Offrez un coup d’avance à vos collaborateurs

Médias - Culture

Les maigres profits de Mediawan (C à vous, Dix pour cent…)

Le producteur créé par Pierre-Antoine Capton, Matthieu Pigasse et Xavier Niel n’avait plus publié ses comptes depuis 5 ans. Dévoilés par l’Informé, ils témoignent d’une rentabilité modeste et d’un lourd endettement.

 Emmanuel Macron dans
Emmanuel Macron dans "C a vous" en 2023 LUDOVIC MARIN / AFP

À coup sûr, les chiffres vont surprendre. Acculé par un lanceur d’alerte, Maxime Renahy, le géant français de la production, Mediawan, derrière C à vous, HPI ou l’Amour ouf, vient de publier ses comptes après s’y être refusé pendant des années, alors qu’il s’agit pourtant d’une obligation légale. Ils...

Explication : Mediawan est surtout présent dans la fiction, avec des séries TV comme HPI ou Adolescence, des longs métrages comme le Comte de Monte Cristo ou l’Amour ouf, et des dessins animés comme Miraculous. Ce genre a représenté près de la moitié des revenus l’an dernier, mais il est moins rentable que le flux (jeux, talk-shows…), car il coûte plus cher à produire. Toutefois, la durée de vie des programmes est plus longue, permettant de constituer un catalogue. Ce dernier a été valorisé il y a deux ans à 600 millions d’euros, chiffre récemment revu à un milliard – sans inclure la franchise à succès Miraculous.

Les plateformes de streaming représentent 35 % des revenus du groupe, essentiellement Netflix et Apple, ses deux premiers clients, loin devant France Télévisions. Ce qui pose aussi plusieurs problèmes. D’abord, les sites de vidéo-à-la-demande illimitée détiennent l’intégralité des droits des programmes, contrairement aux commandes des chaînes de TV françaises, où les droits appartiennent au producteur. Ensuite, après des années de fortes dépenses, ces services deviennent plus sélectifs dans leurs acquisitions, et se diversifient dans le sport et les programmes de flux.

Le chiffre d’affaires reste aussi très concentré sur la France (environ 31 %) et l’Allemagne (27 %), devant les États-Unis (18 %) et la Grande-Bretagne (12 %). Autre défi : la grande majorité des commandes ne sont pas renouvelées d’une année sur l’autre, imposant aux équipes de trouver encore et encore de nouvelles idées. Ainsi, au sein des revenus tirés de la production de programmes, les premières saisons ont représenté l’an dernier 58 %, soit bien plus que les deuxièmes et troisièmes saisons (12 % combinés).

Une valorisation de 3,5 milliards d’euros

Dernier handicap : la lourde dette, un milliard d’euros fin 2025. Selon Moody’s, cela représente 6,9 années d’Ebitda, un ratio « élevé » et « plus important que prévu » - l’agence espérait un ratio de 6, et déplore : « il y a deux ans, nous espérions un désendettement rapide, qui n’est pas arrivé ». Comme Banijay, elle note l’entreprise B2, en catégorie spéculative (junk bonds), avec des perspectives stables, tout comme Standard & Poor’s et Fitch.

Cette dette est due à la boulimie d’acquisition de Mediawan : plus de 40 opérations lui permettent de détenir aujourd’hui plus de 100 sociétés de production et d’être le second producteur audiovisuel indépendant au monde derrière un autre français, Banijay, à peine dix ans après sa création. Ce qui explique aussi que le désendettement espéré par les agences ne soit pas arrivé.

Le premier rachat fut le groupe AB de Claude Berda, racheté en 2017 pour 280 millions d’euros en cash. Autre gros morceau : les activités de Lagardère en 2020 pour 100 millions d’euros, reprise de dettes incluse. Le président fondateur Pierre-Antoine Capton s’est ensuite tourné vers l’international, en payant ses proies en partie en actions, ce qui a dilué à chaque fois les actionnaires existants. En 2023, il débarque à Hollywood en rachetant 60 % de Plan B, la société de Brad Pitt, pour 180 millions de dollars, moitié actions moitié cash. L’année suivante, c’est l’allemand Leonine qui est racheté au fonds américain KKR pour 330 millions d’euros, entièrement payés en titres.

