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Continuer la lectureComment Philippe Rivière a coulé le groupe ACI… tout en menant grand train
En redressement judiciaire depuis fin septembre, ce groupe industriel d’une trentaine de filiales est victime de l’incurie financière de son président, qui a financé une partie de son train de vie sur les comptes de la société.
D’un côté, une maison située dans les beaux quartiers de Mougins dans les Alpes-Maritimes. Une propriété luxueuse, louée 120 000 euros par an depuis la signature d’un bail en novembre 2024 au nom de Capart, la holding personnelle de Philippe Rivière. Il s’agit du logement de fonction de l’homme d’aff...
De l’autre, 1 400 collaborateurs de ce même groupe industriel, désormais plongés dans l’incertitude sur leur avenir. Spécialisé dans la fabrication de pièces pour l’automobile, le ferroviaire ou l’aéronautique, ACI compte une grosse trentaine de filiales. Une dizaine d’entre elles sont d’ores et déjà en grande difficulté : certaines viennent d’être liquidées ou placées en redressement judiciaire et d’autres ne savent pas si elles vont être en capacité de payer les salaires.
Entre les deux ? Une gestion opaque qui vaut à ACI d’être repris en main depuis le 17 octobre par des administrateurs judiciaires (AJ) sur décision du tribunal des activités économiques de Lyon. Les magistrats ont en effet décidé de leur confier les commandes de l’entreprise. Michel Maire, un manager de transition du cabinet Dirigeants & investisseurs, a été nommé à cet effet. Exit donc le duo de tête aux manettes depuis cinq ans, composé du président Philippe Rivière et du directeur général Patrice Rives, tous deux sont désormais en froid. Les arguments développés par les administrateurs lors de l’audience étaient sans équivoque : « Il existe une désorganisation importante dans la société ACI Groupe qui impacte l’ensemble des sociétés filles et les éléments fournis le jour de l’audience montrent que la gestion fait défaut ».
La première immersion des AJ dans les arcanes de la société ne leur a en effet pas permis de disposer d’éléments « permettant de connaître de manière fiable la situation actuelle de l’entreprise ». Ils ont pointé : « L’absence d’éléments financiers précis sur les sociétés du groupe empêche toute appréhension efficiente de leur fonctionnement. » Déplorant par ailleurs ne pas bénéficier « d’une coopération entière de la part du dirigeant [Philippe Rivière, ndlr] ». En résumé, ACI est selon eux confronté à un « problème de gouvernance ». Ce 28 octobre, lors d’une autre audience organisée sur le sort de trois filiales d’ACI (une a été liquidée et deux placées en RJ), les magistrats n’ont pas été plus tendres pour le patron lyonnais. Selon des élus présents à l’audience, « le tribunal lui a mis plusieurs taquets sur sa gestion calamiteuse et lui a rappelé les non-paiements des cotisations Urssaf et ou encore de la TVA ».
La situation financière consolidée du groupe fin 2024 donne une idée de la fragilité de l’édifice. Si ses filiales cumulent « seulement » 2 millions d’euros de pertes pour un chiffre d’affaires avoisinant les 100 millions d’euros, la structure de tête est en revanche lestée par 55 millions de dettes, dont une dizaine auprès des pouvoirs publics et près d’une vingtaine auprès de ses propres filiales : un montant trois fois supérieur à celui de l’exercice précédent. En y regardant de plus près, l’hypercroissance d’ACI vantée par Philippe Rivière - qui a racheté plus de 30 sociétés en cinq ans - s’est appuyée sur un système bien huilé. Son principe ? Puiser dans la trésorerie des entreprises, procéder à des transferts d’argent d’une société à une autre en fonction des urgences, parfois sans lien apparent avec leurs objets sociaux, au profit in fine d’une holding de tête, dont Philippe Rivière est l’actionnaire principal via sa société Capart.
