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Médias - Culture

Le Qatar, discret actionnaire de l’Usine Nouvelle, du Moniteur et de LSA

Le groupe Infopro Digital, spécialisé dans la presse et les services numériques, a ouvert son capital à l’émirat sur une valorisation supérieure à deux milliards d’euros.

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Gel des embauches, dégradation de la qualité éditoriale des journaux, fronde des salariés contre l’usage de l’intelligence artificielle et motion de défiance contre la direction… Les tensions sociales au sein du groupe de médias et de services numériques (logiciels, bases de données…) Infopro Digital ont fait les gros titres de la presse ces derniers mois. Au milieu de ces batailles, l’éditeur de l’Usine Nouvelle, le Moniteur, LSA ou encore de l’Argus de l’assurance, a aussi discrètement accueilli, selon nos informations, un nouvel actionnaire : le Qatar.

L’émirat n’a pas acquis cette participation via les véhicules possédant le Paris Saint-Germain ou BeIn Sports mais à travers Qatar Holding LLC, une filiale de Qatar Investment Authority (QIA), son fonds souverain. Cette filiale est déjà présente en France au capital de plusieurs entreprises cotées en Bourse, dont Lagardère (11,5 %) ou encore Vinci (2,8 % fin 2024). Selon nos informations, Qatar Holding LLC a pris une participation de 11,9 % dans Sakura Holding BV pour un montant d’environ 125 millions d’euros. Sakura Holding BV ? Une holding néerlandaise ayant racheté Infopro en 2023 pour 1,3 milliard d’euros (auxquels il faut ajouter une dette de 1,1 milliard d’euros). Les autres actionnaires sont le fonds anglo-américain Towerbrook (84,6 %) et le management (qui a acquis 3,4 % pour une somme estimée à 45 millions d’euros). Parmi ces dirigeants, on trouve le président fondateur Christophe Czajka, la patronne des contenus Isabelle André ou encore le directeur général, Julien Elmaleh. La cession s’est faite en deux tranches : la première portait sur 83 % du capital pour 1,2 milliard d’euros et la seconde sur 14 % pour 62 millions d’euros - cette dernière partie correspond sans doute à la vente de la participation détenue par les managers dans le précédent tour de table.

En 2022, Towerbrook avait souhaité revendre sa participation, à la fin d’un cycle de six ans. Malgré des signes d’intérêt de plusieurs investisseurs, la cession ne s’était pas concrétisée. Il avait donc décidé de la conserver, en la transférant dans cette nouvelle structure Sakura Holding BV, tout en faisant monter à bord un nouvel investisseur minoritaire, le Qatar. Un représentant du personnel du groupe tique sur le manque de « respect des droits humains » dans le pays, qui est en outre mal classé (79 sur 180) au classement sur la liberté de la presse de Reporters sans frontières (RSF). « Cette opération semble être purement financière pour l’Émirat car je ne vois pas ce qu’il gagnerait en matière d’influence avec le type de publications professionnelles que nous éditons », indique un autre élu. Toutefois, Infopro propose aussi des services aux collectivités et élus locaux, avec le journal la Gazette des communes, le salon des maires et des collectivités locales (près de 60 000 participants chaque année) et Marchés Publics France (une plateforme sur les appels d’offres).

Qatar Holding LLC ne s’est pas contenté de prendre des parts. Il a également prêté de l’argent à Infopro Digital (près de 10 millions d’euros), au côté de Towerbrook (69,3 millions d’euros) sur quinze ans. Mais à un taux très peu avantageux pour l’éditeur. Le prêt, qui court jusqu’en 2038, est en effet rémunéré à 9 % par an… Cet argent devrait permettre de poursuivre une politique d’acquisition agressive avec déjà une quarantaine de rachats effectués depuis 2015.

L’émirat a aussi pu être séduit par les performances financières d’Infopro Digital. Pour l’année 2024, la marge brute d’exploitation a atteint 30 % (186 millions d’euros), sur un chiffre d’affaires en hausse de 6,2 %, à 615 millions d’euros. À elle seule, la France assure un peu plus de la moitié des revenus du groupe avec 293,5 millions d’euros en 2023 (tout comme elle emploie environ la moitié des 4 000 salariés), très loin devant l’Allemagne (12 %) ou encore le Royaume-Uni (11 %).

Très rentable, Infopro Digital a été acquis par leverage buy out (LBO), un rachat par effet de levier financé par une dette que rembourse la société grâce aux liquidités dégagées. Les intérêts de celle-ci ont absorbé à eux seuls une centaine de millions d’euros en 2023. La dette est notée B par l’agence Standard & Poor’s et B2 par son homologue Moody’s, c’est-à-dire en catégorie spéculative (junk). La direction est accusée par les syndicats de privilégier son remboursement, au détriment d’investissement dans les rédactions ou de hausse de salaires. La volonté d’imposer des outils d’intelligence artificielle, sans concertation préalable avec les représentants du personnel, n’a rien arrangé. L’affaire a été portée devant la justice, qui a donné raison aux élus cet été. Mais la direction a fait appel à cette décision et a décidé de suspendre depuis le 18 août dernier l’usage des outils ChatGPT et DIGI (une adaptation de Copilot de Microsoft).

Contactés, Infopro Digital n’a pas répondu à nos questions tout comme le Qatar.