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Grande conso

Comment Carrefour France a discrètement réduit ses effectifs de 30 000 postes en 5 ans

Alors que le PDG du groupe, Alexandre Bompard, s’apprête à dévoiler un second plan stratégique, un constat s’impose : sous sa direction, l’emploi a déjà été sérieusement touché chez Carrefour France, entre suppressions de postes et externalisations. Nos chiffres exclusifs.

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BERTRAND GUAY / AFP

Cela sonnait pourtant si bien… Longtemps, le groupe Carrefour s’est enorgueilli d’être « le premier employeur privé de France » avec environ 115 000 salariés. Mais depuis 2017, fini ! Cette mention a étrangement disparu des communications officielles. Difficile de savoir si le distributeur reste le plus gros patron du pays -même l’Insee l’ignore…- mais une chose est sûre : les comptes ne sont plus bons. En cinq ans, ce recensement des effectifs, qui agglomère l’ensemble des salariés des différentes filiales du pays (services centraux, hypermarchés, supermarchés, e-commerce, etc.), a profondément évolué. Déjà fin 2018, la direction de Carrefour France ne revendiquait plus que 110 000 salariés. En 2019, 105 000… avant d’arrêter de revendiquer quoi que ce soit.  « Nous estimons aujourd’hui que les effectifs ont chuté à 85 000 salariés, voire moins, indique à L’Informé Sylvain Macé, délégué syndical CFDT de groupe chez Carrefour France. La baisse est spectaculaire.  » En moins de cinq ans, le commerçant a, sur le papier, perdu 30 000 emplois, soit environ 25% de ses troupes. Dans le même temps, le nombre de magasins est pourtant resté globalement stable en France métropolitaine ( à 5619 en 2021). Interrogé, Carrefour, bien que désormais très discret sur ces questions, a confirmé cet effectif de 85 000 personnes.

Selon nos informations, toutes les branches ou presque sont concernées par cette cure d’amaigrissement. Ainsi, Carrefour Hypermarchés France a vu son nombre de salariés dégringoler de plus de 10%, passant de 61 106  en 2017 à 54 656 en 2021. Plus dur, une seconde entité en charge d’autres hypers tricolores, SDNH, a perdu 25% de ses forces (tombées de 2000 à 1500 personnes). L’évolution est encore plus impressionnante pour l’activité supermarchés, dont l’effectif a fondu de 29 000 à environ 20 000 personnes sur le même intervalle. Une chute de 31%, imputable notamment à un recul très important du nombre de magasins exploités en direct (nous y reviendrons). D’autres branches, comme la proximité, les sièges, les activités marchandises, etc. ont également subi ce régime sec.

Un recul qui tient aux suppressions d’emploi, et au passage de magasins en location gérance

A l’origine de ces coupes drastiques ?  Un objectif assumé de rationalisation -souvent qualifié de « paquebot », le groupe Carrefour s’est attelé à retrouver plus d’agilité- et deux leviers distincts.  D’un côté, plus de 9000 postes ont été tout bonnement supprimés. Dès son arrivée à la tête du géant français, Alexandre Bompard a voulu réduire « le poids et la complexité des sièges dans l’organisation du groupe. » Un plan de départs basé sur le volontariat a rapidement été proposé à 2400 personnes du siège en France, sur un effectif total de 10 500 salariés. En 2019, c’est via une rupture conventionnelle collective, un dispositif alors inédit, que Carrefour incitait 3000 salariés à quitter ses hypermarchés. Un PSE et plusieurs plans de départs volontaires se sont aussi enchaînés sur la période. Enfin, un accord portant sur la GPEC (gestion prévisionnelle des emplois et des compétences) est venu s’ajouter à ces vagues précédentes.

Mais le distributeur a aussi opéré d’importants transferts d’effectifs. Toujours plus adepte de la location gérance,  il a donné les clés de nombreux magasins à des repreneurs extérieurs, à la manière d’un passage en franchise. Si ces points de vente conservent  bien une enseigne maison, leurs employés ne sont plus rémunérés par Carrefour France ou une de ses filiales. Ce mode de gestion, présenté par le distributeur comme souple et efficace pour relancer des commerces en difficulté, permet au groupe d’externaliser les pertes… ainsi qu’un nombre non négligeable de salariés. Sylvain Macé, de la CFDT estime que 20 000 personnes ont ainsi changé, ou changeront bientôt, d’employeur officiel sur la période 2018-2023. « Depuis 2018, 268 magasins sont passés en location gérance, dont 64 hypermarchés et 204 supermarchés, complète le représentant de la CFDT.  Le plan d’Alexandre Bompard est plutôt, voire exclusivement, un plan de réduction des coûts…  » Pour les salariés, le changement de statut est rarement une bonne affaire : si un magasin qui bascule doit conserver les accords groupe pendant 15 mois (ancienneté, avantages, remises etc.), la nouvelle direction peut ensuite décider d’appliquer la convention de branche, moins disante socialement, avec un manque à gagner annuel représentant environ 1 mois et demi de salaire. Au total, « 150 000 collaborateurs et indépendants travaillent chaque jour pour les clients des enseignes Carrefour, nous précise le géant du CAC 40. Parmi ceux-ci, les sociétés du groupe Carrefour en emploient directement plus de la moitié. »

Cette externalisation à marche forcée devrait se poursuivre.  La totalité des 43 conversions prévues pour 2022 a déjà été finalisée et le 19 octobre, la direction a annoncé aux partenaires sociaux le début d’une concertation sur une nouvelle vague de 41 bascules  pour l’an prochain (16 hypermarchés et 25 supermarchés). Longtemps réservé aux magasins de taille moyenne (bien avant l’arrivée du pdg actuel) ce mode de gestion s’est depuis étendu aux hypers : aujourd’hui,  trois quarts des supermarchés sont déjà confiés à des locataires gérants, mais un quart seulement des grosses boîtes de périphérie a été externalisé ; il y a donc encore de la marge. Sur le plan financier et opérationnel, Carrefour présente un meilleur bilan qu’en 2017. S’il est difficile de mesurer précisément l’impact de ces bascules, la rentabilité s’est améliorée, tout comme les gains de part de marché, un indicateur essentiel de la bonne santé commerciale.