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Industrie

Les manœuvres de la famille Duval et de l’État au cœur de la crise d’Eramet

Pressé par le top management d’apporter du cash, le premier actionnaire du groupe minier a fini par obtenir la tête du directeur général. Incapables de renflouer les caisses, les Duval se résignent aujourd’hui à céder leur participation. Récit.

Groupe Eramet
Groupe Eramet EMMANUEL DUNAND / AFP

A la grave crise de gouvernance qui agite Eramet depuis février pourrait s’en ajouter une seconde, plus sévère encore : la difficulté à trouver rapidement le demi-milliard d’euros nécessaire à sa recapitalisation. Le 18 février, quinze jours après le départ soudain de son directeur général Paulo Castellari, le fleuron minier français a annoncé travailler sur un « projet de renforcement des fonds propres à hauteur d’environ 500 millions d’euros en 2026, dont le principe est convenu avec [ses] actionnaires de référence ». À savoir, la famille Duval d’un côté, dont les holdings Sorame et Ceir détiennent 37 % du capital, et, de l’autre, l’État, actionnaire à hauteur de 27 %. Le principe, qui doit être soumis à l’assemblée générale de mai prochain, est plus que nécessaire : la situation d’Eramet et de ses filiales est catastrophique. Christel Bories, qui avait conservé la présidence après la nomination de Paulo Castellari et a repris la direction générale par intérim, doit éteindre l’incendie.

Le français est sous pression au Gabon où il extrait le manganèse, sa première source de résultats. Libreville compte interdire à partir de 2029 les exportations du minerai brut pour en accélérer la transformation sur place. En Indonésie, les pouvoirs publics ont drastiquement réduit les permis d’extraction de nickel de la mine de Weda Bay, dont Eramet détient 39 %. Sa filiale de Nouvelle-Calédonie, la SLN, est un puits sans fond - même si le groupe a arrêté de financer ses pertes, l’État ayant accepté de prendre le relais. En février, son site au Sénégal dédié à l’extraction de sables minéralisés a pris feu. Quant à sa mine de lithium de Centenario en Argentine, dont Eramet a racheté les 49,9 % du chinois Tsingshan pour 699 millions de dollars en 2024, elle ne sera pleinement opérationnelle que fin 2026. Pour couronner le tout, l’entreprise, qui doit composer avec un dollar faible - alors que l’essentiel de ses coûts sont en euros - est aussi confrontée aux fluctuations, plutôt défavorables, des cours des métaux.

C’est dans ce contexte chahuté que l’augmentation de capital doit avoir lieu. Sauf qu’une remise au pot par tous les actionnaires - et en particulier la famille Duval - semble loin de se dessiner. Selon nos informations, c’est d’ailleurs précisément l’un des principaux points qui a opposé ces dernières semaines le conseil d’administration et la direction du groupe et conduit à l’éviction brutale de Paulo Castellari à l’issue d’un long bras de fer.

Retour en janvier dernier. À un mois de la publication des résultats 2025, les signaux sont au rouge. La performance opérationnelle et financière d’Eramet est très faible et la trésorerie est sous tension. La dette a par ailleurs grimpé en flèche. De 1,3 milliard d’euros fin 2024 (en montant net), elle est passée à 2 milliards d’euros un an plus tard (à 5,5 fois l’Ebitda du groupe, après ajustements*). Son montant dépasse les capitaux propres : en décembre, l’exploitant minier n’avait évité un bris de covenant (théoriquement synonyme de demande de remboursement anticipé de la dette) qu’en obtenant une dérogation de ses créanciers à ses engagements. En ce début d’année, la continuité d’exploitation à court terme paraît même menacée.

L’ombre d’un mandat ad hoc

Mais malgré les alertes répétées du directeur général - un ancien de la société de conseil en investissement Appian Capital Advisory et du groupe minier Anglo American, arrivé en juin 2025 - les discussions patinent. Les actionnaires, pourtant conscients de l’urgence, tergiversent. La famille Duval traîne la patte et prône la poursuite de la réflexion en vue de trouver un scénario alternatif, discuté avec l’Agence des participations de l’État (APE).

Mi-janvier, la situation bascule. Faute d’obtenir de ses actionnaires la contribution en capital qu’il demande, le directeur général joue son va-tout. Il procède au tirage de l’intégralité d’une ligne RCF (​​Revolving Credit Facility) d’un montant de 935 millions d’euros pour une durée de six mois. Cette mesure, jugée opportune par les actionnaires qui en débattent depuis plusieurs mois, revient à un découvert bancaire négocié, permettant de disposer rapidement de liquidités. « Avec la perspective de la publication des mauvais résultats quelques jours plus tard, le risque pour le directeur général était de ne plus pouvoir utiliser ce levier ensuite ou de ne pouvoir en disposer qu’à des conditions financières encore plus lourdes », analyse un proche du dossier. Faute d’un accord rapide sur le plan de financement, le DG émet aussi l’hypothèse de rapprocher Eramet du tribunal de commerce pour ouvrir une procédure de mandat ad hoc.

Ces initiatives, qui soulignent l’incapacité immédiate des Duval à aider financièrement l’entreprise et sonnent comme un camouflet pour l’État, ne sont guère goûtées des deux actionnaires. Quelques jours plus tard, malgré le soutien de plusieurs administrateurs, la sanction tombe : Paulo Castellari est débarqué le dimanche 1er février « en raison de divergences (...) sur les modes de fonctionnement », précise un communiqué paru le jour même. La feuille de route stratégique initiée en parallèle par Paulo Castellari pour améliorer la gestion des risques et replacer l’éthique au cœur des pratiques d’Eramet achève de contrarier la tête du groupe et précipite l’éviction du dirigeant (voir notre article).

