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Santé

À l’hôpital Foch de Suresnes, le management de la direction gravement mis en cause

La justice multiplie les sanctions contre l’établissement des Hauts-de-Seine, accusé de maltraiter des salariés et élus du personnel. Selon des sources internes, le climat social y est tendu.

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CHRISTOPHE ARCHAMBAULT / AFP

Dans une cour verdoyante, des blouses blanches marchent d’un pas pressé, des ambulanciers pianotent sur leur téléphone, des patients de tout âge se croisent. Nous sommes à l’hôpital Foch, à Suresnes. Avec ses 2 300 collaborateurs, dont 300 médecins, ses 600 lits et 60 000 hospitalisations par an, c’e...

Trois anciennes médecins du service des urgences ont par exemple récemment fait condamner l’établissement pour licenciement abusif. Le dénouement de leurs dossiers est intervenu en juin après trois décisions de la cour d’appel de Versailles. À l’époque, leur départ fut brutal. Les docteures se sont toutes vues mettre à pied puis renvoyer pour faute grave. À l’une, la direction reproche des propos « déplacés » à l’égard des patients ou « insultants » à celui de sa hiérarchie. À une autre, d’avoir refusé de soigner un patient et d’avoir eu un « comportement agressif » envers lui. À la troisième, un « manque de self-control » et des « accusations mensongères ». Devant la justice, les médecins analysent au contraire leur renvoi comme une mesure de « rétorsion » à leurs plaintes, auprès de la direction, sur les conditions de travail au sein du service des urgences.

« Avant, c’était un service dynamique, on s’entendait bien et il y avait un bon accompagnement, c’était vraiment le boulot de rêve », se souvient l’une d’elles auprès de l’Informé. Selon la médecin, l’arrivée d’une nouvelle supérieure hiérarchique a déstabilisé ce fonctionnement. « Elle a commencé à nous mettre la pression, par mail, par SMS, en nous traitant de fainéants lorsqu’on ne pouvait pas remplacer une garde », raconte-t-elle. Les trois docteures s’en sont ouvertes à la direction : « On s’est voulues porte-parole du service, en alertant sur le management et sur les conditions de sécurité ». Début 2017, un membre de l’équipe avait subi une agression de la part d’un patient mécontent. Un incident depuis reconnu comme une faute inexcusable de l’hôpital Foch qui n’aurait pas suffisamment protégé son médecin.

Un mois seulement après avoir signalé leur « souffrance au travail », la direction a mis dehors les trois docteures. La cour d’appel de Versailles a reconnu que ces licenciements ne reposent pas sur des motifs réels et sérieux. L’instance épingle tantôt des « accusations vagues et imprécises », tantôt le manque pur et simple de fondement des faits reprochés. Et va jusqu’à écrire : « L’employeur a exhumé pour les besoins du licenciement, parmi les dizaines de courriers de patients mécontents du fonctionnement général du service des urgences, quelques plaintes concernant directement ou indirectement la soignante dans les mois précédents, qu’il avait laissées lui-même sans suite eu égard à leur peu de sérieux ».

Des « ingérences »

Le malaise ne s’arrête pas au service des urgences. Plusieurs professionnels de santé ne comprennent pas pourquoi le département international de l’hôpital est à ce point favorisé. Celui-ci accueille de riches patients étrangers désireux de se soigner en France, en provenance du Koweït ou du Bénin par exemple, et qui ne sont pas pris en charge dans le cadre de l’assurance maladie. « Le service est extraordinairement valorisé par le directeur, qui y voit une source de financement importante, souligne un employé de Foch. Les chambres y sont plus belles et les soins surfacturés par rapport à ce qu’ils coûtent ». Au-delà de ces tarifs, un échange de mails que l’Informé a pu consulter, montre des tensions à cause du « forcing » qu’emploierait la direction pour que des opérations de patients internationaux « en aucun cas urgentes » soient priorisées par rapport aux interventions des malades lambda.

« On m’a mis la pression pour opérer sans qu’il y ait d’urgence », confie une source. « L’hôpital fait l’impossible pour leur trouver des rendez-vous plus vite », confirme une traductrice, qui a eu l’occasion d’accompagner plusieurs patients dans leur parcours de soins. En 2020, des médecins de l’hôpital se sont d’ailleurs plaints d’« ingérences dans des décisions relevant de la prise en charge médicale des patients » dans une pétition signée par plusieurs centaines de salariés ayant pour but d’alerter sur leur « profond malaise » et leur « épuisement » face aux conditions de travail, tant sur le plan des moyens que des relations avec l’administration. Ces soignants s’y désolent aussi du « départ de nombreux praticiens ». Le texte faisait écho à un conflit qui s’est soldé par le départ du chef du prestigieux service de neurochirurgie et de deux chirurgiens.

