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Grande conso

Comment les Mulliez ont perdu des millions dans un fonds d’investissement

Une branche de la famille qui détient Auchan, Kiabi ou Boulanger estime que le financier Gérard Favarel l’a roulée dans la farine.

Kiabi
Kiabi FRED TANNEAU / AFP

L’histoire que nous allons vous raconter oppose deux personnages. D’un côté, Patrick Mulliez, 82 ans, exilé fiscal en Belgique, créateur de Kiabi, patron-fondateur du groupe belge Acadie (262 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2021), qui détient notamment les chaînes Tape à l’oeil (mode) et Top Office (fournitures de bureau).

De l’autre, Gérard Favarel, 72 ans, qui, après avoir travaillé à la direction du Trésor, au Crédit national, et à la Banque de développement de la République du Niger, a créé en 1986 son propre fonds, LMBO. Il est aussi propriétaire de l’île Margaux dans l’estuaire de la Gironde, qui produit un excellent bordeaux.

A l’origine, Patrick Mulliez et ses enfants étaient des bons clients de Gérard Favarel, et ont investi plus de 26 millions d’euros dans ses différents fonds. Mais il y a une dizaine d’années, le patriarche Mulliez, suite à des investissements malheureux, s’est lancé dans une guerre totale contre le financier, lui faisant des procès tous azimuts, au civil comme au pénal. Il réclame pas moins 34  millions d’euros à LMBO SAS, la société gérant les différents fonds.

Une offre de rachat mirifique échoue

Son principal reproche est d’avoir torpillé une offre de rachat mirifique. En 2007, le fonds Tikehau Capital propose 64,35 millions d’euros pour racheter LMBO Développement,  la société qui détient l’ensemble des participations. Mais la vente échoue.

Explication : Tikehau veut financer une partie de son offre par un emprunt. Et les banques prêteuses demandent une garantie de passif pour LMBO Développement. Mais Gérard Favarel refuse de fournir cette garantie, faisant échouer la cession. « En refusant de nous apporter cette garantie de passif, vous rendez notre acquisition impossible », écrit ainsi l’acquéreur au vendeur.

Peu après, Gérard Favarel informe les Mulliez de cet échec, leur indiquant : « la cession prévue pour juillet 2007 s’est heurtée à la crise des financements bancaires du début de l’année, nos acheteurs de Tikehau finançaient une partie de Ieur acquisition par une dette ; ils ont dû déclarer forfait. Bien sûr, leur offre était ferme et n’était conditionnée à l’obtention d’aucun financement mais la bonne foi se fait rare sous nos climats ».

Gérard Favarel refuse ensuite une seconde proposition formulée par Paul Capital Partners, quatre fois moins élevée que la première. Hélas, la crise de 2008 arrive peu après, et personne n’égale ensuite le chèque promis par Tikehau.

Feu de tout bois

Furieux, les Mulliez rendent Gérard Favarel responsable de cet échec, et font feu de tout bois contre lui. Au pénal, ils portent plainte contre LMBO et son dirigeant pour « abus de confiance et recel » en 2020, mais le parquet classe sans suite. Un an plus tard, ils reviennent à la charge en se constituant partie civile. Cet été, Gérard Favarel a indiqué n’avoir toujours pas été convoqué par le juge d’instruction. Les Mulliez tentent aussi de saisir les biens détenus par les Favarel, et les attaquent devant le tribunal de commerce de Paris.

Sur le fond, la famille nordiste argue que l’histoire se serait terminée par un happy end si Gérard Tafanel avait structuré la cession différemment. Si le gérant avait vendu, non pas la holding de tête, mais directement les participations détenues, alors Tikehau n’aurait pas demandé de garantie de passif au niveau LMBO Développement. Selon eux, « ce choix de structuration a été nécessairement guidé par les intérêts divergents et inavouables de LMBO et de son dirigeant Gérard Faverel, actionnaire substantiel de LMBO Développement ».

Mais Gérard Favarel rétorque que, s’il avait vendu les participations une par une, alors cela aurait déclenché certains droits (vente conjointe, agrément du nouvel actionnaire…) pour les autres actionnaires de deux sociétés en portefeuille, SCT (Société des céramiques techniques) et le groupe Caillé (automobile et alimentaire à la Réunion).

