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Continuer la lectureLe Clan des divorcés, la Happy Comédie… les bonnes affaires d’Alil Vardar
Au fil de ses succès au théâtre, le metteur en scène et comédien a bâti un empire très rentable qu’il détient avec son frère depuis le Luxembourg.
Depuis plus de dix ans, Alil Vardar s’est imposé comme une figure du théâtre de boulevard. Ses pièces, interprétées par Frank Lebœuf, Laurent Baffie ou encore Nathalie Marquay Pernaut, ont attiré des millions de spectateurs. Mais l’image du metteur en scène d’origine albanaise vient d’être sérieusement écornée : dans une enquête publiée en avril par Télérama, une vingtaine de comédiennes l’ont accusé de harcèlement moral et sexuel ainsi que d’agressions sexuelles, accusations qu’il conteste vigoureusement. L’occasion pour l’Informé de s’intéresser de plus près au petit empire qu’il a constitué au fil de ses succès.
Pour comprendre comment son activité s’est structurée, il faut remonter à 2014. Cette année-là, Hazis Vardar, le frère d’Alil, crée HDT Sàrl, une société luxembourgeoise qu’il détient à 100 %. Cette holding ne mène pas d’activité directe mais possède les business français de la fratrie, dont plusieurs salles de spectacle comme la Comédie de Nice et la Happy Comédie Saint-Martin, à Paris. Ils ont aussi détenu durant une dizaine d’années le Palace, l’ancienne boîte de nuit iconique des années 80.
La holding luxembourgeoise HDT Sàrl est aussi propriétaire de trois filiales à l’étranger. Deux sont basées au Kosovo : Vardar.com SHPK (dont l’activité déclarée est la création artistique) et KSVS SHPK (commerce de gros). La troisième, Bridget Enterprises Inc., est enregistrée aux États-Unis et spécialisée dans l’organisation d’événements. HDT en détient 50 %.
Plus de 900 000 euros de bénéfices accumulés
Entre 2014 et 2023, HDT Sàrl a enregistré plus de 922 000 euros de bénéfices, sans distribuer de dividendes. Fin 2023, la société affichait plus de 935 000 euros de fonds propres, c’est-à-dire les ressources qu’elle garde en réserve, sans les redistribuer ni les devoir à des créanciers. Aucun chiffre d’affaires n’est déclaré dans les comptes, ce qui semble cohérent avec l’absence d’activité opérationnelle directe au niveau de la holding luxembourgeoise. A noter que les frères Vardar continuent de déclarer une adresse à Paris, ce qui signifie a priori qu’ils sont toujours résidents fiscaux français.
Cette holding luxembourgeoise possède aussi la société française La Grande Happy Comédie (ex-La Grande Comédie) qui détient les droits de la pièce de théâtre Le Clan des Divorcées, l’un des plus grands succès d’Alil Vardar. Grâce à ses trois millions de spectateurs revendiqués, elle a fait la fortune de son auteur. En effet, ce dernier avait cédé en 2006 les droits de représentation à la Grande comédie, contre une redevance s’élevant à 15% du prix des places. Un deal qui lui a rapporté 2,2 millions d’euros durant les sept premières années de ce contrat. Enfin pas aussi simplement que cela : la société, dirigée par son frère Hazis, ne lui a réglé son dû qu’après une procédure d’Alil en justice en 2013. Interrogés, les deux frères n’ont pas répondu sur les raisons de cette brouille apparente. Ni à nos autres questions.
Face à ce succès, plusieurs projets d’adaptation au cinéma ont été envisagés. Le premier, en 2006, en partenariat avec la société BG Entertainment de Wajdi Temessek, n’a pas abouti et s’est terminé par un premier différend. Rebelote en 2009. Rémi Préchac et Alexandre de Seguins co écrivent un scénario et doivent aussi le co-réaliser. Des acteurs comme Firmine Richard, Frédérique Bel et Philippe Duquesne sont pressentis. La production implique plusieurs partenaires : La Grande Comédie, Jan Belletti, et Rémi Préchac.
Le 9 janvier 2009, un contrat de coproduction est signé. La répartition des droits est la suivante : 30 % pour La Grande Comédie, 35 % pour la société de Rémi Préchac, 35 % pour la société de Jan Belletti. La Grande Comédie s’engage à financer 200 000 euros en numéraire. Les deux autres sociétés apportent chacune 50 000 euros « en industrie », c’est-à-dire sous forme de travail de développement et de production. Le budget prévisionnel établi à la demande de Rémi Préchac, arrêté en mars 2009, avoisinait les trois millions d’euros. Dans un premier temps, 280 000 euros de financements sont trouvés auprès de quatre investisseurs privés : Damien de Ridder, Jacques Bonnafont, Benoît Préchac et Pierre Poirier. Pour le solde, un producteur luxembourgeois, Jimmy de Brabant de Delux Productions, exprime son intérêt. Sont aussi approchés Pathé, Warner, M6, Studio Canal, Universal… sans aboutir.
C’est le début d’un parcours semé d’embûches. En 2009, Jan Belletti se retire, et Rémi Prechac propose alors de faire monter à bord un autre producteur, Stéphane Sperry. Puis, Alil Vardar n’étant pas satisfait du premier jet, un nouveau scénariste, Eric Bartonio, est recruté. Finalement, en octobre 2010, les frères Vardar mettent fin au contrat. Dans un courrier recommandé, ils évoquent des manquements contractuels. « Au bout de la sixième ou septième version, un des deux frères Vardar n’était pas satisfait du scénario, relate Me Nicolas Maubert, avocat de Rémi Préchac. Il y a eu un blocage et la rupture a été actée. »
Les coproducteurs engagent alors une action en justice contre la société des frères Vardar pour rupture abusive de contrat, réclamant au total 5,1 millions d’euros. En 2014, Alil Vardar contre-attaque en portant plainte au pénal pour « abus de confiance, tentative d’escroquerie au jugement et travail dissimulé ». Selon Me Maubert, avocat de Rémi Préchac, elle a depuis été classée : « Il n’y a eu aucune suite, car c’était dans le cadre de la stratégie de défense des frères Vardar ».
Une procédure judiciaire de près de dix ans
Le litige durera près de dix ans. C’est en novembre 2019 que la cour d’appel de Paris tranche l’affaire. Elle reconnaît que la rupture du contrat de coproduction est fautive, mais estime que les torts sont partagés entre La Grande Comédie et la société de Rémi Préchac. La société des frères Vardar est néanmoins condamnée à verser 15 000 euros à Rémi Préchac et 15 000 euros à Alexandre de Seguins, plus 12 000 euros de frais de procédure.
Les juges ont limité l’indemnisation accordée, considérant qu’il n’était pas possible de démontrer un manque à gagner. « Dans ce type de contentieux, on ne peut que faire valoir une perte de chance », commente Me Nicolas Maubert. La Grande Comédie, représentée par Alil Vardar, demandait en retour 15 000 euros pour procédure abusive, mais cette requête a été rejetée.
Rémi Préchac, dont la société est aujourd’hui en sommeil, confie avoir été profondément marqué par cette affaire. « J’étais jeune. J’ai beaucoup misé sur ce projet. Il m’a fallu cinq ou six ans pour m’en remettre. » Le film ne verra jamais le jour. Mais une adaptation sous forme de série télévisée en 11 épisodes a été diffusée sur Comédie+ en 2012. Elle était coproduite par la Grande comédie et une autre société de Jan Belletti, Sixtine. La pièce, elle, continue d’être jouée un peu partout en France, comme il y a quelques semaines au festival off d’Avignon.