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Médias - Culture

Blanchiment dans la pub et le cinéma : sur la trace des 26 millions d’euros détournés - Partie 2

Enrichissement personnel, dessous de table, comptes offshore… la justice enquête sur l’utilisation des fonds potentiellement détournés par les anciens dirigeants de l’agence Business et de la société de production PM SA. Second volet de notre enquête sur l’affaire de blanchiment qui secoue le monde de la pub et du cinéma.

La brigade financière qui a mené l’enquête est installée au 7e étage du 36 rue du Bastion, dans le XVIIe à Paris.
La brigade financière qui a mené l’enquête est installée au 7e étage du 36 rue du Bastion, dans le XVIIe à Paris. STEPHANE DE SAKUTIN / AFP

9 ans d’enquête, des heures d’écoutes, des filatures, des interrogatoires à répétition, une quinzaine de protagonistes mis en examen, 26 millions d’euros détournés… L’instruction de la tentaculaire affaire de blanchiment dans la pub et le cinéma que l’Informé a dévoilée fin février représente déjà des milliers de pages de procédures. Quelques ultimes auditions sont prévues au début du printemps par la juge d’instruction Anne de Pingon, l’ordonnance de renvoi étant attendue dans la foulée. Au fil du temps, les chefs d’accusation se sont accumulés contre les anciens dirigeants de l’agence Business et de la société de production PM SA. Au blanchiment aggravé en bande organisée sont venus s’ajouter des faits d’abus de biens sociaux, de faux et recel en bande organisée de bien provenant d’un délit, de violation d’interdiction de gestion… En toile de fond, les enquêteurs sont parvenus à répondre à une question centrale : où est passé l’argent ?

Une caution payée de Singapour

Une bonne moitié des 26 millions évadés dans la nature a d’abord atterri sur des comptes en banque, souvent exotiques. En 2018, le greffe du tribunal judiciaire de Paris a ainsi eu la surprise de recevoir, pour le paiement de caution d’un prévenu, un virement en provenance d’une société installée à Singapour : « Global Open Business Limited ». « Ces fonds m’ont été prêtés par un ami » assure à l’Informé l’intéressé, le producteur Sylvain D., à qui la justice réclamait 800 000 euros pour sortir de détention provisoire. Karim B., l’un des mis en examen, a ironisé lors d’une conversation avec les enquêteurs, sur l’origine de ces fonds, acceptés par la justice alors qu’ils seraient issus de blanchiment. Secret bancaire local oblige, les enquêteurs n’ont pas eu accès aux noms des bénéficiaires de la société. Puis celle-ci a été opportunément radiée en mai 2018. De nombreux indices provenant des écoutes téléphoniques font cependant supposer à la juge Anne de Pingon qu’il s’agit d’une société liée au groupe Business. Bien que son patron de l’époque, Georges-Henri Bousquet, assure ne pas la connaître.

En plus de Singapour, ses relevés bancaires le montrent, Sylvain D. envoyait aussi des fonds de ses comptes suisses vers des banques situées aux États-Unis, au Canada ou à Hong Kong. Il assurait aux établissements financiers qu’il s’agissait de gestion de matières premières, une activité courante en Suisse, et qui fait l’objet de transferts de fonds importants. Une de ses sociétés, Neuville commodities, envoyait ainsi régulièrement de l’argent - on parle de 2,5 millions d’euros - à deux entités installées à Hong Kong.

Parmi les autres virements suspects, environ 300 000 euros ont migré au Canada. C’est là que vit l’ex-femme d’Alain Pancrazi, ancien dirigeant de PM SA, dont le nom de jeune fille « MacDonald » explique le « M » dans le nom de la société. Les fonds ont atterri sur le compte d’une notaire, qui s’occupe notamment d’opérations immobilières.

L’hypothèse de rétrocommissions en suspens

Une partie des 26 millions d’euros évaporés aurait aussi servi à payer des rétrocommissions. « Je pense qu’il (Eric Bousquet ndlr) avait besoin d’espèces pour des montants importants, pour son activité professionnelle, a raconté un intermédiaire lors de sa garde à vue. Mon hypothèse est qu’il utilisait ces espèces certainement pour donner des commissions à des clients pour conclure ou maintenir des contrats. Dans le milieu de la publicité, il est très courant de donner des commissions d’apporteur d’affaires au directeur de la communication ou au patron des sociétés clientes ayant recours aux services des sociétés de publicité ». Selon la comptable de la société PM SA, « il s’agissait de grosses enveloppes (...) de billets de 50, 100 et 200 euros ». Selon la même source, les destinataires des enveloppes de cash étaient les principaux clients ou partenaires. Et de citer le dirigeant d’une agence de publicité, pour qui PM SA avait tourné un film publicitaire vantant l’huile d’olive Puget. Autre flux suspect identifié sur le territoire français : des fonds en cash versés à un proche du directeur général de PM SA, Laurent Bacri. Cette relation expliquera pour sa défense avoir loué sa propre maison dans les Yvelines pour le tournage de « La Minute Bricolage », le miniprogramme de Brico Dépôt. Celui-ci a bien été diffusé sur M6 et a effectivement été tourné dans une maison des Mureaux.