Selon nos informations, des représentants du personnel sont aussi en souffrance. « Plusieurs élus font l’objet d’arrêts pour maladie et même d’arrêts pour accident du travail reconnus comme tels par la CPAM pour des faits subis à l’occasion de l’exercice de leurs mandats », souligne Me Jean-Baptiste Abadie, qui défend aussi une partie des membres du CSE. Un médecin élu vient d’ailleurs de déposer une requête devant le conseil des prud’hommes de Nanterre dans le but de faire résilier judiciairement son contrat de travail, et de faire reconnaître un harcèlement moral et une discrimination syndicale à son égard. Le soignant assure être « mis à l’écart » au sein de son service depuis qu’il a pris la défense d’un confrère du service de neurochirurgie, en 2020. À ce moment-là, devant la communauté médicale, la direction l’aurait accusé de faire « alliance » avec une « faction » d’autres syndicalistes pour perturber les séances.

« Sa propre hiérarchie a reconnu que la Direction de l’hôpital voulait le voir partir pour des raisons étrangères à la qualité de son activité professionnelle », indique son avocat, Me Jean-Baptiste Abadie. Le 26 juin 2023, le CSSCT (la commission du CSE qui traite des questions de santé, de sécurité et des conditions de travail) a formulé un droit d’alerte sur le fait qu’il subisse « une grande souffrance au travail en raison d’une volonté de la hiérarchie de le faire partir de l’hôpital Foch ». Les membres de cette commission santé sécurité ont d’ailleurs saisi la justice en vue d’obliger l’hôpital Foch à ouvrir une enquête interne sur le cas de ce médecin. Et à entendre tous les témoins proposés. Leur requête passera prochainement devant les prud’hommes de Nanterre.

« Je ne dors plus »

En attendant que la justice tranche ce cas, l’établissement a déjà essuyé deux condamnations ces derniers mois pour son attitude vis-à-vis des syndicats. En janvier, le tribunal judiciaire de Nanterre a jugé que l’hôpital avait fait preuve de déloyauté dans le cadre du processus électoral, en refusant aux élus l’accès à des documents indispensables pour dresser les collèges électoraux avant de clôturer les discussions malgré leurs protestations. Le mois suivant, le tribunal correctionnel de Nanterre a reconnu l’établissement coupable d’entrave à l’exercice du droit syndical. Le directeur de l’hôpital Foch Jacques Léglise, condamné à titre personnel dans ce dossier, a refusé qu’une syndicaliste participe à la NAO (négociation annuelle obligatoire) de 2021. « Cette manière autoritaire de mener la négociation collective, sanctionnée judiciairement, est le reflet d’une certaine idée du dialogue social dans laquelle les représentants des salariés n’ont visiblement pas leur mot à dire », soutient Me Jean-Baptiste Abadie. « En réunion de CSE, nous avons souvent droit à des remarques blessantes, rapporte une élue, épuisée par ces bras de fer successifs. J’ai énormément de mal à me concentrer, j’ai perdu la mémoire, je ne dors plus ».

Un autre dossier implique directement Jacques Léglise. En décembre dernier, l’hôpital a écopé d’une lourde condamnation face à un ancien haut responsable de l’établissement. La cour d’appel de Versailles a reconnu que cet ancien directeur administratif et financier (DAF) avait subi du harcèlement moral et a qualifié son départ de licenciement abusif. Le dossier date des premiers temps de Jacques Léglise à la tête de l’établissement, en 2015. Après 25 ans passés dans l’hôpital et quelques mois à assurer la direction générale par intérim, l’ancien DAF se plaint par écrit de ses conditions de travail, notamment d’être mis à l’écart, rétrogradé et privé de primes. De fait, il est écarté de tous ses domaines d’action, sous prétexte de « ne pas créer une gestion bicéphale » et « nuire à l’homogénéité des décisions ». En clair, Jacques Léglise a récupéré à l’époque l’autorité complète, au détriment de son bras droit. Les conséquences sur l’état de santé de celui-ci sont énormes : migraines, vertiges, sévère burn-out. Le salarié est arrêté et même hospitalisé.

Quelques jours après son courrier, le cadre est convoqué pour recevoir un avertissement : la direction le tient responsable de l’état financier de l’hôpital que le cadre aurait empiré à cause d’une erreur de gestion. La cour d’appel a annulé la sanction, reconnue comme abusive et vexatoire. Le mauvais calcul n’était pas de son fait et l’ex-responsable avait alerté au moins six fois les instances de gouvernance de la dégringolade financière de l’établissement, en vain. Selon nos informations, l’hôpital Foch s’est pourvu en cassation dans ce dossier. Contactés, ni l’établissement, ni son avocate dans le cadre de ces différents dossiers, n’ont souhaité répondre à nos questions.