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Grande conso

A l’hôtel Hyatt, le délégué CGT accusé de harceler ses collègues

En 2018, l’établissement Paris-Etoile a licencié un délégué du personnel en l’accusant de brimades, dénigrements et pressions sur plusieurs employés. L’ex-manager a saisi la justice pour faire annuler cette décision.

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ERIC BERACASSAT / Hans Lucas via AFP

Chaînes humaines, tracts, rythmes de tam-tam. Fin 2018, une grève des femmes de chambre du palace Park Hyatt Paris-Vendôme bataillant pour de meilleures conditions de travail mettait soudainement le groupe hôtelier sous le feu des projecteurs. Quelques mois plus tôt pourtant, un autre de ses luxueux ...

Aussitôt, la CGT a volé au secours de son élu et s’est mobilisée pendant plusieurs jours dans le hall de l’hôtel pour dénoncer une « procédure de licenciement complètement scandaleuse et fabriquée de toutes pièces par la direction », dixit une motion de soutien du syndicat. En parallèle, Romain (1), à l’époque responsable du « Regency club », les suites réservées aux visiteurs VIP, a contesté son limogeage en justice devant le tribunal administratif de Paris - comme l’exige la procédure lorsqu’un délégué syndical est en cause. Mais les décisions rendues en première instance puis par la cour administrative d’appel de la ville, le 29 mars dernier, lui ont pour l’instant donné tort. L’ancien manager s’est donc pourvu en cassation, et une audience s’est tenue le 27 octobre dernier devant le Conseil d’État, ce qui présage la fin du marathon judiciaire.

Quatre ans après, deux versions irréconciliables continuent de s’affronter. D’un côté, l’ex-salarié et ses soutiens estiment qu’un « dossier » a été monté contre un délégué syndical aux prises de positions musclées pour s’en débarrasser, évoquant même un « harcèlement anti-syndical ». De l’autre, la direction et plusieurs collègues rapportent des brimades, dénigrements et pressions répétées - établis par la cour administrative d’appel - qui ont nui à l’ambiance de l’hôtel. « Des faits graves et accumulés sur plusieurs années », selon une ancienne collaboratrice de l’établissement, qui avait témoigné contre Romain à l’époque.

Pression psychologique

« Il se pensait intouchable du fait de son statut, et en profitait pour abuser de son pouvoir sur les employés et narguer la direction », confie la jeune femme à L’Informé. Par exemple, lorsque celui-ci lui demandait un renseignement qu’elle refusait de lui donner : « Il pouvait m’appeler dix fois dans la matinée, puis il venait se planter devant mon bureau pour m’empêcher de travailler ». Une autre membre de l’hôtel décrit le même procédé d’« intimidation ». « Il venait systématiquement une dizaine de fois dans le service et nous interrompait, sans raison, pour s’amuser. C’était une vraie pression psychologique », raconte la témoin, qui a également attesté contre lui et a désormais quitté le groupe. Elle précise néanmoins que « d’autres collègues ont subi un harcèlement beaucoup plus soutenu ».

La cour d’appel retient deux cas en particulier. D’abord, celui d’une gouvernante d’étage qui s’est plaint aux ressources humaines d’une altercation avec Romain. Alors qu’elle priait trois femmes de chambre recrutées en « extra » de remonter à leur poste, leur service n’étant pas terminé, le syndicaliste s’est interposé et les a au contraire autorisées à quitter les lieux. Il a ensuite pointé du doigt la gouvernante et lui a lancé : « Et vous, je veux vous voir ». Humiliée et en pleurs suite à cette scène, la gouvernante a été placée en arrêt maladie dans la foulée et a déposé une main courante, où elle fait état d’« agressions répétées » de la part de ce collègue. La cour d’appel estime d’ailleurs qu’il l’a bien « discréditée auprès de ses subordonnées ».

L’autre incident concerne la responsable de la sécurité de l’hôtel. Par courriels, elle a informé sa hiérarchie de l’« attitude moqueuse » de Romain, lequel n’hésitait pas, selon elle, à mettre en cause ses compétences devant des tiers. Lors d’une réunion du comité d’entreprise, en juillet 2017, le délégué du personnel « a tenu publiquement et à plusieurs reprises des propos désobligeants, voire insultants » à son égard. « Il la dénigrait et était insupportable avec elle, se rappelle une ancienne membre de l’établissement. Elle s’en plaignait beaucoup ». Victime de souffrance au travail, selon l’infirmier de la maison, la responsable de la sécurité a fini par déposer une main courante un mois et demi plus tard. Elle y accusait l’ex-salarié de harcèlement, après qu’il s’est rendu, sans y être inscrit, à une session de formation qu’elle animait, pour la déstabiliser. Une ancienne employée, jointe par L’Informé, confirme cet épisode.

Dans la procédure judiciaire, le syndicaliste conteste les faits dénoncés par la responsable de sécurité et plaide que sa remarque à la gouvernante d’étage était « respectueuse ». Il dit avoir agi dans le cadre de sa mission de délégué du personnel pour protéger les femmes de chambre du comportement désagréable de leur supérieure. « Ses interventions étaient toujours justifiées, abonde Ludovic Levitetz, salarié de l’Hyatt Regency Paris Étoile et membre de la CGT Hôtels de prestige et économiques. Il n’hésitait pas à dire ce qui n’allait pas, mais avec tact ». Cet élu raconte que le conflit entre Romain et la responsable de sécurité concernait les caméras de vidéo-surveillance, « installées sans information de consultation ». « Il avait soulevé le sujet et avait des informations qui la mettait à mal. Alors elle se sentait mal à l’aise et intimidée », estime Ludovic Levitetz. Lui continue de penser que les accusations de harcèlement contre son ancien collègue étaient « exagérées » et opportunes pour l’évincer. « [Romain] était pinailleur et procédurier, à juste titre. Il n’était pas du genre à baisser les yeux même devant un directeur, ça n’a pas plu », dit-il. Les responsables de l’établissement Hyatt n’ont pas donné suite à nos nombreuses sollicitations.

La direction l’accuse aussi d’avoir parfois manqué à ses obligations de manager et d’avoir volé à trois reprises de la nourriture réservée aux clients, en l’occurrence des cacahuètes et de l’ananas. En appel, l’ex-salarié a nié avoir touché aux arachides et expliqué avoir goûté l’ananas pour s’assurer de sa fraîcheur. Initialement, on lui reprochait aussi d’avoir détraqué volontairement un ascenseur, ce qu’il a toujours nié. Un grief écarté par la ministre du Travail de l’époque lorsqu’elle a autorisé le licenciement - là encore, une obligation liée au statut de délégué syndical. L’avocate de l’ex-CGTiste, Me Juliette Goldmann, déplore un dossier « fourre-tout ». Avant d’ajouter : « Le dernier espoir, c’est le Conseil d’État. »

Lors de l’audience du 27 octobre, le rapporteur public s’est néanmoins positionné pour le refus d’admission du pourvoi. Dans ses conclusions générales, le fonctionnaire soutient que l’arrêt de la cour d’appel n’est entaché d’aucune erreur de droit et épingle au contraire l’attitude anormale, voire le harcèlement, du manager remercié. Aux yeux du représentant de l’Etat, l’ancien membre de l’hôtel est de mauvaise foi lorsqu’il justifie ses agissements par ses fonctions syndicales, lesquelles n’ont selon lui rien à voir avec son licenciement. En novembre 2015, le manager avait déjà échoué à faire reconnaître une discrimination syndicale à son encontre devant le conseil des prud’hommes. Il sera cette fois-ci bientôt fixé sur son sort.

(1) Le prénom a été modifié