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Continuer la lectureYaël Braun-Pivet : son étonnante muraille de Chine avec les grands patrons
La première femme élue présidente de l’Assemblée nationale, à qui l’on prête un destin élyséen, se tient très à l’écart du monde des affaires. Tout en traitant avec empathie les chefs d’entreprise de sa circonscription.
La présidente de l’Assemblée nationale « n’a pas de relation avec les dirigeants d’entreprise », prévient d’emblée son cabinet quand on l’interroge sur les rapports de Yaël Braun-Pivet avec les acteurs du business. Précisant pour que cela soit bien clair, « elle est la probité même ». Juriste de formation, engagée dans le monde associatif, l’élue (Renaissance) des Yvelines a érigé une muraille de Chine face aux acteurs économiques parisiens. Une manière d’éviter toute connivence qui pourrait laisser supposer une perméabilité à des intérêts privés voire, pire, éveiller des soupçons de corruption. La quinquagénaire « fait partie de ces femmes nouvellement arrivées dans le monde politique avec des méthodes très carrées, pas du tout versées dans les combines de la politique à l’ancienne, observe Francis Sévin, président du Groupement des entreprises des Boucles de Seine (GEBS), une association patronale très active dans sa circonscription des Yvelines. C’est peut-être ce qui convaincra les jeunes générations qu’il y a un intérêt à revenir glisser un bulletin dans l’urne. »
Le parti-pris peut sembler incongru pour l’époque, tant les va-et-vient entre les fonctions politiques et les responsabilités économiques sont désormais fréquents. Mais la défiance qu’inspirent les entreprises à celle qui a été élue au perchoir contre le candidat poussé par l’Élysée, Roland Lescure, n’en semble pas moins véridique. « Je n’ai jamais vu le nom d’un seul patron dans son agenda, confirme un de ses plus proches. Depuis son élection à la présidence de l’Assemblée, elle a dîné avec tout le personnel politique, de François Bayrou à Brigitte Macron, Édouard Philippe ou Nicolas Sarkozy… mais jamais avec un chef d’entreprise. À l’exception de son mari [Vianney Pivet, haut cadre chez L’Oréal], je ne lui connais pas de relation dans le CAC 40. Comme elle ne vit pas à l’hôtel de Lassay, elle organise peut-être des dîners chez elle avec des patrons, mais j’en douterais beaucoup. »
Le gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau, a bien été reçu, de même que Geoffroy Roux de Bézieux, l’ex-président du Medef. Mais à chaque fois dans le cadre de leurs fonctions institutionnelles. Certains économistes sont aussi consultés comme, plusieurs fois, Philippe Aghion, professeur au Collège de France qui conseilla François Hollande. Mais c’est à peu près tout. L’ex-présidente de la commission des lois de l’Assemblée accepte bien de rencontrer des patrons, mais jamais seule. C’est à chaque fois sur l’insistance d’amis ou de députés de la majorité dont elle est proche. « Je doute qu’elle les ait revus après l’échange que j’avais provoqué », estime l’un d’eux.
