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Médias - Culture

Justine Triet, anatomie d’un business

Auréolée d’une Palme d’or, plusieurs César et un Oscar, la scénariste et réalisatrice va être intéressée au succès de son film via différents mécanismes. Elle se lance en parallèle dans la production avec une toute nouvelle société.

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VALERIE MACON / AFP

L’incroyable tournée internationale d’Anatomie d’une chute n’est même pas terminée que Justine Triet prépare l’après. Entre deux soirées de gala, la réalisatrice du film multirécompensé - au festival de Cannes, aux César, et, depuis lundi aux Oscars - a trouvé le temps de discrètement créer début mars JT Films, sa propre société de production, a appris l’Informé. Elle sera opérée par Studio 112, une entreprise appartenant à la célèbre avocate Elsa Huisman, qui représente les intérêts de la cinéaste, tout comme ceux du réalisateur Ladj Ly (les Misérables), du comédien Jonathan Cohen ou encore des écrivains Joël Dicker et Guillaume Musso. Studio 112 a pour vocation de gérer les sociétés créees par ces talents. Contactée, Elsa Huisman explique : « Justine Triet a créé JT Films pour coproduire ses prochains films, à commencer par son prochain projet. »

Pour l’heure, la structure est dotée d’un modeste capital de 100 euros. Mais gageons que Justine Triet pourra rapidement y investir les sommes engrangées grâce à son triomphe mondial. À ce jour, l’artiste a touché 90 000 euros pour l’écriture d’Anatomie d’une chute, quand son mari et coauteur, Arthur Harari, en a reçu 60 000. En tant que réalisatrice, elle a également perçu 100 000 euros, répartis à parts égales entre droits d’auteur et salaire de technicien. Un montant plutôt standard pour la France puisque la rémunération médiane des réalisateurs en 2023 était de 73 000 euros, et la moyenne à 136 000 euros, selon le site Cinefinances.

Mais surtout, selon nos informations, la cinéaste est intéressée au succès de son long-métrage, et ce, de deux façons différentes. D’une part, lorsque le film sera rentré dans ses frais, elle touchera 26,66 % des recettes nettes part producteur (RNPP), comme on dit dans le métier : c’est-à-dire qu’elle obtiendra plus d’un quart de l’argent qui restera après que tous les reversements aux exploitants de salles, distributeurs, et autres coproducteurs auront été effectués. D’autre part, Justine Triet est intéressée au nombre d’entrées en salles enregistrées par son œuvre. Dans l’Hexagone, elle a droit à 1 % sur chaque place vendue (moitié comme scénariste et moitié comme réalisatrice), déduction faite des différentes taxes. À l’étranger, le taux est plus élevé, soit 2%, mais il s’applique aux recettes nettes part producteur.

CNews tape sur son film, Canal+ le promeut

« Canal+ l’a déjà diffusé avant même son Oscar, note un financeur. Ce n’est pas très élégant de leur part, car il continue d’attirer le public au cinéma. » La chaîne cryptée a investi 1,2 million d’euros dans Anatomie d’une chute, et a été très fière de le mettre à l’antenne dès le 24 février (au bout du délai de six mois imposé par la chronologie des médias), en en faisant largement la publicité. Un épilogue assez ironique quand on se souvient que la réalisatrice, après son discours anti-Macron à Cannes, avait été vilipendée par les éditorialistes de CNews, la chaîne d’information du même groupe. « Justine Triet est mal élevée, ignorante et insultante, et fait partie de cette petite caste qui méprise le public et vit aux crochets du contribuable », avait par exemple déclaré Jérôme Béglé.

L’artiste ne touchera toutefois pas tout de suite cette part variable. Car il faut déjà que ce pourcentage rembourse les sommes qu’elle a déjà perçues comme réalisatrice et scénariste. Ce n’est qu’une fois cette avance couverte (appelée « à valoir » dans le métier) qu’elle empochera cet intéressement. Selon nos estimations, avec 1,75 million d’entrées aujourd’hui, son à valoir de réalisatrice (50 000 euros) a déjà été dépassé de 4 200 euros, mais pas encore celui reçu comme scénariste (90 000 euros). Au total, elle a donc déjà touché à ce jour 194 200 euros.