Problème, les manquements dans la gestion ne datent pas d’hier. Ils commencent même dès le démarrage d’ACI ! Alain Sowa, le fondateur d’AS Méca Bernard, une entreprise de mécanique de précision reprise en juillet 2020 par ACI, va rapidement en faire les frais. Nommé directeur de site, après le rachat par Philippe Rivière, il découvre dès le mois de décembre un système de fausse facturation initié par le dirigeant lyonnais, visant à basculer des sommes d’argent depuis Rabourdin, une autre filiale d’ACI, vers sa société. Ces faits feront d’ailleurs l’objet d’un signalement à la brigade financière en 2025. En 2021, il reçoit également la facture d’une Audi A4 au nom d’AS Méca Bernard. Payé près de 22 000 euros, le véhicule ne fera pourtant jamais son apparition sur le parking de la société… Quant à ses prestations en tant que directeur ainsi que les loyers dûs par ACI pour le site indûstriel, ils ne lui sont pas versés pendant plusieurs mois. Il n’obtiendra réparation qu’après une procédure devant le tribunal de commerce de Saint-Etienne plusieurs mois plus tard.
Trésoreries asséchées et risques psychosociaux
Les discours de Philippe Rivière sur les ambitions d’ACI, répétés dans les médias, résistent mal à la réalité du terrain. L’absence d’investissement dans les entreprises rachetées s’accompagne d’un délitement des conditions de travail des employés. Trois ans après être tombés dans le giron d’ACI, les salariés de la société spécialisée dans l’usinage mécanique de précision Comefor vont ainsi saisir l’inspection du travail en 2022 pour dénoncer des risques graves pour la santé et la sécurité des collaborateurs. Le rapport d’expertise du cabinet Émergence avait pointé les multiples dysfonctionnements internes, l’existence de risques psychosociaux et un taux de fréquence d’accidents du travail anormalement supérieur à la moyenne. Les négligences dans les conditions de travail se solderont en février 2024 par des réquisitions du procureur de la République de la Cour d’appel de Saint-Etienne reconnaissant les défaillances du management.
Autre exemple avec l’équipementier automobile spécialisé dans la fabrication de pompes Jtekt à Blois. Racheté à Toyota au printemps 2024, le groupe lyonnais va promettre aux salariés de cette filiale des lendemains qui chantent. Notamment grâce à une stratégie assise sur de futures synergies avec d’autres entités d’ACI et une diversification vers la défense et l’aéronautique. Sauf que le « retournement » de Jtekt, désormais rebaptisée Enerflux, vers ces secteurs est illusoire. « Cette perspective était impossible, explique un ancien cadre d’ACI. Les machines de Jtekt étaient très spécifiques, conçues pour les pompes automobiles. Réussir cette transformation aurait nécessité des investissements colossaux ». Toyota, qui cherchait à se retirer à tout prix du marché français, avait retenu l’offre d’ACI en mettant des moyens considérables pour céder sa filiale. Les actifs comprenant 33 000 m2 de terrain et un site industriel quasi neuf, sont alors évalués environ 30 millions d’euros, dont 11,5 millions d’euros de trésorerie. Cédée pour une bouchée de pain, ce sera une très bonne affaire pour ACI. Et surtout pour les caisses de la maison mère : la trésorerie est remontée dans ses comptes. Tout comme va l’être la quasi-totalité du montant de la vente des terrains, cédés 7,6 millions d’euros à la SCPI NCap Régions.
Quant aux développements promis par Philippe Rivière lors de sa deuxième visite sur le site, organisée un an après le rachat, ils sont restés lettre morte. Enerflux est aujourd’hui dans une situation tendue : il fabrique toujours exclusivement des équipements automobiles, dont la plupart vont voir leurs commandes se tarir dans les prochains mois. « Nous pourrions être en cessation de paiements dès février », déplore un syndicaliste.
Transferts de charges problématiques
Pour organiser les remontées financières des filiales, l’entreprise lyonnaise va briller par son inventivité. En plus des classiques remontées de fees que peut exiger un groupe de ses différentes entités, le comité exécutif va plus loin. « Il m’a régulièrement été demandé de faire remonter des fees anticipés, ce qui peut être compréhensible, se souvient un ancien du groupe. Mais, il est aussi arrivé que des remontées financières soient exigées par simple appel téléphonique, sans qu’aucune facture venant de la holding ne nous parvienne. »
Le transfert par ACI de certaines charges à ses filiales a également contribué à les fragiliser. Reprise en août 2022 pour 220 000 euros, la société Lorentz affichait cette année-là un confortable résultat de près de 2,5 millions d’euros, aussitôt intégrés à ceux du groupe. Mais les 820 000 euros d’impôts liés à ce bénéfice ont en revanche été imputés à Lorentz… Même tour de passe-passe avec le lease-back (ou cession-bail), opéré à grande échelle par ACI. Cette opération consiste à vendre un bien d’équipement (immobilier ou machine) détenu par l’entreprise qu’elle reprend ensuite en location. Trois machines de Lorentz seront ainsi immédiatement cédées par ACI, générant un million d’euros de rentrée, remontés à la société de tête. Et, là encore, c’est Lorentz qui va en payer le loyer.
