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Grande conso

Le magasin fantôme qui pourrait coûter 3 millions d’euros au groupe Casino

Le distributeur n’a finalement pas ouvert le Drugstore parisien, le nouveau concept de magasin qu’il souhaitait implanter place de la Madeleine à Paris. Un abandon qui lui coûte cher alors qu’il tente d’alléger sa lourde dette.

Google Street View
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Vu l’état de ses finances, voilà un loupé dont Casino se serait bien passé. Alors que la maison-mère des enseignes Monoprix, Franprix et bien sûr des supermarchés Casino croule sous les dettes, elle risque de perdre bêtement 3 millions d’euros pour une boutique qui n’a même pas ouvert. C’est à Paris, sur la prestigieuse place de la Madeleine, que ce mauvais film s’est tourné.

Après avoir testé en 2018 un nouveau concept de magasins dédié aux produits de beauté et de bien-être - le Drugstore parisien - avec deux boutiques rue d’Antin et rue du Bac, Casino choisit d’en ouvrir une troisième en 2019. Celui-ci devait prendre place dans les anciens locaux de la Pinacothèque sur près de 1000 m2. Malgré la signature d’un bail à cette adresse, Kehina, la filiale de Casino en charge de l’opération, n’y a finalement jamais mis les pieds. De quoi irriter le bailleur (la SCI BVK Highstreet Retail Madeleine) qui a porté l’affaire en justice et obtenu la somme de 2 ,77 millions d’euros à titre de dommages et intérêts en raison de « l’inexécution du bail », selon une décision du tribunal judiciaire de Paris du 10 mai 2022 dont L’Informé a pris connaissance. Ce dernier a condamné Kehina a verser cette somme conséquente, qui plus est rapidement, le jugement étant exécutoire. C’est-à-dire sans tenir compte des possibles recours engagés.

Kehina a cependant décidé de se défendre en interjetant appel de la décision le 10 juin dernier. L’affaire devra donc être revue sur le fond, en repartant de zéro. Et le dossier est plein de subtilités où les acteurs jouent à fronts renversés. La validation du bail reposait notamment sur l’obtention d’un permis de construire avant le 30 avril 2019. Ce fameux permis a finalement été accordé le 7 mai 2019. En retard donc, mais le bailleur semblait prêt à l’accepter. Pourtant, et de manière très surprenante, c’est la filiale de Casino elle-même qui a décidé de manière unilatérale de mettre fin à ses engagements, estimant que la condition suspensive n’était pas réalisée « en dépit de ses efforts et de ses investissements ».

Le tribunal n’a pas été convaincu par cette version. Après examen des pièces apportées par les deux parties, il a plutôt considéré que Kehina « était seule à l’origine du dépôt tardif de sa demande de permis de construire » (décalant l’obtention de ce dernier en ne cessant de compléter son dossier en dehors des délais prévus), et s’étonnait de la rupture des discussions alors que les échanges se poursuivaient encore entre les parties quatre jours auparavant, « pouvant laisser croire au bailleur qu’elle souhaitait mener l’opération à son terme ».  En conclusion, le tribunal a estimé que Kehina, en se retirant « brutalement d’un projet (...) a eu un comportement fautif engageant sa responsabilité envers la SCI », ouvrant la voie à une demande de réparation des préjudices subis.

Mais pourquoi Casino aurait-il volontairement renoncé à son projet d’implantation place de la Madeleine ? Le groupe de Jean-Charles Naouri n’a pas souhaité nous répondre sur ce point. Peut-être Casino s’est montré soudainement effrayé par le montant exceptionnel du loyer qu’il aurait dû verser : 1,8 million d’euros hors taxes et hors charges par an sur dix ans. Son revirement s’explique aussi peut-être par le souhait du groupe de repositionner le Drugstore Parisien sur un format plus petit (lire ci-dessous).

Des dommages et intérêts à régler dès maintenant

Là où le bât blesse pour Casino et ses finances, c’est qu’en attendant un nouveau procès, les dommages et intérêts restent exigibles. Et à la somme rondelette de 2,77 millions d’euros, il faut, en plus, ajouter les intérêts au taux légal à compter de la mise en demeure du 24 mai 2019. Pour éviter de les régler, la filiale de Casino a assigné en référé son bailleur devant la cour d’appel de Paris, le 23 juin dernier. Pour étayer sa défense, Kehina a mis en avant ses mauvais comptes : un chiffre d’affaires limité à 911 000 euros en 2021, des pertes de 656 000 euros et de faibles disponibilités financières. Un argument non concluant pour la cour. Les magistrats ont estimé que la situation de la société « ne pouvait être examinée sans prendre en compte ses possibilités d’accès à la trésorerie intra-groupe » de Casino, à laquelle elle est fiscalement rattachée. La filiale du distributeur a également cherché à mettre en doute la solidité financière du bailleur et sa capacité à restituer des fonds qui pourraient lui être versés. Là encore, les magistrats n’ont pas adhéré à ce discours alarmiste. Aucun des points soulevés par Kehina pour gagner du temps (et donc de l’argent) n’ayant été retenu, le 5 novembre 2022 la Cour d’Appel de Paris a débouté la société de sa demande d’arrêt de l’exécution provisoire du premier jugement. Sa facture a même été alourdie de 2000 euros supplémentaires.

Ce nouvel épisode de l’histoire du Drugstore Parisien s’ajoute à un parcours tumultueux. L’enseigne, qui s’appuie sur un partenariat commercial avec L’Oréal, avait misé à son lancement sur des sites prestigieux et des magasins de grande taille. Avant de changer rapidement son fusil d’épaule pour privilégier des boutiques de proximité dans des lieux à très fort trafic. Le magasin de la rue du Bac a ainsi fermé ses portes en 2019, au profit de l’ouverture d’un autre point de vente, plus petit, dans la galerie commerciale de la gare Saint-Lazare. L’autre Drugstore parisien, ouvert initialement rue de la Chaussée d’Antin est toujours en activité. À ce « réseau » de deux boutiques s’ajoute un site internet. L’un comme l’autre accumulaient en 2021 des pertes financières importantes de plusieurs centaines de milliers d’euros, pour un chiffre d’affaires resté modeste. On est loin du succès espéré lors du lancement. Les dirigeants du groupe imaginaient, en cas de coup d’essai concluant, la possibilité de dupliquer ce concept dans de grandes métropoles mondiales.