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Médias - Culture

Les pratiques peu charitables des Foyers de charité

Organisateurs de retraites spirituelles, les établissements religieux sont accusés de travail dissimulé et de harcèlement moral. Six anciennes membres ont saisi les prud’hommes.

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NICOLAS GUYONNET / Hans Lucas via AFP

Quelques jours de silence à la campagne, dans des environnements magnifiques, pour se ressourcer loin du stress et des tumultes du quotidien… Telle est la promesse des Foyers de Charités. Ces communautés religieuses catholiques accueillent chaque année plus de 50 000 personnes, croyantes ou non, dési...

Mais pour les équipes d’encadrement, la sérénité est loin d’être toujours de mise. Au sein de ces havres de paix, des membres chargés de l’accueil du public, hébergés sur place, ont pour leur part subi la fatigue et le mal-être, meurtris par le mode de fonctionnement en vigueur. Outre les affaires de violences sexuelles qui visent la fondation, d’anciens membres de différentes communautés aux quatre coins de la France dénoncent aujourd’hui les conditions de travail qu’ils ont connues au sein des foyers de charité. Selon nos informations, six ont saisi les prud’hommes, notamment pour travail dissimulé, harcèlement moral ou non-respect des horaires de travail et du temps de repos.

« Burn-out »

L’accueil du public, la cuisine, le service, le ménage, le secrétariat… Les membres de foyers, en majorité des femmes laïques, assurent l’ensemble des tâches pour animer les retraites et entretenir les lieux. « Le travail commence à partir du petit-déjeuner le matin, à 7 h 30 jusqu’à la prière du soir, qui peut finir à 22 heures ou 23 heures », raconte l’une d’entre elles, qui y a passé plus de 20 ans. Régie par les temps de prières communautaires, la cadence est très stricte. « Rapidement, j’ai eu des moments d’épuisement, je me souviens arriver à la messe exténuée. » L’avocate des six plaignantes, Me Marie-Emmanuelle Bonafé, livre le même constat : « D’après leurs récits, ces femmes étaient soumises à un rythme de travail extrêmement intense, de l’ordre d’environ 14 heures quotidiennes, six jours sur sept et souvent une demi-journée le dimanche. Elles étaient épuisées et certaines ont été en burn-out, à cause de ces conditions de travail présentées comme dues, qu’elles ont donc mis longtemps à interroger. »

À l’heure d’entrer dans les communautés, réunies autour d’un prêtre appelé le « père de Foyer », les membres s’engagent à mettre en commun les biens et leurs compétences pour le collectif. Administrativement, la plupart ont commencé comme bénévole, avant de passer pendant quelques années sous le statut de « au pair », souvent attribué aux jeunes filles logées et nourries dans une famille d’accueil en contrepartie de tâches ménagères. Des contrats qui interrogent aujourd’hui. « De façon schématique, iI n’y a pas eu de déclarations sociales salariales et de trimestres cotisés pendant de longues périodes, puis aux alentours de 2010-2011, ces membres de foyers se sont vues régulariser de façon similaire, donc probablement sur instruction de la Fondation Foyers de Charité, avec des contrats de travail à 70 heures par mois, bien inférieurs aux horaires effectués », indique Me Marie-Emmanuelle Bonafé.

Compte tenu de la quantité de travail abattue, la paie paraît aussi bien basse à nos témoins. « Les membres sont rémunérés en nature, avec une petite partie en numéraire, de l’ordre d’environ 150 euros par mois, qu’on doit directement reverser à la communauté pour mettre en commun les biens », explique une ancienne membre. Si les foyers prennent en charge la nourriture, le logement et les besoins de ses fidèles, ceux-ci sont incités à renoncer à toute possession au profit du groupe. « La règle consiste à ne rien garder pour soi, même les cadeaux ou l’héritage que l’on peut recevoir, explique l’une d’elles. On s’habillait avec des vêtements qu’on nous donnait, il fallait toujours obtenir la permission de faire un achat de quelques euros, alors qu’on n’était pas religieux mais bien laïcs. » Des indications en effet inscrites dans un règlement intérieur que l’Informé a pu consulter. Dans la même veine, ces deux témoins assurent avoir dû solliciter et obtenir le droit de s’absenter.

