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Continuer la lectureSanofi, Danone… l’enquête du PNF sur Gilles Schnepp suscite des remous
Le parquet national financier s’intéresse aux multiples casquettes du président du géant agroalimentaire. De quoi pousser tous les acteurs du dossier à sortir du bois.
Comme nous l’avons dévoilé dans une première enquête, le parquet national financier se penche actuellement sur les pratiques de Gilles Schnepp. Et notamment sur sa double casquette lors de la vente fin 2024 d’Opella (Doliprane) par Sanofi au fonds américain Clayton Dubilier & Rice (CD&R). Cette figure bien connue du patronat français était en effet à la fois administrateur du laboratoire et « conseiller d’exploitation pour l’Europe » du fonds. L’enquête de la juridiction spécialisée qui s’interroge sur les rémunérations respectives de l’homme d’affaires provoque des remous. Le fonds CD&R tient ainsi à prendre ses distances : pour sa plus grosse opération de l’année, soit le rachat de 50 % d’une structure valorisée 16 milliards d’euros, il assure ne pas avoir eu recours à son expert local. Lequel connaissait pourtant le dossier par cœur puisqu’il est administrateur de Sanofi depuis que le groupe a l’intention de se séparer de ses activités grand public, soit 2020. « Gilles Schnepp n’a pas pris part à la décision d’investir dans Opella », assure CD&R à l’Informé, dans sa première réaction officielle à l’enquête du PNF. De son côté, Gilles Schnepp indique à l’Informé s’être déporté du sujet de la vente d’Opella chez Sanofi et « ne pas être financièrement intéressé à la réalisation de l’opération » chez CD&R.
L’enquête préoccupe aussi les autres structures placées sous les auspices de ce poids lourd du CAC40. À commencer par Danone, dont il préside le conseil d’administration depuis quatre ans. Un des syndicats de la maison s’inquiète : il a prévu de mettre le sujet à l’ordre du jour du prochain comité de groupe du géant de l’agroalimentaire, en juin. Ils poseront la question de la compatibilité entre la présidence de Danone et la collaboration à un fonds américain. Certes, comme le souligne Pascal Lamy, président du comité de mission du groupe, auprès de l’Informé, « l’enquête du PNF ne concerne pas Danone ». Mais elle fait tâche pour la plus grosse entreprise à mission de France, bâtie sur le mantra de son ancien patron Antoine Riboud « la responsabilité de l’entreprise ne s’arrête pas au seuil des usines et de bureaux ». Et elle intervient alors qu’en interne, le « roi de la piste de la gouvernance » selon les termes d’un ex-administrateur, suscite des critiques depuis qu’il a succédé à Emmanuel Faber en 2021 au terme d’une étonnante ascension.
Un petit retour en arrière s’impose. En 2020, et comme l’a raconté la Lettre, le cabinet de recrutement Spencer Stuart obtient un mandat pour auditer le conseil d’administration de Danone. Il s’agit d’une évaluation fortement conseillée par l’AMF tous les quatre ans. Pour l’occasion, ses consultants Bertrand Richard et Angeles Garcia-Poveda rencontrent tous les administrateurs. Ils suggèrent dans leurs conclusions de « renouveler le dialogue entre le Conseil et le Président-Directeur Général sur leurs attentes respectives » via la nomination d’un nouvel administrateur référent. Et c’est encore Spencer Stuart qui cherche - pas longtemps - la perle rare pour jouer ce nouveau rôle : Gilles Schnepp. Tout sauf un hasard. Ce dernier est en effet très proche de la directrice générale de cette structure de chasseurs de têtes, Angeles Garcia-Poveda, aujourd’hui à la tête de Legrand (lire notre encadré ci-dessous). En trois mois seulement, Schnepp décroche la présidence de Danone au terme d’un complexe jeu de billard à trois bandes. Auprès de l’Informé, l’intéressé assure avoir « été approché pendant l’été 2020 à la demande expresse de la société Danone et non sur proposition de Spencer Stuart ». Tout en confirmant que Spencer Stuart avait bien un mandat pour le recruter…
Pour couronner le tout, c’est encore Spencer Stuart qui se charge de trouver en mai 2021 un nouveau directeur général, Antoine de Saint-Affrique, après le départ d’Emmanuel Faber. « Normalement on ne peut pas recruter à la fois pour le comité exécutif et le conseil d’administration, puisque le second est censé contrôler le premier ! », s’étrangle un chasseur de têtes concurrent. Gilles Schnepp défend aujourd’hui ce choix : « À ma connaissance, c’est le mode opératoire de la plupart des cabinets, car le recrutement de CEO prend en compte le mode de gouvernance des sociétés ».
