain Pancrazi et leurs conseils et la société PM SA n’ont pas souhaité faire de commentaires.

Une réponse de la société Business

Le 26 février 2024, l’Informé publie un article intitulé « L’affaire de blanchiment qui éclabousse le monde de la pub et du cinéma – Partie 1  », rédigé par Aline Robert. Cet article recèle des informations inexactes concernant la société BUSINESS et le groupe HEROIKS, présentés comme des entités mises en cause dans cette affaire dans les termes suivants : « L’agence de pub Business (groupe Heroïks) et la société de production PM SA (Sirius Media) seraient au cœur du système ». Cette présentation erronée, trompeuse et relayée dans la presse nuit à l’image et à la réputation des sociétés BUSINESS et HEROIKS laissant entendre qu’elles auraient pu avoir un rôle d’auteur dans cette affaire. Or, la société BUSINESS n’a été rachetée qu’en 2019 par le groupe HEROIKS, soit postérieurement aux faits révélés qui font l’objet de l’enquête ouverte en 2015.
En outre, en 9 ans d’investigation, la société BUSINESS n’a non seulement fait l’objet d’aucune mise en examen mais n’a de surcroît jamais été convoquée par un service de Police ou par un magistrat instructeur. Et pour cause ! Si les faits révélés et reprochés à deux de ses anciens dirigeants étaient avérés, la société BUSINESS serait en réalité victime. C’est à ce titre qu’elle se constitue partie civile aujourd’hui.
En tout état de cause, ces sociétés n’ont à aucun moment eu connaissance de la moindre information judiciaire en cours, jusqu’à la publication de l’article litigieux.
Les sociétés BUSINESS et HEROIKS se réservent naturellement le droit d’engager des poursuites contre tout propos à caractère diffamatoire.

La réponse de l’Informé

La société New Business a été acquise par le groupe Heroïks le 24 janvier 2019. Georges-Henri Bousquet a été mis en examen à l’issue d’une garde à vue qui s’est déroulée le 4 juillet 2019 de 12h à 22h. Le groupe Heroïks a maintenu en poste Georges-Henri Bousquet près de trois ans après cette mise en examen puisqu’il est resté directeur général de New Business jusqu’à sa démission le 20 juin 2022 et PDG de Business SA jusqu’au 24 mai 2022. Questionné par l’Informé sur cette information judiciaire le 2 février 2024, LBO France, actionnaire majoritaire d’Heroïks, n’avait pas réagi avant la publication de notre article.