Plus surprenant, selon des documents que nous avons pu consulter, ACI se transforme même parfois en société sidérurgique ! En 2022, elle va ainsi « vendre » de l’aluminium à l’une de ses filiales, la société T&D spécialisée dans la fabrication de pièces de petites et moyennes séries. La facture ne précise ni poids, ni dimension, mais un montant de 60 000 euros tout rond à verser à la maison mère !
Pour récupérer des marges de manœuvre pour financer sa boulimie d’acquisitions, le groupe industriel fait feu de tout bois : selon plusieurs témoignages recueillis par l’Informé, le non-paiement des prestations aux dirigeants des PME rachetées ou le non-versement des loyers immobiliers des sites à leurs propriétaires se multiplient, finissant devant les tribunaux ou aux prud’hommes. Rien n’empêche Philippe Rivière de poursuivre envers et contre tout son storytelling de patron ambitieux à la tête d’une ETI répondant « aux enjeux de souveraineté ». Régulièrement interviewé par les médias, il revendique par exemple mi-2024 devant Michel Denisot (sur BSmart) un chiffre d’affaires de 180 millions d’euros. Un an plus tard sur BFM Business, il affirme atteindre un revenu de 210 millions d’euros, annonce viser le demi-milliard en 2030 et promet une introduction sur Euronext en 2026.
Diversifications hasardeuses
Mais pendant que les filiales rachetées attendent les investissements promis, il s’éparpille dans de nouvelles diversifications. En 2022, ACI prend 20 % des parts de la start-up Carbon, qui se lance sur un projet de gigafactory solaire (voir nos articles), lui prête 150 000 euros puis en ressort l’année suivante. Ou encore il investit dans d’obscures sociétés comme Regenx Systems qui depuis son démarrage n’a eu aucune activité mais laisse quand même des pertes dans le bilan d’ACI… Le chef d’entreprise voit toujours plus grand pour asseoir sa réputation auprès des tiers. En 2024, ACI dépense par exemple près de 32 000 euros HT pour s’offrir huit abonnements annuels à La Table des Aiglons, une offre ultra premium de l’OGC Nice, incluant un service de restauration VIP en plus du match de foot.
Pour faire entrer de l’argent, ACI va aussi se tourner vers les pouvoirs publics. En décembre 2023, la société souscrit un emprunt obligataire de 4,7 millions d’euros sous forme « d’obligations relance France », un dispositif mis en place par les pouvoirs publics pour les PME et les ETI souhaitant se développer sans ouvrir leur capital. Fin 2024, ce montant s’élevait à 9,7 millions d’euros, une somme que les pouvoirs publics vont être bien en peine de récupérer désormais…
Grand train de vie
Sauf que cet argent n’a pas servi aux seuls intérêts d’ACI. Un rapport d’audit a été réalisé cet été par le cabinet Finasens à la demande du fonds d’investissement indépendant GEI et du directeur général Patrice Rives, respectivement actionnaires à hauteur de 30 et 13 %. Il pointe des flux de trésorerie suspects en direction de la holding personnelle de Philippe Rivière, sans que celle-ci ait réalisé pour le groupe des prestations en rapport… De nombreux virements non justifiés faits par ACI ont aussi attiré son attention. Selon nos informations, leur montant dépasserait plusieurs millions d’euros. Ainsi que nous l’avions relevé dans le premier volet de notre enquête, un voyage pour la Réunion (vol en classe affaires et hôtel) pour des proches de l’homme d’affaires, a par exemple été facturé à ACI pour un montant d’au moins 16 000 euros.