Depuis son arrivée sur le trône du géant agroalimentaire, Gilles Schnepp a verrouillé le conseil d’administration, recrutant 7 de ses 11 membres, dont notamment Lise Kingo, qui siégeait chez Sanofi avec lui avant d’atterrir chez Danone. Ainsi que Sanjiv Mehta et Gilbert Ghostine, deux proches de son fidèle DG Antoine de Saint-Affrique que ce dernier avait croisés chez Unilever pour le premier et Firmenich en Suisse pour le second. C’est donc sans surprise qu’en décembre, les membres du board n’ont fait aucune vague lorsque Gilles Schnepp leur a annoncé, un à un, qu’un procureur financier se penchait sur son cas. Le président honoraire, Franck Riboud n’a pas été tenu au courant. Candidat potentiel à la présidence du conseil d’administration durant la crise, le fils du fondateur s’était vu opposer la limite d’âge de 65 ans inscrite dans les statuts de l’industriel… Une limite opportunément repoussée, dès 2022, à 70 ans au bénéfice de Schnepp qui en avait alors 64. Interrogé sur l’enquête du PNF portant sur son président, le service presse de Danone assure que « Gilles Schnepp a toujours démontré la plus parfaite intégrité » et qu’il a la « totale confiance du conseil d’administration ». Selon une source interne, la question se posera toutefois en d’autres termes en cas de mise en examen.
Spencer Stuart, chasseurs de têtes à déontologie variable.
Dès 2011, alors qu’il dirige le groupe d’équipements électriques Legrand, Gilles Schnepp fait appel à Spencer Stuart, un cabinet de recrutement spécialisé dans les instances de gouvernance, pour féminiser son board. Legrand signe alors un contrat. Le tarif ? 50 000 euros pour une embauche, 80 000 pour deux. En 2012, la société de conseil propose deux noms : Christel Bories, une ex-dirigeante de Pechiney, et sa directrice générale, Angeles Garcia-Poveda. Les chasseurs ne sont pourtant pas censés proposer leur propre profil ou ceux de leurs proches ; mais Spencer Stuart a des pratiques originales. Le cabinet a ainsi placé, chez Bic, Pierre Vareille, le mari d’une de ses consultantes. « Angeles Garcia-Poveda n’était pas au sein de la practice « board » lorsqu’elle a été cooptée chez Legrand », se défend aujourd’hui Spencer Stuart. C’est vrai. Mais elle était à la tête de la structure de 9 salariés mandatée pour recruter des administratrices pour le groupe industriel…
Gilles Schnepp propose aussi une autre version de cette séquence : « La candidature d’Angeles Garcia-Poveda a été proposée à Legrand par l’un de ses administrateurs et son recrutement a suivi un processus direct sans recours à un cabinet de recrutement ». Devenue depuis présidente du conseil d’administration de Legrand et membre du Haut Conseil pour le gouvernement d’entreprise, Angeles Garcia-Poveda assure à l’Informé que conseiller un groupe puis rejoindre son conseil d’administration « est parfaitement possible dès lors qu’il n’y a plus de relation d’affaires ». En 2023, elle a d’ailleurs rejoint le groupe espagnol Puig précédemment conseillé par… Spencer Stuart. Une position discutable : un administrateur ne peut être considéré comme réellement indépendant d’une société s’il bénéficie ou a bénéficié d’elle…
La question de la déontologie de Spencer Stuart se pose aussi par rapport à Saint-Gobain, où Schnepp est administrateur depuis 16 ans malgré la limite officielle de 12 ans prévue par le code AFEP-MEDEF pour les administrateurs indépendants. De 2012 à 2022, l’ex-PDG du verrier, Pierre-André de Chalendar, a joué les cautions en présidant l’ « advisory board », de Spencer Stuart. En parallèle la structure effectuait des missions pour le groupe Saint-Gobain, et tentait de placer les dauphins éconduits du PDG - comme Guillaume Texier qui siège désormais au conseil de Veolia, ou Laurent Guillot, proposé chez Engie. Aujourd’hui président de l’Institut de l’Entreprise, Pierre-André de Chalendar assure à l’Informé avoir quitté l’ « advisory board » « parce qu’il y a eu des changements d’organisation ».
Chez Spencer Stuart, les pratiques semblent évoluer. Son CEO Ben Willliams a obtenu, depuis New York, les départs du consultant Bertrand Richard fin 2022 puis celui d’Angeles Garcia-Poveda en 2023 après une série d’affaires troublantes. Signant de fait la fin d’une époque. Désormais, le cabinet n’a plus d’« advisory board ». Chez Danone, il est devenu chasseur « non grata » : Egon Zehnder et Korn Ferry ont géré les sept derniers recrutements du conseil d’administration. Au-delà du cas de Spencer Stuart, l’indépendance des administrateurs intéresse en tout cas l’Autorité des Marchés Financiers : elle vient d’annoncer qu’elle porterait « une attention particulière aux relations d’affaires entre les sociétés et leurs administrateurs indépendants » en 2025.