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La retraite dorée de Vincent Bolloré

Loin d’être rangé des affaires comme il le prétend, le premier actionnaire de Vivendi - qui vient de boucler le rachat de Lagardère - a conservé une série de fonctions qui lui assurent une pension très confortable.

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FRED TANNEAU / AFP

« Je n’ai aucun titre ni pouvoir à la tête du groupe Vivendi, Bolloré ou Canal, ou encore moins Lagardère… Aujourd’hui, je finis de laisser ma place de conseiller, assurait sous serment Vincent Bolloré lors de son audition au Sénat en tout début d’année dernière. Je laisserai ma place lorsque nous fêterons le bicentenaire du groupe  », le 17 février 2022. Auprès de proches, ce fervent catholique avait juré devant Dieu qu’il tiendrait sa promesse. Mais la parole du milliardaire n’engage que ceux qui l’écoutent. Voilà plus d’un an maintenant que le fameux anniversaire est passé, et l’industriel breton, malgré ses 71 ans, n’en demeure pas moins très actif. En témoigne sa rémunération : l’an dernier, il a touché un total de 3,2 millions d’euros bruts, provenant de diverses sociétés de son empire. Cela fait sans doute de lui le (vrai faux) retraité le mieux payé de France…

Étrangement, le septuagénaire gagne même mieux sa vie maintenant qu’il est officiellement retiré des affaires. D’abord, Vivendi lui a versé 1,4 million d’euros pour son rôle de conseiller du président du directoire, bien plus que les 400 000 euros qu’il percevait auparavant en tant que président du conseil de surveillance.

Certes, il a abandonné le poste de patron du groupe Bolloré SE (rémunéré 1,5 million d’euros par an) pour devenir PDG de son principal actionnaire, la Compagnie de l’Odet. Dans un premier temps, ce changement s’est traduit par une fort regrettable baisse de salaire, tombé à 800 000 euros. Mais, pas homme à laisser abattre, Vincent Bolloré a décidé de s’augmenter : son salaire fixe passera à 900 000 euros par an à compter de 2023. Surtout, il a introduit un bonus variable qui pourra être aussi élevé que le salaire fixe. De quoi, à l’avenir, obtenir au total un maximum de 1,8 million d’euros par an.

Et ce n’est pas tout. S’ajoutent encore 1,1 million d’euros comme président de trois holdings luxembourgeoises du groupe (Financière du Champ de Mars, Nord Sumatra Investissements, Plantations des Terres Rouges). L’un dans l’autre, Vincent Bolloré pourra donc bientôt gagner plus de 4 millions d’euros par an… un million de plus que lorsqu’il était officiellement aux commandes.

Et encore, ce calcul n’inclut pas les dividendes. Ce printemps, le groupe Bolloré SE a versé 120 millions d’euros aux holdings du clan breton (principalement la Compagnie de l’Odet), comme l’année précédente.

Micro-management

Au moins, le dirigeant n’est pas payé à rien faire : contrairement à ce qu’il claironne, le patriarche n’a pas vraiment pris sa retraite et continue à mettre son nez un peu partout. Une tendance qui ne date pas d’hier, de son propre aveu : « lorsque j’étais en classe de septième, ma maîtresse avait envoyé un bulletin de consigne où il était inscrit : ‘Vincent se mêle de tout, il n’a plus qu’à prendre ma place’ », a-t-il confié au Sénat…

Certes, sur le papier, il a abandonné la plupart de ses mandats. Mais il a gardé une casquette à chaque étage du groupe, qui lui sert de prétexte officiel pour continuer à se mêler de tout ou presque (cf. encadré ci-dessous). Chez Vivendi, le rapport annuel indique très officiellement qu’il s’est occupé de « la cotation d’Universal Music à Amsterdam, de l’offre publique d’achat sur Lagardère, et du projet de cession d’Editis » -deux opérations validées ce vendredi 9 juin par la Commission européenne. À en croire le Monde, c’est lui « qui supervise les propositions de rachat de Telecom Italia, et qui discute avec Bernard Arnault du partage des dépouilles de l’empire Lagardère ». Selon nos informations, il s’est aussi intéressé aux affaires d’Hachette, rencontrant régulièrement son dirigeant Pierre Leroy. Enfin, le Parisien a affirmé que c’est lui qui a demandé à Canal + de réembaucher l’humoriste Sébastien Thoen.

Le patron garde aussi la maîtrise du patrimoine. Historiquement, c’est lui qui possédait l’essentiel du capital de Bolloré Participations, la holding de tête de l’empire qui chapeaute tout le groupe. Aujourd’hui, cette société est toujours contrôlée par lui et lui seul : il en détient personnellement la majorité des droits de vote, selon les récentes déclarations effectuées à l’AMF.

Base de repli

Au centre de son dispositif, on retrouve la Compagnie de l’Odet, une holding intermédiaire détenant 67 % du groupe Bolloré SE. En 2019, Vincent Bolloré, en prenant la présidence de cette structure, avait assuré, dans un message écrit aux actionnaires, qu’il « conserverait [ce poste] jusqu’au 17 février 2022 pour veiller au bon déroulement de la transition ».