Pour y voir clair, la justice commande une expertise à un professeur de finances, Maurice Nussenbaum. Ce dernier estime que « LMBO n’a pas fait tous ses efforts pour que l’opération se réalise ». Et conclut : « LMBO a directement participé à l’échec de l’opération, en  refusant la mise en place d’une garantie de passif ». Mais il ajoute que « la famille Mulliez n’a pas démontré que LMBO ou l’un de ses dirigeants a directement tiré profit de cette structure d’opération ».

Finalement, en 2019, le tribunal de commerce donne tort au Mulliez. Pour lui, « il n’est pas démontré que LMBO ait manqué à ses obligations [prévues par les textes] de loyauté, de diligence, d’agir dans la seul intérêt des porteurs de parts, et de prévention des conflits d’intérêt, en choisissant cette structure d’opération et en n’accordant pas les garanties de passif à Tikehau ».

Les juges consulaires relèvent que l’offre n’était pas ferme, mais restait soumise à plusieurs conditions. Ils constatent aussi que Tikehau a demandé une garantie de passif en cours de route, « revenant ainsi sur les termes de son offre initiale ». 

Sur la structuration de la vente, ils reprennent l’argument de Gérard Favarel :  « la structuration de l’opération a été guidée par la volonté de regrouper tous les actifs au sein d’une même structure, LMBO Développement, plutôt que de céder les différentes participations composant le portefeuille LMBO, ce qui permettait de contourner » les droits des autres actionnaires.

Enfin, ils relèvent que Gérard Favarel détenait seulement 2,6% de LMBO Développement, et donc que « la structuration de l’opération n’est pas justifiée par la poursuite d’un intérêt personnel de M. Favarel. »

Le tribunal de commerce de Paris déboute donc les Mulliez, et les condamne à payer 20.000 euros de frais de procédure à leurs adversaires. Ne doutant de rien, les milliardaires nordistes engagent alors une nouvelle procédure pour ne pas faire ce chèque, mais se font renvoyer dans leurs buts. « La famille Mulliez ne justifient pas que [le paiement] de la somme mise à leur charge risque d’avoir pour eux des conséquences manifestement excessives, alors qu’ils ne fournissent pas la moindre information sur leur situation patrimoniale et financière, et qu’ils sont présentées par LMBO comme une des premières fortunes de France », juge la cour d’appel, qui inflige aux Mulliez une amende de 10.000 euros pour procédure abusive…

Surtout, les Mulliez font appel sur le fond. Mais il y a deux ans, la cour d’appel de Paris juge l’affaire prescrite, estimant que les Mulliez auraient dû engager la procédure dès l’échec de la vente à Tikehau en 2007, et non en 2013. Pour le reste, les juges d’appel confirment l’analyse faite en première instance : « la condition d’une garantie de passif n’était pas envisagée dans l’opération acceptée par les deux parties. Tikehau a unilatéralement modifié les termes de son offre, dans un très court délai. Ni la structuration de l’offre, ni l’absence d’octroi d’une garantie de passif ne s’analysent comme des manquements fautifs de LMBO. L’origine de l’échec de l’opération ne peut donc être imputée à LMBO, mais à Tikehau »

Les Mulliez se sont pourvus en cassation, mais leur pourvoi a été radié l’an dernier, mettant un point final au volet civil de cette affaire

Plus dure sera la chute

Fin de l’histoire ? Pas tout à fait. L’affaire s’est aussi mal terminée pour les Favarel. L’activité de LMBO SAS s’est effondrée, passant de 3 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2009 à un million en 2015, puis 500.000 euros en 2021. Le montant des encours gérés est tombé de 97 à 59 millions d’euros entre 2010 et 2014. Le commissaire aux comptes a refusé de certifier les comptes 2013 en raison d’une « incertitude sur la capacité à poursuivre son activité »  et d’interrogations sur « la valeur du fonds commercial figurant à l’actif pour 4,3 millions d’euros ». A partir de 2017,  Gérard Favarel s’évitera ce genre de désagrément en se passant d’auditeurs…

En 2013, un des gérants financiers s’en va, et Gérard Favrel le remplace par son fils Gabriel, alors âgé de 22 ans et étudiant en licence de sciences politiques. Puis, en 2014, LMBO SAS quitte ses locaux de la prestigieuse place Vendôme pour s’installer dans l’appartement personnel des Favarel. Enfin, la Société générale, qui tenait le rôle de « dépositaire » des différents fonds LMBO, démissionne.

