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Continuer la lectureIl dénonçait des irrégularités à sa direction : le long combat d’un comptable d’EDF
Tout au long de sa carrière, Claude Bigel a signalé de possibles dysfonctionnements à la direction immobilière du groupe. Mis à la retraite forcée, il vient d’obtenir gain de cause face à son ancien employeur. Sans que la justice ne se prononce sur ses alertes.
Claude Bigel n’est pas d’un naturel expansif, mais sa satisfaction est bien réelle. Après cinq ans de bataille judiciaire, cet ancien salarié d’EDF vient d’obtenir gain de cause : son ex-employeur a été condamné par la cour d’appel de Nancy à lui verser près de 70 000 euros dont 15 000 euros pour harcèlement moral et 40 000 euros pour la nullité de sa mise à la retraite d’office. « Le combat a été épuisant », souffle le sexagénaire. À l’écouter, aucun doute : dans cette affaire, il a chèrement payé ses alertes sur de potentielles irrégularités financières au sein du groupe.
En résumé, Claude Bigel, embauché comme assistant de gestion en 1994, a vu les choses sérieusement se compliquer en 2011. Cette année-là, la direction d’EDF va lui demander de rester quatre jours sur cinq en télétravail au lieu de deux. « Une mise au placard » assure le salarié, qui se dit alors victime de harcèlement moral. Pour l’entreprise, il s’agit de l’éloigner de ses collègues, avec qui il entretient des rapports conflictuels. Six ans plus tard, l’expert en gestion est convoqué deux fois dans le cadre d’une procédure disciplinaire : sans pouvoir se présenter aux entretiens pour raisons médicales, il est mis à la retraite d’office le 1er janvier 2018.
En toile de fond de tous ces évènements ? Une longue liste de dénonciations formulées par le salarié tout au long de sa carrière. Recruté au sein de la direction immobilière d’EDF pour la zone Est, à Nancy, Claude Bigel s’occupait des comptes, des bâtiments et de la gestion des coûts. Dès sa prise de fonctions, il va repérer ce qu’il considère comme des irrégularités et les signifier à sa hiérarchie, à plusieurs reprises. Il relève notamment qu’un bâtiment immobilier appartenant à la direction Est vendu en 2011 apparaît toujours dans les actifs d’EDF au 31 décembre 2014 selon des documents en sa possession. Et ce ne serait pas tout. « EDF a surévalué l’ensemble du parc de la zone Est à 2,5 millions d’euros au lieu d’1,5 million sur les amortissements dans les comptes », selon lui. « Cela diminue le résultat final et ça impacte les chances pour les salariés de bénéficier de l’intéressement. »
Claude Bigel ne s’arrête pas au territoire lorrain et décide de s’intéresser au responsable national de la direction immobilière d’EDF, Stanislas Landry, son supérieur hiérarchique. Ce dernier est mandataire de six sociétés. Directeur général de la Société Foncière Immobilière de location, il est aussi président, directeur délégué ou administrateur de 5 autres structures à la même adresse. Des casquettes incompatibles avec ses fonctions chez EDF pour Claude Bigel. « Monsieur Landry est directeur général d’une société de location de terrain immobilier avec 38 salariés et 9 dirigeants, le capital est de 152 millions d’euros et le résultat de 69 millions, où est-ce qu’il a trouvé tout cet argent ? peste notre homme. C’est délirant et c’est du pareil aux mêmes pour toutes ses autres sociétés. » Un non sujet selon Stanislas Landry, qui n’a pas souhaité répondre à nos questions. Dans une réponse formulée en 2016, le dirigeant précise notamment que toutes ces filiales sont rattachées à la société anonyme EDF et qu’elles ont toutes vocations à travailler pour l’entreprise EDF. Une structure détient les logements des salariés, l’autre est la holding qui chapeaute toutes les activités du pôle immobilier du groupe.
Mais Claude Bigel va plus loin et agite jusqu’au sommet de la pyramide. En 2017, il écrit tout bonnement à Jean-Bernard Levy, PDG d’EDF à l’époque : « les personnages qui sont à la Direction Immobilière Générale France, cachent volontairement à votre insu des pratiques illicites dans la gestion du patrimoine d’EDF. Savez-vous que dans les comptes aux actifs de 2014, il se trouvait des biens immobiliers qui étaient vendus depuis 2011. (C’est le haut de l’iceberg) Voilà pourquoi ces personnages aimeraient me voir disparaître du groupe EDF. » Des messages inacceptables pour le groupe, qui, pour justifier la mise en retraite forcée de Claude Bigel, dénoncera « des envois répétés de mails comportant des propos dénigrants, parfois menaçants et des insinuations mettant en cause l’honnêteté, la réputation et la considération en partie de sa ligne hiérarchique directe et plus globalement ses collègues de la Direction Immobilière Générale ». Ces arguments n’ont donc pas suffi à convaincre la Cour d’appel de Nancy : elle a reconnu un harcèlement moral et annulé la mise en retraite forcée, jugeant que « l’employeur [avait] fait grief à Claude Bigel d’avoir dénoncé la situation de harcèlement moral dont il était l’objet. » Toutefois, et cela doit être souligné, elle n’a pas été amenée à se prononcer sur la véracité des dysfonctionnements relevés par Claude Bigel.
Sollicitée, Marine Chollet, l’avocate du groupe, n’a pas souhaité nous répondre. Le service de presse lui, nous indique avoir formé un pourvoi en cassation et ne pas vouloir faire de commentaires.
Si sur le volet civil, l’affaire est quasi réglée, le volet pénal est toujours en cours. L’antenne d’Anticor de Meurthe-et-Moselle a décidé d’opérer un signalement au parquet national financier le 2 juillet 2017. C’est Marcel Claude, référent du département 54, depuis président d’Anti-Corruption dite AC ! !, qui s’en est occupé. « J’ai saisi le PNF qui a rebasculé vers le Parquet de Nanterre » assure l’ancien administrateur de l’association. L’enquête est toujours en cours. Claude Bigel a également déposé plainte pour harcèlement contre plusieurs cadres et anciens cadres d’EDF.