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Médias - Culture

Conflit d’intérêts, interview censurée… ce qui pourrait gêner la nomination de Christophe Jakubyszyn aux Échos

La candidature du journaliste doit être validée lors d’un vote la semaine prochaine par la rédaction du quotidien. Mais des événements récents au sein de BFM Business, chaîne qu’il dirigeait jusque-là, suscitent certains émois.

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EMMANUEL DUNAND / AFP

La crise inédite qui agite Les Échos depuis plus d’un an maintenant devrait bientôt prendre fin. Sans directeur des rédactions depuis le limogeage surprise de Nicolas Barré en mars 2023, les journalistes du quotidien économique sont appelés à valider la nomination d’un nouveau patron lors d’un scruti...

En tout cas, Christophe Jakubyszyn y croit. Jusque-là directeur de la rédaction de BFM Business, le quinquagénaire a déjà démissionné de ses fonctions et présentera sa dernière matinale le 26 avril prochain. Lors d’une rencontre avec les équipes du quotidien la semaine passée, il a indiqué lire le journal depuis 5 ans tous les matins à 3 heures et a esquissé son projet : nouveaux supports, nouvelle appli et nouvelle Une. Il a aussi annoncé le lancement de groupes de travail dès son arrivée le 29 avril et précisé ne pas envisager d’apports extérieurs, indiquant qu’il n’avait « pas dans [ses] bagages des gens qui [le] suivent ». Surtout, il a pris soin de rassurer ses futurs subordonnés : « faites votre travail de journaliste, c’est mon travail derrière de vous protéger. »

La promesse est belle, mais plusieurs plumes en doutent déjà. D’autant que plusieurs problèmes liés à l’indépendance éditoriale sont récemment survenus chez BFM Business. Selon nos informations, plusieurs interventions de la direction à l’antenne ont poussé la société des journalistes (SDJ) de la chaîne à réclamer des explications le 4 avril dernier. Après une interview de Xavier Niel, fondateur de Free (et actionnaire de l’Informé), enregistrée pour l’émission Tech&Co, Christophe Jakubyszyn a demandé deux coupes, jugées problématiques car portant sur SFR, propriétaire de BFM Business. Selon le site Arrêt sur images, la première séquence comportait une question sur des propos tenus par l’ex directeur général de l’opérateur, Grégory Rabuel, sur la hausse des débits. Niel y répondait : « Attention, je vous rappelle que Grégory Rabuel, je sais pas s’il s’est fait virer ou s’il a démissionné, mais après ce propos-là, il n’est plus chez SFR. » La seconde portait sur la pertinence d’un éventuel rachat de SFR en recherche d’argent. « Si on peut rendre service… Vous savez, nous on a bon cœur ! », lançait le patron de Free.

Pour justifier ces coupes auprès de la SDJ, la hiérarchie « a estimé qu’à certains moments de l’interview, les formulations des questions étaient ’maladroites’ et manquaient de ’crédibilité’, notamment au moment où il a été question du rachat (de SFR, ndlr) ». Et d’ajouter : « La direction assume le choix éditorial qui n’est effectivement et évidemment pas anodin, d’avoir coupé. Avec le recul on l’a mal fait. »

Autre sujet abordé lors de cette réunion : la matinale du 27 février 2024. Présentée cette fois par la coanimatrice de Christophe Jakubyszyn, Laure Closier, et diffusée depuis le conseil régional d’Île-de-France à Saint-Ouen, l’émission intégrait notamment une interview de dix minutes de sa présidente Valérie Pécresse. Durant l’entretien, un bandeau à l’antenne indiquait « IDF : moins d’investissements étrangers ». À la demande du service de communication de la région, le bandeau a été modifié en « IDF : quels investissements étrangers ? » lors du direct. La direction a reconnu les faits et regretté ce changement : « on a eu une réaction trop facile de ne pas vouloir entrer dans la bataille, alors que c’est un abus de faiblesse. Le synthé (bandeau) initial était factuel. Cela n’est plus possible. »

Interrogé sur ces faits survenus lorsqu’il était à la tête de la rédaction de la chaîne, Christophe Jakubyszyn n’a pas apporté de commentaires.

Un autre problème, qui n’a pas été soulevé par la SDJ cette fois, agace certains journalistes au sein de BFM Business. Il concerne le traitement de l’Oréal. L’animateur de la matinale est marié à une personne devenue, en 2022, chargée de la communication d’un des pôles du géant des cosmétiques : depuis cette nomination, le journaliste a invité deux fois plus souvent les dirigeants de ce groupe. En effet, ils ont été reçus sept fois sur son plateau de Good Morning Business entre 2022 et 2024… Contre trois entre 2019 et 2021. L’an dernier, cette pointure de la com saluait même sur LinkedIn la « très bonne interview » d’un cadre de l’Oréal menée par son conjoint.

D’ailleurs, le 12 février dernier, le patron du groupe, Nicolas Hieronimus, était justement l’invité de la matinale. En l’absence de Laure Closier, il était interrogé uniquement par Christophe Jakubyszyn. « Pour moi il y a un vrai problème éthique dans cette séquence, lâche un journaliste de BFM Business. C’est normal qu’on interviewe l’Oréal, on est dans notre rôle… Mais faut-il vraiment que ça ait lieu le jour où il est seul ? ». La charte de déontologie d’Altice Media (BFM, RMC…) impose pourtant que « les émissions d’information politique et générale (...) soient réalisées dans des conditions qui garantissent une information indépendante de toute pression extérieure ou intérêt (...) personnel ».

Interrogé, Christophe Jakubyszyn explique que sa « raison d’être est la même depuis des décennies. Informer, vérifier, recouper, instruire, expliquer, faire réfléchir et faire grandir », et nie qu’un « lien affectif puisse [l]’en détourner. L’insinuer est insultant et diffamatoire. » Dans tous les cas, le sujet est aujourd’hui sur la table aux Échos, où plusieurs membres de la rédaction s’inquiètent d’un possible conflit d’intérêts de leur futur directeur.

Un précédent survenu au quotidien économique pourrait pourtant éclairer l’affaire. Par le passé, la grande reporter Valérie de Senneville mariée à Michel Sapin, ministre de l’économie du gouvernement de François Hollande, avait saisi le comité d’indépendance éditorial des Échos afin de déterminer la marche à suivre. Cette instance avait recommandé qu’elle se déporte des sujets liés au ministre ce qui ne l’empêchait pas de continuer à traiter d’autres dossiers. Une telle jurisprudence pourrait s’appliquer dans le cas de l’Oréal avec Christophe Jakubyszyn.

Côté BFM Business, son successeur n’a pas encore été désigné. Le nom de son adjointe Audrey Maubert circule dans les couloirs : « C’est ce que voudrait la logique : dans les faits, elle dirigeait déjà la rédaction », confie un journaliste de l’antenne. En effet, si une autre source au sein de BFM Business confie regretter le départ d’un « bon patron », d’autres sont plus critiques sur son bilan : très impliqué dans la matinale, il aurait délaissé le reste de la grille. « Il a été très absent, avait un rôle de représentation plus qu’opérationnel, estime un taulier de l’antenne. À part la matinale, le reste l’intéressait très peu. » Et d’ajouter : « Il n’avait pas les mains dans le cambouis, donc je ne pense pas qu’il les aura non plus aux Échos»