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Luxe

Polytechnique : polémique autour du futur « amphi LVMH »

France Nature Environnement, la SphinX et X-Alternative s’opposent au permis de construire transféré au groupe de luxe pour la construction d’un auditorium au sein du prestigieux établissement.

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RICCARDO MILANI / Hans Lucas via AFP

C’est un lieu hautement symbolique, qui arbore fièrement le fronton « École polytechnique ». Une de ces adresses parisiennes qui a vu passer quelques-uns des esprits les plus brillants du siècle dernier, de Maurice Allais à Jean Tirole. Au sommet de la Montagne Sainte-Geneviève, dans le 5e arrondissement de la capitale, trône la « Boîte à claque », un bâtiment qui tire son nom du bicorne des élèves ingénieurs (le « claque »). Construit en forme de trapèze autour d’un jardin, il a abrité l’X pendant 172 ans avant le transfert de la célèbre école sur le plateau de Saclay en 1976.

Depuis plusieurs années, ce site classé monument historique fait l’objet d’une farouche bataille qui oppose des associations d’anciens étudiants, des élus locaux, la direction de l’École polytechnique et… LVMH. Que vient faire là le géant du luxe ? Il finance et mène des travaux au sein de l’établissement : mandaté par Polytechnique, toujours propriétaire des lieux, il prévoit d’y creuser un auditorium de 500 places et de construire une immense verrière en lieu et place d’un espace vert protégé. Pour le patron du groupe, Bernard Arnault, il s’agirait là d’un projet purement philanthropique pour aider son ancienne école. Pour ses opposants, ce serait une énième manœuvre immobilière d’un serial investisseur déjà omniprésent dans la capitale, une façon d’asseoir un peu plus son influence sur la Ville, une initiative loin d’être désintéressée. Remontées, deux associations d’étudiants et anciens élèves, la SphinX et X-Alternative, sont bien décidées à faire capoter l’entreprise : avec France Nature Environnement, elles ont saisi le tribunal administratif pour s’opposer au milliardaire.

Pour comprendre toute cette affaire, il faut remonter dix ans en arrière. D’après nos informations, dès l’automne 2014, Bernard Arnault, visite le bâtiment du quartier latin, aux côtés du président de l’X de l’époque, Jacques Biot. « Ce projet est le fruit d’une réflexion de longue date, explique LVMH à l’Informé. Dès 2014, le groupe a proposé à l’École Polytechnique de transformer ce lieu symbolique, dans un état particulièrement dégradé, en un centre de conférences de renommée internationale, à l’image de l’excellence de l’École. Ce projet, à destination de l’École Polytechnique, a immédiatement suscité l’intérêt de l’établissement. » Les prémisses d’une implication grandissante de l’homme d’affaires auprès de l’école, qui coïncident avec le moment où son fils, Frédéric, intègre l’X. En mars 2015, un devis de rénovation, produit par l’agence Pierre Antoine Gathier - l’architecte en chef des monuments historiques - chiffre le montant des travaux à 1,5 million d’euros TTC.

Le 15 mars 2018, le conseil d’administration de Polytechnique accepte un « très généreux mécénat, sous forme de dons », d’un mystérieux individu, « un ancien ayant très brillamment réussi et passionné d’architecture [qui] a été sensibilisé à la nécessaire rénovation de ce lieu emblématique et de mémoire ». Le nom du mécène reste secret dans tous les comptes rendus de l’époque. Le 4 octobre 2018 dans une réunion de quartier, Pierre Herrero, responsable des Affaires publiques de l’X - aujourd’hui chez Bouygues Immobilier - parle quant à lui d’« un grand ancien de l’école Polytechnique qui y a fait ses classes, qui a fait le mur, peut-être, puisque c’était réputé » et de « quelqu’un qui investit beaucoup dans Paris ». Pour la maire du 5e arrondissement, Florence Berthout, c’est « quelqu’un qui aime beaucoup Basquiat et Schiele ».