Il y a quelques mois, Mediawan a bouclé la plus grosse acquisition de son histoire, à nouveau à Hollywood, avec North Road, qui lui fait franchir la barre des 2 milliards de chiffre d’affaires. Montant du chèque : un milliard de dollars (reprise de dette incluse), dont 200 millions en cash (avec 25 millions payés en 2027 en fonction des résultats) et 800 millions payés en titres. Les actionnaires de North Road sont devenus actionnaires de Mediawan Pari Passu, une nouvelle holding détenant le groupe et valorisée à cette occasion 3,5 milliards d’euros. Le fondateur Peter Chernin (ancien patron de la Fox) et les managers ont pris 13 % de Mediawan Pari Passu, tandis que le fonds américain Providence et le fonds souverain du Qatar héritaient de 3 % chacun. North Road, qui ne détient pas les droits de ses productions, engrange un Ebitda de 45 millions d’euros sur un chiffre d’affaires de 185 millions, dont la moitié auprès de Netflix. Il est aussi plus présent dans le flux, qui représente 48 % de son chiffre d’affaires.

Mais Pierre-Antoine Capton n’est toujours pas rassasié. Récemment, la presse a indiqué qu’il s’intéressait au britannique ITV Studios et à la mini-major hollywoodienne LionsGate, qui vaut 3,4 milliards de dollars en Bourse. Et il a poliment décliné les offres de rachat de gros prédateurs…

Pour l’instant, Moody’s juge que cette stratégie de croissance externe « rapide et ambitieuse » présente des risques, mais que les actionnaires l’ont toujours soutenue, en remettant au pot si nécessaire. L’agence souligne la capacité à « identifier et intégrer des entreprises attractives, exécuter des transactions complexes, et générer des synergies ». Pour sa part, S&P souligne que les plus gros deals ont été payés en partie en titres, limitant la sortie de cash. Les trois agences ont maintenu leur note après le rachat de North Road, qu’elles ont jugé positif, car l’américain est plus rentable que Mediawan (20 % de marge) et a été acheté à 80 % en papier.

Ce que l’Américain KKR détient réellement

Les documents obtenus par l’Informé permettent de lever le voile sur l’actionnariat de Mediawan, que la société a toujours refusé de rendre public. La question a occupé des heures de débat lors de la commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur l’audiovisuel public. Le rapporteur UDR Charles Alloncle prétendait notamment que Mediawan, principal fournisseur de France Télévisions, était majoritairement détenu « par un fonds d’investissement américain, KKR », qui bénéficierait donc ainsi d’argent public. Interrogés sous serment, les dirigeants du groupe audiovisuel ont répété que le fonds new-yorkais était minoritaire, tout en refusant obstinément de donner le pourcentage détenu. Aujourd’hui, notre enquête dévoile un actionnariat complexe constitué d’une cascade de holdings (cf. graphe ci-dessous). Elle confirme que KKR & Co Inc détenait lui-même moins de 17 % du capital avant rachat de North Road. Cette dernière opération l’a ensuite dilué en dessous de 15 %. Explication : le new yorkais a fait entrer d’autres investisseurs aux différents étages, une pratique habituelle des fonds. Ainsi, pas moins de 83 autres actionnaires figurent dans la structure KKR European Fund IV. Toutefois, il s’agit d’investisseurs passifs, et KKR & Co Inc garde les commandes, en étant (indirectement) l’associé commandité (general partner). KKR European Fund IV détient lui-même 58 % de KKR Show Agregator, dont le reste du capital est majoritairement dans des mains européennes.

En France, un contentieux sur le sujet est en cours depuis quatre ans devant le tribunal administratif. Quatre syndicats de producteurs affirment que Mediawan n’a pas droit aux subventions du CNC (Centre national du cinéma), car son capital est majoritairement extra-européen. Mediawan répond que le critère n’est pas la répartition du capital, mais le contrôle de l’entreprise. Or ce dernier est détenu par les trois fondateurs, Pierre-Antoine Capton, Xavier Niel et Matthieu Pigasse. Ils détiennent la majorité d’une première holding, Topco Breteuil, qui elle-même détient la majorité des droits de vote de Mediawan Holding, la structure de tête du groupe. En outre, dans beaucoup de filiales, le groupe est associé au dirigeant fondateur, qui a conservé une partie du capital, renforçant ainsi la part de capitaux français.

Un autre procès a précédemment eu lieu concernant l’allemand Leonine, avant son rachat par Mediawan en 2024. Il portait sur une aide distribuée par le programme Media. Leonine s’était vue refuser cette subvention au motif qu’elle est réservée aux « entreprises européennes ». Leonine a contesté ce refus devant la Commission européenne, puis le tribunal de première instance de Luxembourg, mais en vain. La justice européenne a rappelé que, selon les textes, une « entreprise européenne » doit avoir des capitaux majoritairement européens. Elle a estimé que Leonine était à l’époque détenue majoritairement par KKR European Fund IV, immatriculé aux Caïmans.

🔍 Cliquer pour agrandir