À noter que, de manière assez inhabituelle pour un film d’auteur, trois comédiens sont aussi intéressés aux résultats du film d’après les contrats que nous avons pu consulter : Swann Arlaud (qui joue le rôle de l’avocat dans le film, à hauteur de 0,14 % des RNPP), Antoine Reinartz (l’avocat général, 0,23 %), et Jehnny Beth (l’accompagnatrice de l’enfant, 0,4 %). De quoi compenser un peu leur modeste cachet, qui s’élevait respectivement à 87 750 euros, 20 000 euros, et 35 000 euros. En revanche, aucun contrat ne fait mention d’un intéressement de l’actrice principale Sandra Hüller.

Selon Box Office Mojo, le long-métrage, sans même avoir encore terminé sa vie en salles, a d’ores et déjà engrangé dans le monde 32,5 millions de dollars de recettes dans le monde, dont 19 millions à l’étranger.

Pour être totalement exhaustif, reste deux dernières sources de revenus possibles pour Justine Triet. L’une est assurée, elle concerne les ventes aux plateformes (Netflix, Amazon Prime, Disney +...). L’autre est plus improbable. La cinéaste pourrait gagner davantage si un remake de son film était réalisé ou si une suite - difficilement imaginable - y était apportée. Anatomie d’une rechute…

Le jackpot de Laurent Wauquiez

Tourné en Savoie et en Isère, Anatomie d’une chute a bénéficié d’un financement de 270 000 euros d’Auvergne-Rhône-Alpes Cinéma, une structure détenue par la région (33 %), les Caisses d’Épargne Rhône-Alpes (33,42 %) et BpiFrance (33,42 %). Cette société à but lucratif est financée par des subventions du conseil régional, à hauteur de 3 millions d’euros par an. Originalité : elle soutient les films, non via des subventions comme les autres collectivités locales, mais en tant que coproducteur. Ce montage lui permet d’être intéressée aux entrées en salles. En pratique, selon le contrat consulté par l’Informé, Auvergne-Rhône-Alpes Cinéma touchera entre 10 % et 15 % des recettes nettes part producteur, une fois remboursées les avances des distributeurs. Une bonne affaire pour le président de la Région, Laurent Wauquiez, pourtant pas franchement aligné avec les positions politiques de l’artiste… Sophie Rotkopf, vice-présidente du conseil régional chargée de la culture, s’est félicitée dans un communiqué de l’Oscar glané par Anatomie d’une chute. L’an dernier, l’élue LR, membre du comité d’Auvergne Rhône Alpes Cinéma chargé de choisir les films à financer, était restée silencieuse après le palmarès du festival de Cannes et le discours anti-Macron de Justine Triet…

Le budget de 6,2 millions d’euros a été financé par de multiples contributeurs :
- Les deux producteurs, les Films de Pierre et les Films Pélléas, ont apporté 700 000 euros, dont seulement 91 787 euros en cash, le reste en prestations (frais généraux).
- Le CNC a versé 500 000 euros d’avance sur recettes, plus 108 000 euros en fonds de soutien des producteurs, plus 1,2 million de crédit d’impôt.
- France 2 a investi 900 000 euros, moitié comme coproducteur et moitié pour le pré-achat de droits de diffusion.
- Six Soficas y ont investi 720 000 euros.
- La région Auvergne Rhône-Alpes a apporté 270 000 euros comme co producteur.
- Comme subvention non remboursable, la région Nouvelle Aquitaine a apporté 150 000 euros, ainsi que 90 000 euros du département de la Charente-Maritime.
- Canal+ et sa filiale Ciné+ ont investi 1,2 million d’euros pour pré-acheter la diffusion du film.
- Le Pacte a donné un minimum garanti de 300 000 euros pour la distribution en salles et en VoD en France.
- MK2 a donné un minimum garanti de 80 000 euros pour la distribution à l’étranger.

NB : l’article a été modifié le 14 mars à 20h avec les précisions apportées par Elsa Huisman