Encore une fois, notre homme a visiblement décidé de prolonger les choses, quitte à renier encore une de ses promesses. Il est toujours aux manettes de cette société, et a fait renouveler son mandat d’administrateur jusqu’au printemps 2025. Selon les statuts, il pourra même en rester président jusqu’à 79 ans…

Mieux : il a transformé cette coquille vide sans salariés en véritable PME, renommée au passage Compagnie de l’Odet (et non plus Financière de l’Odet). Il l’a staffée en recrutant une petite équipe de 12 personnes et l’a dotée de bureaux, installés au 51 boulevard de Montmorency à Paris, à côté de la villa Montmorency où il réside. Cet immeuble de trois étages avait été acheté à l’État en 2006 par le groupe Bolloré SE pour 10 millions d’euros. Depuis l’an dernier, la Compagnie de l’Odet y loue au groupe Bolloré SE 621 mètres carrés pour près de 200 000 euros par an. Vincent Bolloré a ensuite conclu une convention lui permettant d’occuper jusqu’à sa mort et gratuitement une partie de cet espace…

Contactés, ni le porte-parole du groupe Bolloré, ni Lagardère n’ont répondu.

Le jackpot de Cyrille Bolloré

 

Dans la famille Bolloré, Vincent et son cadet Yannick ne sont pas les seuls à voir leur rémunération bondir. Le record est détenu par son fils Cyrille, qui a engrangé en 2022 pas moins de 12,5 millions d’euros bruts. Pour atteindre cette coquette somme, le rejeton de Vincent cumule plusieurs sources de revenus, qui ont toutes explosé ces dernières années:

 

- comme PDG du groupe Bolloré SE, il a touché un salaire fixe de 1,4 million d’euros, contre 1,1 million en 2019. A cela s’ajoutent des actions gratuites de performance valorisées 7,7 millions d’euros (14 fois plus que l’année précédente). Le fixe passera même à 1,9 million  à partir de 2023.

 

- comme PDG de Bolloré Transport & Logistics Corporate, son salaire fixe s’élève à 1,5 million d’euros, le triple de 2020 (530 581 euros). S’y ajoute un bonus variable, qui peut atteindre 1,5 fois le fixe, soit 2,25 millions au maximum (en pratique, 1,25 million touchés en 2022). En 2019, le bonus variable pouvait aller jusqu’à 1,25 fois le fixe. 

 

- comme administrateur des holdings luxembourgeoises Financière du Champ de Mars, Nord-Sumatra Investissements et Plantations des Terres Rouges, il a reçu 600 000 euros, contre 500 000 euros en 2019. 

 

A titre de comparaison, le salaire moyen dans le groupe Bolloré SE a augmenté de +1,9% l’an dernier, pour atteindre 54 719 euros. 

 

Succession à la bretonne
 

Vincent Bolloré a entrepris de répartir son empire entre ses enfants. A Yannick, la gestion de la partie média (Vivendi et ses filiales Canal+ et Lagardère), et, au passage, le bureau occupé par son père au siège avenue de Friedland à Paris. A Cyrille, la partie industrielle (le groupe Bolloré SE). A Sébastien, un temps parti en Australie créer un petit éditeur de jeux vidéos (Magic Arts Pty Ltd), la direction générale déléguée de la Compagnie de l’Odet. Enfin, la cadette, Marie, qui s’était occupée d’Autolib de 2016 à 2018, s’est vu confier la division “systèmes et télécoms” du groupe Bolloré SE, et la Fondation de la 2e Chance.  

Parallèlement, Vincent Bolloré a aussi fait une place à une amie proche avec laquelle il s’est affiché plusieurs fois, Valérie Hortefeux (55 ans), l’ex-femme du ministre de l’intérieur sarkozyste. Il lui a octroyé plusieurs mandats d'administratrice de sociétés de son groupe : la Compagnie de l’Odet, la banque italienne Mediobanca, la holding luxembourgeoise Socfinasia, et la filiale de batteries électriques Blue Solutions (jusqu'en 2021). Elle a ainsi touché l’an dernier 195 600 euros de jetons de présence de la part des deux premières structures. Elle n’est toutefois pas considérée comme une administratrice indépendante par la Compagnie de l’Odet, même si elle n’a aucun lien formel avec la famille Bolloré. 

Les 31 fonctions du “retraité” Vincent Bolloré

 

Mandats en cours

Membre du conseil de surveillance  de Groupe Canal Plus depuis 2014

Conseiller du président du directoire de Vivendi depuis 2019 (CDI)

Représentant permanent de Bolloré SE au conseil de Fred & Farid Group

PDG de Bolloré Participations SE 

PDG de Compagnie de l’Odet (ex Financière de l’Odet)

Président de Somabol ; Compagnie de l’Étoile des Mers et BB Groupe 

Directeur général d’Omnium Bolloré et de Financière V 

Président du conseil d’administration et administrateur délégué de Nord Sumatra Investissements et Financière du Champ de Mars  

Vice-Président de Société des Caoutchoucs de Grand Bereby et de Bereby Finances 

Administrateur de  Plantations des Terres Rouges, Socfinaf, Liberian Agricultural Company, Plantations Nord-Sumatra Ltd, Socfin, Socfinasia, Socfindo, Socfin KCD, Socfin Agricultural Company  Ltd, Plantations Socfinaf Ghana Ltd, Coviphama Ltd et Socfinco FR

Représentant permanent de Bolloré Participations  SE aux conseils d’administration de Bereby Finances, Société Camerounaise de Palmeraies (Socapalm), Société des Caoutchoucs de Grand Bereby, Brabanta et SAFA Cameroun 

 

Mandats expirés

PDG de Bolloré SE jusqu’en 2019

Président de Blue Solutions (filiale spécialisée dans les batteries électriques) jusqu’en 2020

Président du conseil de surveillance du Groupe Canal Plus de 2015 à 2018

Président du conseil de surveillance de Vivendi de 2014 à  2018

Membre du conseil de surveillance de Vivendi de 2013 à 2019

Censeur du conseil de surveillance de Vivendi de 2019 à 2023 (fonction sans droit de vote mais qui permet de participer aux débats)