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Brimades, provocations, sexisme… le proviseur du lycée français de Londres mis en cause

Plusieurs salariés actuels et anciens du prestigieux établissement dévoilent à l’Informé le management très particulier de Didier Devilard.

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Bruno Vincent / Getty Images/AFP

Il a vu passer sur ses bancs Mika, la princesse Caroline de Monaco, Camille Cottin ou encore la fille de Madonna… Reconnu pour son excellence, le lycée français Charles-de-Gaulle de Londres est devenu au fil des années une des institutions tricolores les plus emblématiques à l’étranger. En mars, l’ét...

La nouvelle n’a pas manqué d’agiter South Kensington, le quartier français de Londres, où vivent bon nombre de parents d’élèves, et a surtout convaincu plusieurs anciens membres du personnel de sortir du silence. Selon eux, si le rapport de l’Ofsted épingle le lycée pour ne pas assez protéger ses élèves, ses employés ne sont pas mieux lotis. L’Informé a recueilli les témoignages d’une demi-douzaine de personnes qui ont travaillé à Charles-de-Gaulle ces dernières années : issus de différents services, tous affirment avoir souffert de leurs conditions de travail et ont fini par démissionner. Ils assurent que leurs alertes auprès de la direction sont restées lettre morte.

Un homme concentre le flot des critiques pour ses propos souvent plus que déplacés : Didier Devilard, le proviseur du lycée français depuis septembre 2018. En octobre 2019, alors que Carla (1), employée du lycée à l’époque, vient se plaindre de sa charge de travail, il lui répond par exemple en plaisantant, au cours d’une longue discussion : « Bon, je peux vous faire un bisou mais ça ne va pas changer grand-chose ». Deux mois plus tard, le chef d’établissement se mue en médecin et lui conseille de prendre des vitamines. « Des antidépresseurs plutôt », lui répond la jeune femme agacée. Réplique de l’intéressé : « Les deux, avec un petit coup d’alcool ». « Ce genre de blague, c’est compliqué à entendre quand on est au bout du rouleau », confie Carla à l’Informé. « Il était très maladroit, à tel point qu’on se demandait comment c’était possible », abonde une ancienne collègue.

La plaisanterie est d’autant plus mauvaise qu’à cette époque, la jeune femme l’a déjà alerté à de multiples reprises de l’explosion de sa charge de travail née du Brexit. Beaucoup de familles d’expatriés devant quitter Londres, l’établissement a dû se mettre à recruter. « Pour la première fois depuis presque 100 ans, le lycée ne pouvait plus se reposer uniquement sur sa réputation », raconte Joséphine (1), une autre ex-salariée de Charles-de-Gaulle. À l’époque, elles sont seulement deux dans leur service, avec Carla, et ne comptent pas leurs heures. « Il fallait refaire le site internet, lancer les réseaux sociaux du lycée, créer des portes ouvertes ou des brochures », raconte Carla. Sans compter les travaux de traduction à réaliser à la demande du chef d’établissement, celui-ci ne parlant pas bien anglais à l’époque selon plusieurs sources.

Burn-out

Résultat, la jeune femme se voit imposer jusqu’à une centaine d’heures sup' en un mois. À trop tirer sur la corde, elle finit par craquer en décembre 2019. « En me réveillant, je me suis mise à pleurer. Impossible de m’arrêter dans le métro, puis dans le hall d’entrée du lycée », relate-t-elle. Une collègue présente ce jour-là se souvient bien de son état : « Elle était sur pilote automatique, elle ne comprenait pas les questions ou répondait à côté de la plaque. C’était assez inquiétant ». Un médecin diagnostiquera un burn-out et lui prescrira un arrêt maladie de deux mois. Pendant lesquels elle devait faire une « to-do list » pour se rappeler des jours, se doucher ou aller aux toilettes.

Carla n’est pas un cas isolé au lycée français. D’autres anciens salariés interrogés par l’Informé nous ont confirmé que Didier Devilard était coutumier de propos inappropriés, notamment envers les femmes. « Il pouvait nous appeler “les gamines” par exemple », raconte Joséphine. « Il faisait des remarques sur nos tenues quand on arrivait en réunion, se souvient aussi Carla. Une fois, il a provoqué le malaise en comparant une de mes collègues à un dessert sucré qui fond sous la langue, pendant plusieurs minutes avant qu’elle ne le coupe ». L’employée assure que l’ancien directeur des affaires financières, parti en juin 2019, lui avait d’ailleurs confié ne pas cautionner ces comportements. « Je vais avoir une discussion avec lui, il y a des choses que j’ai pu constater qui me semblent problématiques, lui a-t-il dit en marge d’une réunion. Ce que vous décrivez je l’ai constaté moi aussi dès la première semaine et ça m’a gêné d’emblée (...) Je suis déjà intervenu et ça n’a pas changé ». L’ex-D.A.F. n’a pas répondu aux sollicitations de l’Informé.

« Il était borderline avec les femmes, se souvient une autre ancienne du lycée. Il me posait des questions indiscrètes, me demandait si j’avais un copain par exemple ». Cette jeune femme confie d’ailleurs avoir souffert de l’« omniprésence » du proviseur à son égard. « Il venait beaucoup dans mon bureau, surtout en fin de journée. Il s’asseyait sur mon bureau, se mettait proche de moi », raconte Léa (1). De longues discussions qui l’ont souvent mise mal à l’aise : « Je n’osais pas le couper, je suis même restée jusqu’à 20 heures un soir. Parfois, je bipais une collègue pour qu’elle vienne interrompre la conversation ». La collègue en question confirme être souvent restée au lycée pour attendre Léa et être intervenue à deux reprises pour couper court à l’échange.