Malgré la fragilité financière d’ACI, Capart, la holding de Philippe Rivière, elle, mène grand train. À tout le moins si l’on en juge par ses conditions d’exercice. En novembre 2024, la société personnelle du dirigeant, dont le siège social est à Lyon, a signé un bail d’un an pour une vaste maison sur les hauteurs de la très chic ville de Mougins dans les Alpes-Maritimes… Selon nos informations, ce logement est destiné à « l’hébergement des dirigeants et personnes autorisés du locataire dans le cadre de l’exercice de leur fonction en tant que résidence secondaire ». Montant du loyer ? 120 000 euros à l’année, pour 235 m2 carrés sur un terrain de 3 220 m2 avec piscine et passage hebdomadaire du jardinier. Quant aux aménagements intérieurs (parquets, peinture…), le propriétaire y consent pour peu que ces travaux - demandés par le locataire - soient entièrement payés par ce dernier. L’an dernier, Capart a également procédé à l’enregistrement d’un navire de plaisance, fabriqué par la société italienne Salpa. Le bateau, construit en 2023, fait rêver : tout confort, il mesure plus de 10 mètres de long, peut accueillir 12 personnes et promet une puissance installée de près de 400 kW…
Selon d’autres documents consultés par l’Informé, la confusion entre les comptes d’ACI et de Capart est patente. Exemple avec la société Euromeca, dont ACI détient 5 % depuis l’été 2023. Dans le cadre d’une convention de compte courant d’associés, le groupe avait en effet prêté à l’époque 150 000 euros à la PME. Un an plus tard, c’est pourtant sur les comptes de Capart que Philippe Rivière entend recevoir le virement du remboursement. Son cabinet d’expertise comptable l’a rappelé à l’ordre lui précisant qu’un tel versement était impossible juridiquement et fiscalement.
En 2025, alors que la survie financière d’ACI est conditionnée à l’apport de 80 millions d’euros promis par le faux fonds Fortuna comme nous l’avons révélé dans le premier volet de notre enquête, Capart qui a pour principale ressource les flux en provenance d’ACI, se lance dans une myriade de nouveaux projets. En janvier, une nouvelle société, LP Alpha, dont Capart détient 49 % du capital, élit ainsi son siège dans la résidence de fonction mouginoise. Même domiciliation pour deux sociétés civiles immobilières - toutes deux baptisées LP Real Estate et créées en février et en mai - dont Philippe Rivière est associé à 50 %. Leurs activités ? La prise de participation dans des restaurants locaux, comme le Bellevue situé sur les hauteurs de Cabris ou encore Carré vert, à Saint-Cézaire-sur-Siagne. Pas sûr que les salariés d’ACI voudront en tester les spécialités. Depuis l’annonce du redressement judiciaire, l’amertume et l’inquiétude dominent dans l’ensemble des entités du groupe industriel. La direction de transition vient de commander un « diagnostic de situation » à Eight Advisory. Ce cabinet de conseil financier est spécialisé dans la restructuration et la transformation des entreprises. Pour ACI, il y a urgence…
En réponse aux demandes de l’Informé, Philippe Rivière nous a adressé par l’intermédiaire de son porte-parole les réponses suivantes :
« Philippe Rivière réfute les accusations mensongères formulées à son encontre dans les médias qui, au-delà de remettre en cause son intégrité, affectent particulièrement les collaborateurs du groupe.
En aucun cas, le financement ou la gestion de la holding ACI ne se sont faits au détriment des filiales du groupe. Cette holding n’est pas une simple société de participation : il s’agit d’une holding opérationnelle qui soutient les activités de ses filiales et centralise leurs opérations. Les flux enregistrés entre ACI et les sociétés du groupe correspondent à des opérations internes identifiées et justifiées. Ils s’inscrivent dans une stratégie de long terme destinée à financer le développement d’une entreprise industrielle, dans un contexte où, jusqu’à récemment, les établissements financiers français demeuraient réticents à soutenir les acteurs de la Défense et de l’Aéronautique.
Concernant la Holding Capart, holding personnelle de Philippe Rivière percevant les frais de Présidence de M. Rivière en sa qualité de Président d’ACI Groupe, c’est un véhicule d’investissement, comme cela est régulièrement le cas pour ce type de structure. Les investissements réalisés par la holding ont été couverts par des prêts contractés sur plusieurs années et leur remboursement est assuré de manière autonome, notamment grâce aux revenus générés par la location de ces actifs ».