L’école présente un permis de construire en 2019. En plus de réhabiliter la Boîte à claque et la « galerie de Navarre » attenante, cédée par le ministère de la Recherche et de l’Enseignement supérieur à l’X, le projet prévoit la construction d’un auditorium de 500 places et la mise en valeur d’un jardin à l’arrière du bâtiment, pour compenser la suppression d’un espace vert protégé, remplacé par une zone de rencontres et d’expositions recouverte par une verrière d’architecture contemporaine. Un projet qui contrevient au plan local d’urbanisme (PLU), mais qualifié par Polytechnique « d’intérêt général », ce qui lui permet de bénéficier d’une procédure dérogatoire réservée aux institutions publiques : au lieu de passer devant le Conseil de Paris, le permis doit être validé par la Direction régionale et interdépartementale de l’environnement, de l’aménagement et des transports (DRIEAT) d’Île-de-France, rattachée à la préfecture. C’est chose faite le 2 août 2019.

Deux ans plus tard, le 1er juin 2021, Polytechnique signe une convention d’offre de concours avec LVMH. Elle prévoit « la réalisation d’une verrière couvrant la cour intérieure pour en faire un espace de réception/exposition, cocktail, dîner », des « salles de réunions/réceptions », ou encore « un espace office pour traiteur avec accès direct depuis l’extérieur ». L’école demande à la préfecture de l’autoriser à transférer le permis de construire à Möet-Hennessy Louis Vuitton. Une réclamation qui passe mal auprès de la DRIEAT mais qui finit par aboutir fin 2021 : l’administration accepte finalement le transfert du permis de construire à la société de Bernard Arnault.

Ce passage de relais en fait tiquer plus d’un au Conseil de Paris. Le 13 octobre 2022, contre la majorité municipale, les élus EELV (aujourd’hui Les Écologistes) et Les Républicains votent un vœu demandant l’arrêt des travaux et la réalisation d’un audit sur les conditions d’obtention du permis. Mais, non contraignant, il reste lettre morte, comme le regrette Émile Meunier, président (Les Écologistes) de la commission Urbanisme du Conseil de Paris : « C’est dramatique. Depuis que je suis élu, je n’ai jamais vu un tel montage pour le transfert d’un établissement public à une entité privée. Qui plus est, pour un projet immobilier ne répondant ni aux besoins de l’école, ni à l’intérêt général, puisqu’il y a déjà un amphithéâtre de 300 places à quelques mètres de la Boîte à claque. »

En mars 2023, un permis de construire modificatif, cette fois déposé directement par LVMH, est adopté par la préfecture. Il étend encore un peu plus la surface à construire et entérine la prise en charge de l’ouvrage par des architectes bien connus de Bernard Arnault, le cabinet Barthélémy-Griño, qui a réalisé des boutiques pour le groupe partout dans le monde et planche actuellement sur le futur hôtel de luxe des Champs-Élysées. C’est ce permis modificatif qui fait l’objet d’un recours porté par la SphinX, X-Alternative et France Nature Environnement. « Lorsque nous nous sommes saisis du dossier, il était trop tard pour contester le permis initial et le transfert à LVMH », explique Bastien Cuq, élève de Polytechnique et membre de la SphinX. Les trois associations contestent également une décision du préfet, qui a refusé de déclarer la caducité du premier permis. « Il a été délivré en 2019 et devait durer 3 ans. Il a pourtant été considéré comme valable jusqu’en 2023, avant la validation du permis modificatif », relève l’étudiant.

Les plaignants dénoncent la procédure dérogatoire dont a bénéficié le permis de construire et s’opposent à la destruction de l’espace vert protégé, qui abrite encore, mais plus pour longtemps, un tilleul centenaire. « Il y a très peu d’arbres sur la Montagne Sainte Geneviève, ils ont déjà presque tous été abattus, constate Anne Biraben, élue (Les Républicains) du 5e arrondissement. Marc-Antoine Jamet [secrétaire général de LVMH, ndlr] nous a promis que de nouveaux arbres allaient être plantés dans la cour attenante. Mais ce n’est pas du tout équivalent ! Il faudra peut-être 60 ans avant qu’ils deviennent matures et aient un effet sanitaire équivalent à celui du tilleul. »