« Les entreprises ce n’est pas quelque chose qui la concerne, juge un collaborateur. Sa revue de presse quotidienne ne comporte d’ailleurs pas de partie consacrée aux acteurs de l’économie. Même quand l’approvisionnement énergétique du pays était un problème majeur l’année dernière, elle s’est tenue à l’écart, sans rencontrer les dirigeants d’EDF ou d’Engie ». Les demandes d’entretien de grands patrons avec le quatrième personnage de l’État sont systématiquement repoussées. C’est la mésaventure qui est arrivée à Nicolas de Tavernost et Gilles Pélisson, les dirigeants de M6 et TF1 au moment où ils projetaient une fusion qui agitait à l’automne dernier le Tout-Paris des affaires. « Elle les a renvoyés vers le conseiller technique qui suit le secteur des médias à son cabinet, rapporte un de ses membres. Je ne l’ai jamais vue traiter en direct la sollicitation d’une entreprise pour un problème spécifique ou pour la modification d’un projet de loi. Elle juge que ce n’est pas son rôle. »
À l’Assemblée, toute l’attention de la présidente est concentrée sur l’ouverture de l’institution aux Français, avec le Parlement des enfants, l’Assemblée des idées et son Tour de France des territoires. Il y a aussi une attention particulière portée aux relations internationales : « elle déroule le tapis rouge dès que possible pour les chefs d’État et les personnalités internationales liées aux droits de l’homme de passage à Paris, et multiplie les déplacements officiels à l’étranger. C’est un élément essentiel pour se constituer une crédibilité sur les sujets régaliens en vue de la prochaine élection présidentielle, analyse une source au Palais Bourbon. Elle compte s’imposer comme leader de la gauche de la majorité présidentielle face aux ambitieux venus de LR, Édouard Philippe ou Gérald Darmanin. »
La mise à distance des acteurs de l’économie tient « à son parcours professionnel et personnel », estime un proche. Issue d’un milieu modeste, elle réussit pour sa première expérience professionnelle à être recrutée par un ténor du barreau, Hervé Temime. Une expérience qui fut « compliquée », affirment plusieurs sources. Si elle admire sa connaissance du droit pénal et son éloquence, le courant passe mal avec celui qui s’est fait une spécialité de « défendre les puissants », tels Bernard Tapie, Jacques Servier dans le scandale du Mediator, le RPR empêtré dans des affaires de financement occulte ou encore Antoine Zacharias, l’ex-PDG de Vinci. Après trois ans, elle quitte l’avocat star pour créer son propre cabinet, où elle s’emploiera plutôt à défendre les intérêts d’entreprises et de particuliers étranglés par les dettes. Une activité qui lui convient mieux mais qu’elle choisit de quitter pour suivre son époux, nommé par L’Oréal à Taïwan, au Japon puis au Portugal où elle obtient un Master en droit des affaires.
De retour en France en 2012, elle crée une nouvelle fois sa propre entreprise. Installée au Vésinet (78), la mère de cinq enfants a l’idée de lancer Voyageurs aux sources, un site de réservation d’activités instructives pour les enfants des familles ayant une location de vacances. « Elle a seulement domicilié sa société dans la Pépinière d’entreprises de Montesson : elle n’était jamais présente dans nos locaux car elle travaillait depuis chez elle, se souvient le directeur, Thierry Mutel. Elle a très peu participé aux temps d’échanges avec les autres entrepreneurs. » Créer un site à partir de rien nécessite beaucoup d’efforts et de moyens. Si, dans le même secteur, GetYourGuide est devenu une licorne, Yaël Braun-Pivet décide d’arrêter l’aventure après 18 mois.
Le succès sera finalement au rendez-vous dans le secteur associatif, où elle crée coup sur coup un point d’accès au droit pour les démunis ayant recours aux Restos du cœur, en relation avec le Barreau de Versailles, et un centre d’accueil à Sartrouville, toujours dans les Yvelines. Nombreux jugent que c’est à ce moment qu’elle tisse un réseau politique puissant dans sa future circonscription législative, où elle sera élue pour la première fois en 2017 avec « la vague Macron » et réélue en 2022. C’est d’ailleurs seulement dans son fief que la juriste accepte les rencontres avec les dirigeants économiques et avec les associations patronales comme le GEBS. « Elle est très présente dans sa circonscription, confirme son président Francis Sévin. Elle veille à conserver un ancrage local très fort, même si elle occupe désormais des fonctions éminentes. »
Présente aux assemblées générales annuelles de l’association, elle écoute aussi les problèmes économiques des entreprises du cru. Quand le fabricant de masques KB Medica à Sartrouville l’alerte sur les conséquences du retour de la TVA à un taux normal, ce qui aurait dangereusement dégradé sa compétitivité par rapport à ses concurrents asiatiques, la présidente de l’Assemblée ne reste pas inactive et le taux réduit est maintenu encore une fois dans la loi de finances pour 2023. « Les chefs d’entreprise qui ont dialogué avec elle ressentent qu’elle est animée d’une fibre sociale très forte, et cela nous va bien », ajoute Francis Sévin. À son entourage, l’intéressée assure ne pas vouloir se recycler dans le privé : « Si l’aventure en politique devait s’arrêter, je continuerai à avoir une action via les associations ».
Contactée par l’Informé, Yaël Braun-Pivet n’a pas souhaité commenter nos informations.