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Continuer la lectureÀ Saint-Tropez, bataille rangée entre le jardinier des milliardaires et le fils de Gérard Mulliez
Thierry Derbez est accusé de malversations par Arnaud Mulliez et ses associés depuis que ces derniers ont pris le contrôle de sa société. Les deux parties se rendent coup pour coup. Et se réclament des millions.
Autour de Gassin, village ensoleillé classé parmi les plus beaux de France dans le très chic golfe de Saint-Tropez, on ne compte plus les magnifiques villas de millionnaires et leurs jardins fleuris. Thierry Derbez, un enfant du pays aujourd’hui âgé de 64 ans, s’est taillé une belle réputation en ass...
Tout avait pourtant bien commencé. En 2020, désireux d’accueillir de nouveaux investisseurs pour financer ses projets, Thierry Derbez avait cédé un peu plus de la moitié de ses parts à Derfin pour un total de 8 millions d’euros, tout en restant aux commandes de la société pour les faire profiter de son savoir-faire, de son carnet d’adresses, et de sa faculté à dégoter des variétés d’arbres exceptionnelles. Mais, seulement quelques mois après leur entrée au capital, les trois nouveaux associés accusent leur partenaire de singulières irrégularités dans la gestion : non-facturation de certains travaux, et paiement récurrent de fortes sommes en liquide… Un exemple : Alain et Jean Madar, - ils figurent au palmarès des grandes fortunes françaises -, auraient ainsi fait réaliser des travaux d’ampleur dans leurs jardins grandioses de la baie. Montant ? Pas moins d’une dizaine de millions d’euros sur une période de dix ans. Rien d’anormal jusqu’ici. Problème : ni les factures ni les paiements correspondants n’apparaissaient dans la comptabilité, selon les constatations de Vincent Mignot. Et des irrégularités de moindre ampleur, susceptibles de constituer des infractions pénales, il y en aurait eu d’autres aux yeux du trio.
La découverte de ces malversations supposées déclenche une bataille rangée entre les deux camps. Un clash déjà évoqué dans Var Matin et Mediapart, mais sur lequel l’Informé apporte de nouveaux éléments. En 2021, les nouveaux actionnaires de TDD, constatant que des pratiques délictueuses perdurent selon eux malgré leurs avertissements, convoquent Thierry Derbez. Ils décident de mettre fin à son mandat de président et de l’exclure de la société. Une décision d’abord mise en suspens, puis annulée par le tribunal de commerce de Fréjus, juridiction qui penchera d’ailleurs le plus souvent en faveur de l’enfant du pays. Au point que Derfin déposera une plainte pour « complicité de trafic d’influence » contre plusieurs juges consulaires ! Et obtiendra même le dépaysement des procédures vers d’autres tribunaux du sud de la France moins suspects de favoritisme.
En décembre 2023, l’affaire prend une nouvelle dimension. Thierry Derbez est mis en examen pour travail dissimulé et abus de biens sociaux. Et, en parallèle, il est placé sous le statut de témoin assisté pour « blanchiment » et « blanchiment de fraude fiscale », avec interdiction de pénétrer dans les locaux de son entreprise. Derfin décide alors de revenir à la charge : le contrôle judiciaire qui frappe Thierry Derbez est l’occasion de le pousser dehors. Après avoir vu sa rémunération supprimée, il est révoqué de sa fonction de président en janvier 2024, comme l’indiquait Var Matin. Selon nos informations, il a aussi été révoqué de son mandat d’administrateur en juin de la même année, et déchu de sa qualité d’associé. Les 47 % du capital qu’il détenait étant rachetés à leur valeur nominale (généralement plus faible que leur valeur réelle) par Derfin, en vertu d’un mécanisme prévu dans les statuts en cas de faute. Ces exclusions, tout comme les premières décidées en 2021, sont contestées et font l’objet de recours devant la justice. Mais elles ne sont que la partie émergée de l’iceberg.