Cession de Weda Bay

À un mois de la prochaine assemblée générale (AG) prévue le 27 mai, les perspectives pour Eramet restent aujourd’hui des plus confuses. Pour redresser la barre, un plan d’efficacité opérationnelle et d’économie est sur les rails, avec une montée en puissance progressive visant à grappiller 130 à 170 millions d’euros d’Ebitda par an dès 2028. Des cessions d’actifs sont à l’étude - la participation d’Eramet dans l’entité indonésienne Weda Bay en fait partie. Une résolution est bien inscrite à l’ordre du jour de l’AG pour donner au conseil d’administration le pouvoir d’organiser une augmentation de capital. Mais une question plane : la famille Duval a beau en avoir approuvé le principe, dans quelle mesure participera-t-elle à l’opération ?

Le clan est devenu le premier actionnaire d’Eramet en 1999, quand la compagnie minière lui a racheté l’aciériste Aubert & Duval en la payant en actions. Depuis, il est parvenu à préserver son rôle prépondérant au capital, surmontant une coexistence pas toujours facile avec les différents actionnaires publics (Areva jusqu’en 2012, puis Bpifrance et, depuis 2016, l’État), animés par des enjeux industriels, de souveraineté, voire politiques - Eramet étant l’un des principaux employeurs de Nouvelle-Calédonie via sa filiale SLN.

La perspective d’une augmentation de capital ne l’a, jusqu’ici, jamais enthousiasmé. Selon plusieurs sources, depuis une dizaine d’années, les Duval ont obtenu à plusieurs reprises que de telles opérations ne soient pas enclenchées. « Or, l’État ou le management étaient partisans d’un appel au marché pour financer la croissance », soutient un banquier. La situation semble désormais basculer. « Que tout le monde se mette d’accord pour procéder à une augmentation de capital est effectivement une grande nouveauté, raconte un autre intervenant. La nouvelle génération qui représente les différentes branches de la famille a en tout cas fait le choix de la responsabilité pour la santé financière de l’entreprise. »

Le clan, dont la participation dans Eramet est le principal actif, étudie effectivement ses « options ». Le 8 avril, le Financial Times évoquait une mise en vente de sa participation. Une éventualité à laquelle la famille se serait résolue mi-janvier. « Encore faut-il trouver un acquéreur, pointe un observateur. Et compte tenu de la situation financière du groupe, le prix de vente risque d’être bas ». La capitalisation boursière n’est plus que de 1,5 milliard d’euros, près de la moitié de celle d’il y a trois ans… Très loin du record de 17 milliards d’euros juste avant la crise financière de 2008. Eramet n’est qu’un nain aux côtés des 145 milliards d’euros de capitalisation de Rio Tinto ou des 170 milliards de BHP Billiton.

Fonds souverain ou rapprochement avec Orano

La piste de l’arrivée d’un « cornerstone investor », qui pourrait être un fonds souverain ou un fonds d’investissement plus classique, serait sur la table pour reprendre tout ou partie des positions de la famille Duval. Le nom d’Infravia qui gère un véhicule dédié aux métaux critiques aurait été avancé. Mais il est jugé peu crédible. « Sa feuille de route consiste à investir dans les gisements, pas à venir au secours de sociétés cotées en mauvaise posture, balaye un banquier. Et puis son véhicule sectoriel est abondé par l’État, ce qui ferait un peu mélange des genres dans le dossier Eramet. »

Autre hypothèse évoquée : la constitution d’un pôle minier souverain français, rapprochant Eramet d’Orano, le spécialiste tricolore du combustible nucléaire détenu à 90 % par l’État. « S’il y a peut-être un sens politique et géopolitique derrière cette piste, caressée par l’APE, ce mécano n’aurait pas grand sens industriellement et économiquement », juge un proche du secteur. « Ce serait un deal financier, sans aucune logique industrielle », abonde un banquier de la place. La création d’un tel attelage avait déjà été étudiée dans les années 2000, à une époque où Areva jouait le rôle de l’actionnaire public (avant de céder ses 26 % à l’État en 2012). Alors dirigé par Anne Lauvergeon, l’ex-champion du nucléaire dont est issu Orano avait longuement plaidé pour un rapprochement avec Eramet, mais avait fini par jeter l’éponge de guerre lasse.

Les prochains mois seront décisifs pour Eramet. La fine fleur du conseil est mobilisée sur le dossier. L’entreprise est accompagnée par Rothschild & Co, sa banque d’affaires historique, qui avait été un temps éclipsée par deux autres établissements, Morgan Stanley et la Société Générale, avant de resurgir sur le devant de la scène après le retour de Christel Bories aux manettes opérationnelles. Sur le plan juridique, la compagnie minière est assistée par Bredin Prat. L’État, quant à lui, serait assisté par Bank of America et par le cabinet d’avocats Cleary Gottlieb. De leurs côtés, les Duval sont non seulement conseillés par Lazard mais aussi par le Crédit Agricole ainsi que par l’avocat Daniel Villey du cabinet Viguié Schmidt.

*Ajustements tenant compte de l’activité de l’entité indonésienne Weda Bay, dont Eramet est actionnaire minoritaire, mais en excluant du périmètre la filiale calédonienne SLN, dont les pertes sont largement financées en quasi-fonds propres par l’État. 

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