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Médias - Culture

Le JDD de Geoffroy Lejeune plombe les comptes des magazines de Lagardère

Suite à la nomination de son nouveau directeur de la rédaction, le titre dominical avait dû financer le départ de la quasi-totalité des journalistes. Le titre a aussi essuyé une baisse de sa diffusion et des recettes publicitaires.

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STEFANO RELLANDINI / AFP

L’arrivée de Geoffroy Lejeune à la tête de la rédaction du Journal du dimanche (JDD) en août 2023 aura coûté très cher à sa maison mère, le groupe Lagardère, contrôlé par Vivendi depuis peu. Provoquant un tollé au sein de la rédaction, sa nomination a fait fuir la quasi-totalité des journalistes et plombé les comptes 2023 de Lagardère Media News, propriétaire du JDD, Paris Match (en cours de cession à LVMH) et de la marque Elle, utilisée sous licence par des éditeurs tiers [*]. Les pertes de l’ensemble ont presque triplé en un an, à 24,7 millions d’euros en raison d’une coûteuse charge exceptionnelle pour restructuration de 14,2 millions d’euros, a appris l’Informé. Pis encore. Avant même la prise en compte de cette lourde dépense, les pertes d’exploitation se creusaient de près de 70 %, à 10,78 millions d’euros.

Des chiffres qui s’expliquent par la plus longue grève de l’histoire du JDD et son dénouement. En juin 2023, Arnaud Lagardère avait nommé Geoffroy Lejeune, avec pour « mission d’incarner l’excellence journalistique, à savoir : les faits, l’investigation, le devoir d’informer », indiquait le communiqué. L’homme d’affaires ajoutait qu’il s’agissait d’« un talent brut du journalisme français que nous ne pouvions laisser passer ». Rapidement, la société des journalistes (SDJ) du titre s’est opposée à cette nomination, rappelant qu’à Valeurs Actuelles, il avait « propagé des attaques haineuses et de fausses informations ». Et d’ajouter « nous refusons que le JDD emprunte cette voie (...) Cette arrivée pourrait mettre en péril la publication, en repoussant les lecteurs comme les annonceurs ». Droit dans ses bottes, le dirigeant du groupe avait justifié son choix dans les colonnes du Figaro quelques jours après le début de la grève qualifiant sa recrue de « journaliste jeune, talentueux et à l’aise avec le digital (...). Ce fantasme de l’extrême droite qui s’invite dans notre hebdomadaire n’est pas réel. La nomination de Geoffroy Lejeune est avant tout un choix économique, et pas du tout idéologique ».

Le bras de fer a duré six semaines. Afin de mettre un terme à ce conflit, la direction s’est résolue à sortir le carnet de chèques pour inciter les journalistes à quitter volontairement la publication, tout en touchant des indemnités bonifiées (deux mois de salaire par année d’ancienneté jusqu’à 15 ans et un an au-delà). En contrepartie, tous se sont engagés à ne pas dénigrer leur ancien employeur. « Sur une centaine de journalistes, 95 % sont partis. Un an après aucun ne regrette sa décision, malgré les difficultés pour retrouver un emploi », explique Juliette Demey, coprésidente d’Article 34 association des anciens du JDD et de Paris Match qui les a récemment sondés à ce sujet.

Ces chèques de départ ont été comptabilisés en charge pour les licenciements de plus de 10 millions d’euros, et concernent une quarantaine de CDI, des CDD et plus de 35 pigistes. Ce montant inclut aussi la clause de cession ouverte depuis décembre 2023 chez Paris Match après la prise de contrôle par Vivendi. Valable jusqu’à la fin de l’année, elle a pour l’instant séduit une dizaine de personnes.

Coûteuse sur le plan managérial, la nomination de Geoffroy Lejeune n’a pas non plus été une bonne opération commerciale pour le JDD. Durant la crise, chaque numéro annulé a coûté 500 000 euros au groupe, selon le Monde. Plus globalement, la diffusion en kiosque du titre (son principal canal de vente) a baissé de 25 % l’an dernier. La faute aux non-parutions de l’été bien sûr mais pas seulement : les ventes depuis l’arrivée du nouveau patron sont de 17 % inférieures à celles enregistrées sur les cinq premiers mois 2023 (42 592 exemplaires en moyenne contre 53 209). Les revenus publicitaires, aussi, ont fondu. Selon Kantar, les recettes brutes (hors autopromotion) ont été divisées par près de deux, passant de 22,4 millions d’euros sur les cinq derniers mois de 2022, à 12,4 millions d’euros sur la même période 2023. Le collectif d’activistes Sleeping Giants avait lancé une campagne de boycott et annoncé que plusieurs marques (But, Western union, Sofinco, Delcourt, Aesio, TBS Education, Fiverr) s’étaient retirées suite à leur démarche. Certaines sont toutefois revenues rapidement et, en premier lieu, le groupe de luxe LVMH (Dior). À noter que les performances de Paris Match ont permis de surcompenser cette déroute puisque les recettes publicitaires de Lagardère Media News dans son ensemble ont progressé de +6,5 % l’an dernier, à 20,5 millions d’euros.

Pas sûr que si les choses s’améliorent totalement en 2024 : des annonceurs pourraient décider de rester éloignés du titre, épinglé à plusieurs reprises sur ses choix éditoriaux ces derniers mois. « Aujourd’hui, nous ne reconnaissons plus notre JDD, souffle Juliette Demey, coprésidente d’Article 34 association des anciens du titre et de Paris Match. La reprise en main a été brutale et on a vu de fausses informations publiées, dont celle sur l’abandon de la loi immigration par le gouvernement ».

Le nouveau directeur de la rédaction a été pointé à plusieurs reprises par le Conseil de déontologie journalistique et de médiation (CDJM), une instance d’autorégulation de la profession. La plus récente affaire concerne un article du JDD prenant la défense du lycée Stanislas alors que son auteur est un ancien élève, y scolarise ses enfants et que son frère est membre de la direction. Pour le CDJM le conflit d’intérêts est avéré. Une autre saisine a eu lieu sur la photo de Une du 6 août 2023, sous le titre « Nous ne sommes pas des faits divers ». Le cliché montrait une marche blanche en hommage à un Enzo, différent de celui évoqué dans l’article. Le Conseil a relevé plusieurs manquements dont celui « d’inexactitude et d’atteinte à la véracité ».

Vendredi dernier, le parti Renaissance a aussi porté plainte contre le titre pour avoir diffusé une fausse information sur la loi immigration juste avant la période de réserve électorale du deuxième tour des législatives. Contacté, le groupe n’a pas répondu à nos sollicitations.

[*] La licence de Elle était précédemment portée par la société Elle International, qui a été absorbée en 2022 par Lagardère Media News. En 2021, Elle International avait perdu 535 626 euros sur un chiffre d’affaires de 8 millions d’euros.