Le temps de leur vie dans les foyers, les anciennes membres décrivent un fonctionnement en « vase clos » où il n’y avait pas vraiment de place pour la contradiction. « L’ambiance n’était pas à contrôler nos contrats de travail, on nous maintenait dans une forme d’exaltation religieuse, se souvient l’une d’elles. On n’avait pas directement accès à nos documents administratifs. » Une autre confirme : « On était entretenus dans le discours de tout donner pour la communauté, de tout donner à Dieu et d’être au service des retraitants. » Sauf qu’au moment de reprendre leur indépendance, après des décennies à œuvrer pour les foyers, elles racontent un contrecoup brutal.

« Fini la charité »

Après avoir passé plus d’un quart de siècle dans une communauté, Louise (1) est partie avec seulement quelques milliers d’euros fournis par le foyer. « J’ai dû me battre pour obtenir un peu d’argent à mon départ. Je suis sortie démunie de toute ressource financière, je n’avais presque rien sur mon compte en banque », relate-t-elle. Un saut dans le vide très difficile pour ces femmes qui ont consacré une bonne partie de leur vie à la communauté religieuse. D’autant que Louise raconte avoir découvert disposer de droits à la retraite pour l’instant « ridicules » : « Il me manquait énormément de trimestres de cotisation, avec une base de salaire très basse. » Une autre partante dénonce le « manque de soutien » de son foyer lorsqu’elle l’a quitté : « Une fois que l’on s’en va, c’est fini la charité, fini le bien-être. J’ai pu m’en sortir seulement grâce au soutien de ma famille, de mes parents qui m’ont versé de l’argent. »

Il est pourtant inscrit dans les statuts canoniques - c’est-à-dire religieux - de la fondation que les communautés doivent offrir une sortie digne à ses membres partis ou renvoyés. « Le Foyer, même s’il n’est pas tenu à rémunération au titre des services rendus, a le devoir moral de veiller, en toute charité et équité, à leur réinsertion dans le monde », peut-on y lire, sans plus de détails sur les conditions de cet engagement.

Si chaque établissement est autonome sous forme d’association loi 1901, « les requêtes visent aussi les diocèses et la Fondation comme coemployeurs et / ou donneur d’ordre », précise l’avocate Me Marie-Emmanuelle Bonafé. La structure « Foyer de Charité », qui siège à Châteauneuf-de-Galaure dans la Drôme, où est né le premier lieu de retraite spirituelle, soutient en effet le développement de ces communautés. Avec quelques moyens. Reconnu d’utilité publique, l’organisme rassemble les dons et les legs faits à l’Œuvre religieuse. Chaque année, la Fondation enregistre plusieurs millions d’euros sous forme de dons, d’héritages ou d’assurances-vies, de la part du public ou des membres de foyers eux-mêmes.

Au fil du temps, l’organisme a amassé un patrimoine de terrains et bâtiments de plus de 17 millions d’euros nets au bilan, selon ses comptes annuels de 2022, et possède environ 14 millions d’euros de trésorerie et équivalents. La Fondation est aussi propriétaire d’un grand vignoble de la région bordelaise, le Château Latour à Pomerol, qui lui a légué Lily Lacoste, l’héritière du célèbre domaine viticole bordelais Pétrus, quelques années avant sa mort en 2006. Une vente aux enchères londoniennes de grands crus issus de ces deux domaines avait d’ailleurs rapporté presque 2 millions d’euros à la fondation catholique en 2013, selon le Figaro.

Démission d’un évêque

Ce patrimoine recueilli au fil du temps laisse les anciennes membres amères. Si des aides financières sont versées aux foyers par la Fondation, à hauteur d’environ 2 millions ces deux dernières années, « l’argent sert aux travaux, à la construction des chapelles et des chambres, plus qu’aux membres de foyer, à leur formation ou à leur bien-être », selon une ancienne. « Pourtant, tout le système économique des foyers de charité repose sur les dons et le travail des membres ». Une autre femme ayant longtemps vécu dans une des communautés, partie avec seulement quelques milliers d’euros en poche, partage le même sentiment : « Ils ont des moyens financiers importants, ils ont de quoi récompenser celles qui ont tout donné aux foyers pendant tant de temps ».

Questionnée sur différents éléments, la fondation « Foyer de Charité » indique ne pas souhaiter faire de commentaires sur des dossiers en cours. Avant d’ajouter : « Toutes les explications sont apportées dans le cadre de ces procédures ». Dans un communiqué publié ce jour, les Foyers de charité annoncent que l’évêque Michel Dubost, à la tête de cette œuvre de religieuse depuis deux ans, vient de démissionner.

(1) Le prénom a été modifié