Des millions d’euros de dédommagement réclamés de part et d’autre
Car les deux camps ont actionné de multiples autres procédures, découvertes par l’Informé. Alors que l’entreprise n’est pas au mieux - elle a même été placée en procédure de sauvegarde de mai 2022 à mai 2023 - chacun a rejeté sur l’autre la responsabilité des difficultés économiques traversées, et la perte de nombreux clients. Thierry Derbez réclame ainsi 5 millions à Derfin depuis 2022, à titre de provisions, pour différentes fautes de gestion. Il reprocherait à MM. Mulliez, d’Halluin et Mignot - dont il demande aussi la révocation - d’avoir mal assuré la conduite de l’entreprise. Une thèse appuyée par le mécontentement et les plaintes de plusieurs clients historiques et fortunés de l’entreprise. Notamment, le président d’un club de football de Ligue 1 qui possède un domaine dans la région. Ainsi que des personnalités du monde des affaires propriétaires de villas ou d’hôtels prestigieux, qui font confiance à l’entreprise Derbez de longue date pour entretenir leurs jardins ou dégoter des variétés rares. Plusieurs anciens clients fidèles reprochent une dégradation de la qualité de service depuis le rachat de l’entreprise et la mise à l’écart opérationnelle de son fondateur. Ils pointent un dialogue plus compliqué et des relations plus fraîches avec la nouvelle direction quand ce n’est pas un manque de professionnalisme. « J’ai payé et signé un jardin Derbez, pas Auchan Discount », aurait même déclaré l’un d’eux.
De l’autre côté de la barrière, la version est évidemment tout autre. Derfin réplique et fait le reproche à Thierry Derbez « d’avoir mis en œuvre une stratégie de sabotage de son propre groupe, et en particulier son concours à une activité de concurrence déloyale », selon une assignation datée de 2023 dont l’Informé a eu connaissance. Le pépiniériste de renom aurait, selon eux, capté et détourné une partie de son ancienne clientèle via une société parallèle et informelle créée avec d’anciens salariés affidés. Sur la base de ce grief, TDD et les différentes sociétés du groupe, désormais contrôlées par Arnaud Mulliez et ses associés, réclament une dizaine de millions d’euros à celui qui leur a donné son nom, en réparation du préjudice matériel et moral subi. En l’occurrence, pour le manque à gagner né de ces supposées activités parallèles. Derfin, quant à elle, réclame 1 million d’euros supplémentaire, toujours en réparation du préjudice matériel et moral subi, cette fois vis-à-vis de la réputation écornée de ses dirigeants. Et ce n’est pas tout. Arnaud Mulliez et ses associés ont également réclamé la mise en œuvre de la garantie d’actif et de passif, un mécanisme d’indemnisation en cas de découverte d’un passif plus élevé que prévu. Montant de la facture réclamée : environ 3,2 millions, à ajouter aux demandes précédentes, soit un cumul de près de 15 millions d’euros de dédommagements divers et variés.
Le soleil a peut-être échauffé les esprits dans la région. Car les coups fourrés se sont multipliés, de filatures en pose de caméras, le pourrissement de la situation - et des menaces - ayant incité l’un des acteurs à s’entourer de gardes de corps.
Pour Thierry Derbez, fragilisé par sa mise en examen, cette guérilla judiciaire a pour but de l’évincer de sa propre entreprise. À moins qu’il ne s’agisse de récupérer les très vastes terrains qu’elle possède dans cette zone entre Ramatuelle et Saint-Tropez où l’immobilier vaut des fortunes. Une autre action, toujours en cours et lancée par le jardinier, vise d’ailleurs à annuler le protocole de vente de ses actions auprès de Derfin signé en 2020. Contacté par l’Informé, Thierry Derbez n’a pas souhaité faire de commentaire, tout comme son avocat, Loïc Henriot. Mais les propos que le chef d’entreprise déchu avait accordés à Var Matin en mars 2024, au lendemain de sa deuxième révocation, donnent une idée de l’intensité du conflit. « Si mes associés me reprochent tous les maux pour tenter de m’évincer (…), force est de constater qu’au lieu de faire annuler leur entrée au capital du groupe Derbez, ils essaient par tous les moyens de s’approprier le groupe que j’aurais, selon eux, tant abîmé. Cette contradiction trahit leur grande duplicité. ». Et de remettre les points sur les i. « Aucun des faits pour lesquels je suis mis en examen n’était inconnu de mes associés investisseurs au moment où ils sont arrivés, après plusieurs mois d’immersion au sein du groupe. Certains de ces faits leur sont directement imputables. Nous verrons ce que donnera la suite de l’instruction », avait ajouté l’entrepreneur. Contactés, les actionnaires de Derfin et leurs avocats n’ont pas non plus donné suite à nos questions.