Offrez un coup d’avance à vos collaborateurs

Médias - Culture

Charte, emploi… LVMH crispe les rédactions de Challenges et Sciences et Avenir

Alors que le groupe de luxe veut imposer une ligne « libérale » à l’hebdomadaire économique, les discussions doivent commencer ce jeudi. Chez Sciences et Avenir, menacé de lourdes économies, la quasi totalité de la rédaction serait déjà sur le départ.

Bernard Arnault a été intronisé membre de l’Académie des Sciences Morales et Politiques en janvier dernier.
Bernard Arnault a été intronisé membre de l’Académie des Sciences Morales et Politiques en janvier dernier. STEPHANE DE SAKUTIN / AFP

Les journalistes de Challenges ont eu la mauvaise surprise de recevoir chez eux une lettre recommandée de leur nouvel actionnaire, LVMH, durant les vacances de février. La missive est signée de Maurice Szafran, représentant du groupe de luxe depuis le rachat du magazine économique à son propriétaire ...

Alors que les discussions autour d’une charte remaniée doivent officiellement démarrer ce jeudi entre le président Maurice Szafran, le directeur général par intérim Thierry Massé et les journalistes, deux points de crispation majeurs sont déjà identifiés. D’une part, le nouveau propriétaire veut remplacer l’« adhésion à l’économie sociale de marché » par la défense de « l’économie libérale » et modifier ainsi la ligne éditoriale. D’autre part, il souhaite retirer aux équipes leur droit de vote sur la nomination d’un nouveau directeur de la rédaction. Si aucun accord n’était trouvé entre les deux parties d’ici à fin mai 2027, plus aucune charte ne serait alors en vigueur. Ces pourparlers ont aussi valeur de test pour un autre titre détenu par LVMH. Car en 2027, ce sera au tour des Échos de renégocier leur accord d’indépendance.

Chez Challenges cette décision survient au moment où la direction a proposé aux détenteurs de la carte de presse de partir dans le cadre de la clause de cession avec un chèque bonifié (deux mois par année d’ancienneté contre un seul prévu par la loi) s’ils se déclarent avant fin avril. « L’ambiance est très particulière dans les couloirs, tout le monde fait ses calculs sans forcément se découvrir, indique une plume. Mais on voit bien la volonté de LVMH de voir rapidement qui compte rester et qui compte partir. » En attendant d’y voir plus clair, les équipes travaillent à la confection du numéro le plus important de l’année tant en termes de recettes publicitaires que de ventes en kiosques, le célèbre classement des fortunes, habituellement publié début juillet. Or, si trop de départs survenaient d’ici fin avril, le bouclage deviendrait très acrobatique « La direction nous demande de faire deux mois de préavis au lieu d’un seul mais rien ne nous y oblige », ajoute un autre. Du côté de l’actionnaire, on assure pourtant avoir la garantie de la direction de la rédaction de ce délai de deux mois.

Déjà tendue à Challenges, l’ambiance l’est encore davantage dans les autres titres du groupe Croque Futur rachetés à Claude Perdriel : Sciences et Avenir et La Recherche. Dans une lettre adressée et lue le 4 mars au Collège de France*(cf. document) lors de l’événement Stand Up for Science, la société des journalistes (SDJ) a tiré la sonnette d’alarme et égratigné au passage Bernard Arnault, intronisé en janvier à l’Académie des sciences morales et politiques. « LVMH vient de faire savoir aux rédactions que, si le plan d’économies que prévoit de mettre en place à court terme leur direction n’était pas satisfaisant, il pourrait vendre ces titres scientifiques. Cette menace pèse sur des équipes déjà très atteintes par le manque d’intérêt manifeste du nouvel actionnaire à l’égard de ces magazines, piliers historiques de la vulgarisation scientifique en France. Et ce d’autant plus qu’elle est assortie d’une clause de cession très attractive, encourageant le départ des journalistes. »

Pour la SDJ, il ne fait aucun doute que la menace et le resserrement des effectifs « présagent d’une dégradation de la qualité de l’information et répercute aussi le poids d’un système pervers sur des pigistes, à la fois compétents et précaires ». La quasi-totalité des troupes serait sur le départ, soit une trentaine de personnes. « On a bien compris que seul Challenges les intéresse », souligne une élue. Une version contestée par le nouveau propriétaire. Selon lui, si le sujet de la vente a bien été évoqué, il n’est déjà plus d’actualité.

En guise d’actualité, ce jeudi le Conseil d’État doit se prononcer sur le rachat de ces magazines par le groupe de luxe. Il a été saisi par Reporters sans frontières (RSF), le syndicat national des journalistes (SNJ) et la CGT-SNJ convaincus que cette concentration « soulève des questions relatives aux conditions de concurrence sur le marché français de la presse économique et financière, mais aussi des risques quant à l’indépendance éditoriale des rédactions et au pluralisme des médias ». Une manifestation se tiendra sur les coups de midi et demi sur la place Palais Royal de Paris avec des journalistes de Challenges et de Sciences et Avenir La Recherche.

*Article modifié le 12 mars à 10 :30 avec précision sur le Collège de France

Une nouvelle année compliquée 
Selon nos informations, le groupe Croque Futur (détenant Challenges et Sciences et Avenir La Recherche) a vu ses pertes se creuser en 2025. Elles ont atteint 9 millions d’euros environ l’an dernier contre un peu plus de 6 millions d’euros en 2024. Le magazine économique a vu pourtant sa diffusion croître de 21,5 % sur la même période, à 141 224 exemplaires grâce à l’explosion des ventes de sa version numérique (173,9 %) à 30 761 copies. La raison ? En octobre, un partenariat noué avec Nice Matin et le Télégramme a permis d’offrir l’hebdomadaire sous forme papier ou numérique aux abonnés des deux titres régionaux. De son côté, la publication scientifique enregistre un recul de sa diffusion de 6,3 % à 181 114 exemplaires.