L’argent liquide a-t-il aussi servi à rémunérer des stars ? Plusieurs proches du dossier rencontrés par l’Informé l’assurent. Le duo PM SA/agence Business avait été un des premiers à recruter des acteurs ou chanteurs dans les années 19902000, de Serge Gainsbourg à Pierre Arditi en passant par Johnny Hallyday et Arielle Dombasle. L’enquête n’a pas creusé cette piste.

« Il n’y a pas de producteurs pauvres »

Les limiers de la brigade financière ont en revanche documenté un autre pan de l’affaire : la façon dont les dirigeants de sociétés impliquées ont amélioré leur train de vie grâce à l’argent du blanchiment. Les enquêteurs se sont par exemple interrogés sur la location par une société de production proche de PM SA d’un yacht Princess V65 pour un total de 48 659 euros à une société corse. Le fisc a contesté le caractère professionnel des dépenses. D’autant plus que le doute plane sur l’identité des personnes présentes à bord de ce bateau destiné à accueillir 8 personnes.

Lors d’un interrogatoire, Alain Pancrazi a reconnu avoir bénéficié en 2017 d’un séjour à l’hôtel-château de la Messardière à Saint-Tropez pour un montant de 3 300 euros, et d’un autre sur l’île de Saint-Barthélemy pour 3 188 euros, le tout payé par une société appartenant à Sylvain D. Pancrazi dit avoir été « invité ». Sans savoir par qui en revanche… Si l’ex-associé de PM SA n’a pas répondu aux questions de L’Informé, il s’est montré plus disert auprès de Sud Radio, à qui il a accordé une grande interview en 2022 sur son métier de producteur de cinéma. Il y déclarait notamment « il n’y a pas de producteurs pauvres. Il y en a beaucoup de ruinés, mais il n’y en a pas de pauvres ».

De fait, lors de l’enquête diligentée par la justice. Alain Pancrazi habitait dans un appartement loué 6 000 euros par mois par une de ses sociétés. Son patrimoine avoisinait les 5 millions d’euros, sans compter le fruit de la vente en 2022 de PM SA à Triple A, qui lui a rapporté 5 millions supplémentaires.

Concernant Laurent Bacri, l’ancien DG de la boîte de prod’, les policiers ont dû recourir à un expert-comptable pour y voir plus clair dans son patrimoine immobilier compliqué. Les enquêteurs le soupçonnent d’être au cœur du dispositif : ils ont nommé le réseau de blanchiment « Réseau Sylvain D. - Laurent B. ». Ses actifs étaient estimés à un peu moins de 3 millions d’euros fin 2017, avant la cession de sa participation dans PM SA pour 1,3 million d’euros.

Également au cœur de l’affaires en tant que propriétaire de l’agence Business, Eric Bousquet et son fils Georges Henri attestent d’un patrimoine encore plus important. En plus d’un immeuble rue du Cherche-Midi et un appartement rue Guynemer face au jardin du Luxembourg à Paris, la famille du fondateur de l’agence est aussi propriétaire de chalets à Megève et de maisons à Gordes, en Provence, ainsi que de 10 millions d’euros sur des comptes en banque, selon l’enquête. Et ce, avant même la vente de leur participation dans Business SA à LBO France dans le cadre du rapprochement avec Heroïks en 2019. Dans ces patrimoines colossaux, les enquêteurs s’interrogent sur la part que pourraient représenter les fonds issus du blanchiment. L’avocat de l’un des mis en cause déplore toutefois la débauche de moyens utilisés par les enquêteurs. « Tout ça pour quoi ? C’est beaucoup d’efforts pour un dossier qui n’est jamais que de l’évasion fiscale. »

Après le premier article de l’Informé, l’agence Business s’est constituée partie civile dans le cadre de l’instruction judiciaire évoquée le 27 février. La personne morale Business s’estime en effet victime de blanchiment d’abus de biens sociaux de la part de ses anciens dirigeants. Et « les anciens dirigeants de Business SA n’ont à aucun moment fait mention de cette procédure à son nouvel actionnaire ni avant, ni pendant, ni après le process de vente de Business SA » ajoute Aurélie Chazottes, avocate chez King & Spalding International.

Contactés par l’Informé, les conseils des Bousquet, de Laurent Bacri et d’Alain Pancrazi n’ont pas souhaité répondre à nos questions. Les sociétés LBO France, Heroïks, Brico Dépôt et Sirius Media (maison mère de PM SA) n’ont pas répondu.