De son côté, Carla a démissionné après une scène où le proviseur l’a prise à partie devant les principaux responsables du lycée, lors d’une réunion de direction, en mai 2020. « J’ai signalé qu’il nous demandait, une fois de plus, de travailler un jour férié. Il s’est mis à me hurler dessus pour dire que j’étais incompétente et peu investie dans mon travail, jusqu’à ce qu’une directrice intervienne pour lui demander de se calmer ». Après cet épisode d’une « grande violence », selon Carla, le proviseur s’est excusé par mail. « Vous n’avez pas à subir mes irritations ou emportements », reconnaît-il dans son message, que l’Informé a pu consulter. Ce pardon ne suffira pas à retenir Carla, qui écrit dans la foulée à la RH : « Suite à la réunion de ce matin et au comportement intolérable, pour la énième fois, de Monsieur Devilard à mon égard, je souhaite démissionner. »

Si ce mail signe un point de non-retour, ce n’était pas la première fois que Carla alertait d’autres responsables de l’établissement. « On a lancé des appels à l’aide aux collègues, aux syndicats, à la RH, mais aucun n’a abouti », assure la jeune femme. « J’ai notamment voulu faire une formal complain, c’est-à-dire une alerte interne, mais je n’ai pas réussi à le formaliser lors de l’entretien auprès de la responsable des ressources humaines nécessaire à cette démarche ». Durant cet échange, les deux responsables lui conseillent simplement de mieux répartir ses heures sup’. Et lui proposent de « refaire un point » après la rentrée.

« J’ai tout balancé »

Selon plusieurs sources, le proviseur Devilard ne s’est pas montré plus à l’écoute des problèmes soulevés dans un autre département de son établissement. Deux anciennes assistantes d’éducation (AED) expliquent ainsi à l’Informé avoir dénoncé auprès de lui l’attitude de leur supérieure hiérarchique, une des CPE du lycée. Cris, remarques humiliantes ou claquements de porte… Les incidents que décrivent les deux jeunes femmes semblent graves. « Il y avait une ambiance de stress permanent à la vie scolaire, cette supérieure nous sermonnait souvent pour un rien, raconte une ex-AED. À tel point que j’ai développé des troubles du sommeil et que j’ai commencé à faire de l’urticaire ». La jeune femme est aujourd’hui en dépression. « La CPE la rabaissait en permanence, à tel point qu’elle m’en avait parlé en pleurs. Plusieurs personnes sont parties à cause de cette CPE, tout le monde savait qu’elle posait problème », confie une témoin de l’époque.

« Malheureusement, le chef d’établissement n’a pas été très à l’écoute, il avait l’air surpris de notre démarche et le rendez-vous n’a pas duré très longtemps », explique cette autre AED, qui a depuis démissionné. Dans son « questionnaire de sortie », le document que les personnels anglais doivent remplir lorsqu’ils quittent un poste, la surveillante explique clairement qu’elle part à cause d’un conflit avec sa manager, qu’elle expose en détail. « Je n’ai pas été davantage interrogée par les RH suite à ce signalement », regrette-t-elle. Même chose pour Joséphine, lorsqu’elle a quitté son service : « Quand j’ai donné ma démission, j’ai tout balancé lors d’un entretien avec la RH. Quand je lui racontais des faits qui me semblent assez hallucinants, elle ne rebondissait pas ou alors elle me laissait comprendre qu’elle avait bien conscience du souci, qu’elle l’avait fait remonter au proviseur et qu’elle ne pouvait pas faire plus ».

Questionnés sur l’ensemble de ces éléments, ni la directrice des ressources humaines ni le chef d’établissement n’ont répondu à nos sollicitations. Et la carrière de Didier Devilard ne semble guère souffrir de son management. Comme c’est de coutume après cinq années d’exercice dans un poste, il vient d’être nommé à la tête du lycée français de Casablanca au Maroc par sa tutelle, l’Agence pour l’enseignement français à l’étranger (AEFE). Cette dernière assure à l’Informé qu’« à ce jour, ni l’établissement, ni le poste diplomatique, ni l’Agence n’ont été saisis de cas individuels de souffrance au travail ». L’institution ajoute que « le bien-être des élèves comme des personnels au sein des établissements d’enseignement français à l’étranger est une priorité pour l’AEFE ». En 2019, un autre proviseur du réseau, le chef d’établissement du lycée français de Marrakech, avait été suspendu de ses fonctions après des accusations de harcèlement sexuel, selon le Parisien.

Un dispositif de signalement a été mis en place courant 2020 pour les agents du réseau qui souhaitent rapporter des faits de harcèlement, discrimination, violences sexistes ou sexuelles. « Cela inclut les problématiques de souffrance au travail », indique l’AEFE. Une cellule d’écoute et de soutien psychologique est aussi accessible gratuitement pour tous les personnels. Carla a quitté l’établissement en 2020 : « Si j’avais su qu’une telle cellule existait, je l’aurais saisie ». La jeune femme raconte qu’elle a aussi tenté d’entamer une procédure juridique contre le lycée mais que le délai de prescription, de seulement trois mois dans la loi anglaise, était dépassé. De leurs côtés, plusieurs anciennes membres du personnel confient avoir mis plusieurs mois avant de retravailler. Carla, par exemple, est désormais free-lance : « Rien que regarder des offres d’emploi me donne une crise d’angoisse. »

(1) Les prénoms ont été modifiés à la demande des témoins

Mise à jour du 19 juin 2023 : ajout du témoignage de Léa (1), une ancienne employée, suite à la parution de notre article