A en croire les Mulliez, la banque dénonce en partant divers manquements à l’AMF. Quoiqu’il en soit, le gendarme de la Bourse lance alors un contrôle de LMBO SAS, et relève effectivement une série de problèmes. D’abord, il juge que le fils Favarel ne dispose pas « des qualifications, des connaissances et de l’expertise requises » pour être gérant. Et que le second gérant n’a en réalité « pas été recruté » par la société, car il dispose juste d’un contrat de freelance non rémunéré. Et donc qu’au final, il n’y a donc qu’un seul gérant financier, qui est Gérard Favarel lui-même. Enfin, le régulateur pointe aussi l’absence de locaux professionnels, et des fonds propres inférieurs au minimum réglementaire.

Finalement, en 2016, l’AMF inflige une amende de 150.000 euros et un blâme à LMBO ; une amende de 60.000 euros à Gérard Favarel ; et une autre de 20.000 euros et un avertissement à son autre fils Pierre, qui était responsable de la conformité et du contrôle interne. Gérard Favarel se voit aussi interdire durant un an de diriger une société, d’être gérant financier, ou d’exercer dans une société de gestion. Il ne conteste pas ces sanctions, et transmet la présidence de LMBO SAS à son fils Pierre, alors âgé de 32 ans.

Mais c’était visiblement insuffisant pour l’AMF, qui a encore frappé à noël 2021, en nommant un administrateur provisoire chez LMBO SAS -une mesure rarissime que l’autorité administrative peut imposer « lorsque la gestion ne peut plus être assurée dans des conditions normales ». En l’espèce, elle a pointé « la perception de frais de gestions indus », « l’absence flagrante de moyens », notamment l’absence de commissaire aux comptes et « l’inexistence de fonds propres réglementaires », « en violation des obligations légales et réglementaires ». 

Peu après, LMBO SAS s’est décidée à déposer son bilan. Le passif réclamé par les créanciers est alors chiffré à 40 millions d’euros, dont 34 millions pour les seuls Mulliez. Mais rapidement, l’administrateur judiciaire a demandé la liquidation de la société, qui vient d’être décidée par le tribunal de commerce, malgré l’opposition de Gérard Favarel. « Le redressement est manifestement impossible », a jugé le tribunal.

Contactés, les avocats des Mulliez n’ont pas souhaité faire de commentaires, et ceux des Favarel n’ont pas répondu.

Une procédure au chemin tortueux

  • La procédure engagée par les Mulliez devant le tribunal de commerce de Paris portait sur le fonds commun de placement à risque (FCPR) LMBO F1. La famille Mulliez en détenait 77%, à la fois en direct, via la holding belge Too’Gezer, et via la SFPP (Société française de prise de participations, ex Société Française de Parfumerie), filiale du groupe belge Acadie.  Si l’offre de Tikehau avait été acceptée, alors cette participation dans LMBO F1 aurait permis aux Mulliez de toucher 4,9 millions d’euros. Dans son rapport en 2017, l’expert Maurice Nussenbaum estime que les actions détenues par les Mulliez dans LMBO F1 valent entre 0 et 257.800 euros. Il conclut donc que la famille nordiste a perdu entre 4,5 et 4,7 millions d’euros.  Se basant sur cette expertise, les Mulliez ont donc réclamé 4,7 millions d’euros devant le tribunal de commerce. En appel, ils ont demandé 1,6 million d’euros supplémentaires pour le préjudice moral et la perte de chance. Toujours en vain, donc.
  • Entretemps, les parts détenues par les Mulliez ont suivi un chemin tortueux. En 2008, LMBO F1 a cédé ses actifs à LMBO Développement pour 2,3 millions d’euros (soit la valorisation proposée par Paul Capital), puis a été liquidé. Les Mulliez se sont donc retrouvés avec des actions de LMBO Développement.
  • LMBO Développement a ensuite cédé en 2008 une partie des ses participations à Merkures pour un euro symbolique, puis en 2009 le reste à LMBO Entrepreneurs FCPR pour 12,5 millions d’euros, puis a engagé sa dissolution. Les Mulliez se sont alors vu remettre des titres LMBO Entrepreneurs FCPR.
  • Enfin, en 2011, LMBO Entrepreneurs FCPR a revendu ses actions à LMBO Développement durable SAS, qui a été dissous en 2012.
  • Les Mulliez ont bien plaidé que ces transferts successifs étaient « opaques » et « pas effectués dans des conditions régulières ». Mais l’expert Maurice Nussenbaum n’a relevé « ni anomalies ni sous-évaluations des titres susceptibles d’engendrer un préjudice pour la famille Mulliez ».