Plus encore, les associations s’interrogent sur les contreparties qui pourraient être faites au groupe de luxe. La convention d’offre de concours signée le 1er juin 2021, consultée par l’Informé, précisait que « l’Offrant (LVMH) s’engage de manière intéressée » à contribuer aux travaux publics. Le groupe de luxe justifiait alors son intérêt « au regard de l’objectif d’excellence et d’ouverture pour les élèves » du centre de conférences internationales. Un motif que questionne Alexandre Moatti, ingénieur général des Mines et vice-président de X-Alternative, auteur d’un livre sur le sujet, Polytechnique Le dessous des cartes : « S’il n’y a aucun intérêt pour le groupe, on est face à un problème d’abus de biens sociaux, que les actionnaires pourraient contester. À l’inverse, du côté de Polytechnique, il y aurait dû y avoir un appel d’offres, une mise en concurrence, car il s’agit d’une attribution de marché public comme une autre. On ne peut pas faire des conventions de gré à gré sur de tels projets. » LVMH précise à l’Informé que le projet « s’inscrit dans la continuité des initiatives que porte [le] groupe en faveur de la préservation du patrimoine et de la rénovation de monuments historiques ». L’acteur du luxe ajoute que son intervention prend place « dans un cadre de mécénat de compétence et se limite exclusivement aux travaux de rénovation du bâtiment […]. LVMH ne bénéficie ou ne bénéficiera d’aucune contrepartie, qu’elle soit fiscale ou liée à l’usage futur du bâtiment ».

Alors, qui profitera de l’espace une fois construit ? En 2018, un projet de convention d’occupation avait été rédigé entre Polytechnique, le ministère de l’Enseignement supérieur et de la recherche, l’association des anciens élèves (AX) et la fondation de l’X. Ce document n’a finalement pas été signé et le projet final ne prévoit plus que l’AX réintègre ses locaux.

La convention indiquait aussi que « les espaces de représentation et, à titre exceptionnel, les salles de réunion du rez-de-chaussée » pourraient être loués à des tiers, « selon une grille de tarification établie par l’École sur proposition de l’AX ». Le 10 décembre 2020, lors d’un conseil d’administration, François Bouchet, alors président de l’école, avançait le prix de 30 000 euros par jour, d’après nos informations. Il estimait que cette « commercialisation des espaces permettra d’assurer la viabilité financière » du site.

Car entretenir un tel bâtiment risque de coûter cher. À titre de comparaison, en 2021, dans un rapport sur l’Institut de France, la Cour des comptes alertait sur les dépenses de fonctionnement de l’« auditorium André et Liliane Bettencourt », nommé en hommage à ses deux principaux mécènes, qui ont versé 20 millions d’euros sur un budget total de 30 millions. Pour le centre de conférences de l’X, ce sont notamment les dépenses de chauffage et de climatisation liées à la future grande verrière qui inquiètent.

Quel bénéfice pourrait en retirer LVMH ? Lors d’une réunion publique à laquelle participaient, fin novembre, le secrétaire général de LVMH, Marc-Antoine Jamet, et le directeur grands projets du groupe, Christian Reynes, la directrice générale de Polytechnique, Laura Chaubard, réaffirmait que le géant de luxe n’aurait aucun droit d’occupation une fois les locaux terminés. Face aux associations qui s’inquiétaient de voir un amphithéâtre « Bernard Arnault » ou « LVMH », elle a cependant refusé de s’engager sur le nom qui serait donné à l’établissement, comme le révélait Glitz. « Elle nous a répondu que le sujet n’avait pas encore été discuté, raconte Bastien Cuq, membre de la SphinX. Nous pensions seulement que le projet permettait à LVMH de montrer sa capacité d’action et sa mainmise sur la capitale, comme ils en ont l’habitude. Mais plus encore, nous aurons peut-être un amphi Bernard Arnault en plein cœur de Paris. »

La période d’instruction des deux recours devant le tribunal administratif s’est clôturée le 28 décembre. Aucune date d’audience n’a été fixée pour l’instant. Les fouilles archéologiques préalables aux travaux, interrompues depuis l’automne 2022, devraient quant à elles reprendre durant le premier semestre 2025, après l’abattage du tilleul.

Contactée, l’école Polytechnique n’a pas souhaité répondre à nos questions.