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Continuer la lectureConseils d’administration : pourquoi les femmes claquent la porte
Les administratrices indépendantes ont deux fois plus démissionné que leurs pairs masculins depuis début 2023.
C’est une vague de départs inattendue qui déferle sur les conseils d’administration des grandes entreprises françaises depuis le début de l’année. Au 1er novembre, déjà un cinquième des instances avaient subi le phénomène : les femmes quittent le navire. Depuis janvier, pas moins de 20 administratrices indépendantes ont déserté les 120 plus grosses sociétés cotées, comme l’a identifié le cabinet OFG Recherche. C’est deux fois plus que leurs homologues masculins. L’Informé a dressé la liste de ces démissionnaires (cf. fin d’article) pour mieux comprendre les raisons de ces départs en cascade. Perte de motivation, antagonismes irréconciliables, ras le bol face à un sexisme tenace ou effet réglementaire ? Les motifs sont multiples.
Avant de les détailler, il faut bien le rappeler : avec 46,6 % de femmes aux boards des grands groupes, la France est un des pays d’Europe où les instances de gouvernance sont les plus féminisées. Adoptée en 2011, la loi Copé-Zimmerman a permis à la diversité de se frayer un chemin sur la moquette épaisse des salles de conseil en y imposant « une représentation équilibrée « des sexes (sans aller jusqu’à réclamer la parité). Pour le meilleur à écouter les experts. « La féminisation a entraîné un rajeunissement, une internationalisation, un accroissement du taux d’indépendance et de la diversité de compétences des conseils, assure Floriane de Saint Pierre, à la tête du cabinet Ethics & Board. Les compétences RSE, digital, marketing, RH sont entrées dans les conseils, globalement grâce aux femmes. » Pour Agnès Touraine, qui vient elle-même de quitter la présidence de l’Institut français des administrateurs pour celle de Rexel, cette évolution est «à mettre en parallèle avec les performances exceptionnelles des groupes français à l’international sur les 10 dernières années ».
Des départs après 12 ans de service
Paradoxalement, cette loi Copé-Zimmerman explique aussi, en partie, les départs enregistrés cette année. Le texte fête en effet ses douze ans… Or, selon le code de bonne conduite Afep-Medef, c’est la durée de mandat maximale conseillée pour un administrateur indépendant : bon nombre de femmes nommées dans la foulée de la loi ont donc dû renoncer à leur poste en 2023. Sur vingt départs constatés, cinq trouvent là leur origine. Deux de plus surviennent, pour les mêmes raisons, après 10 ans d’exercice seulement, certaines sociétés limitant l’indépendance à une décennie.
Notons au passage qu’une administratrice fait preuve d’une résilience toute particulière : chez TotalEnergies, Marie-Christine Coisne-Roquette rempile pour un nouveau mandat après 12 ans au board. Si elle n’est, de fait, plus indépendante, elle a su se rendre indispensable au conseil de la 4e capitalisation française, dont le casting a beaucoup bougé sur la période. Ce cas mis à part, on relèvera que les principes de bonne gouvernance semblent plus respectés par les femmes que les hommes. Ainsi l’ex auditeur et serial administrateur Aldo Cardoso a fini par quitter ce printemps le conseil de Bureau Veritas après 17 ans aux manettes, tout en ayant en parallèle fréquenté les conseils de Rhodia, Engie, Orange.
Un appel d’air vers les Comex crée par la loi Rixain
Deuxième explication à ce cru exceptionnel de démissions en 2023 : les postes à responsabilité se trouvent concentrés entre les mains de rares élues, qui peinent à tout assumer et préfèrent parfois abandonner leur fauteuil. « Certaines femmes sont entrées dans des conseils en ayant en parallèle une carrière opérationnelle et mener de front les deux activités est parfois compliqué » note Diane Segalen, à la tête d’un cabinet de recrutement spécialisé. Le phénomène s’est amplifié avec l’adoption de la loi Rixain, en 2021 : ce texte demande aux entreprises d’accueillir un minimum de 40 % de femmes au sein de leurs comités exécutifs d’ici 2030. De quoi répondre à un problème : le top management reste en effet très genré, avec seulement 10 % de PDGères dans les 120 plus grosses entreprises françaises et 7 % dans le CAC 40. Et de fait en octobre 2023, les Comex des groupes français comptaient déjà 27,3 % de femmes, contre 15,7 % seulement, en 2017 selon Ethics & Board. Mais l’avancée a son revers : en panne d’imagination, les recruteurs se sont rués sur les femmes déjà présentes dans les conseils d’administration pour tenter de remplir les Comex. Ainsi, cette année, six administratrices indépendantes ont renoncé à leur fauteuil pour tenir des postes exécutifs. Laurence Debroux (Solvay), Corinne Le Goff (Euroapi), Carole Ferrand de Fnac-Darty, Tanja Rueckert (Capgemini) ou Annette Bronder (Air Liquide).
« Les femmes tirent les conséquences de ce qui ne leur convient pas»
Mais ces effets de réglementation n’expliquent pas tout. Pour bien des observateurs, la valse des administratrices serait aussi due à une conception de la fonction un peu différente de la part des femmes. « Quand elles ne sont pas d’accord avec une stratégie, elles s’en vont, souffle Agnès Touraine. C’est positif si une dynamique s’installe pour qu’un vrai débat ait lieu.» Une analyse partagée par Diane Segalen : « Les femmes tirent les conséquences de ce qui ne leur convient pas, comme dans la vraie vie ! Ce sont elles qui décident de divorcer le plus souvent ! » Un exemple ? La démission récente de Caroline Ruellan : après 15 petits mois au conseil d’Atos, la représentante des épargnants auprès de l’AMF a claqué la porte début octobre, quelques jours avant Bertrand Meunier, le président du conseil d’administration du groupe informatique en crise. Ce dernier était lui-même violemment remis en question par les actionnaires minoritaires et les salariés. « La gouvernance calamiteuse du groupe a pris ses racines dans un board resté masculin trop longtemps, le groupe en paie le prix » persifle une proche du dossier.
L’exemple d’Unibail Rodamco, plus ancien, apporte un peu plus d’eau à leur moulin. En 2020, le conseil de surveillance du groupe foncier était tiraillé entre les partisans du président, Christophe Cuvellier, qui souhaitait se lancer dans une augmentation de capital de 3,5 milliards d’euros après l’acquisition de l’américain Westfield, et les opposants qui s’interrogeaient sur le montant déjà élevé de sa dette et penchaient plutôt pour céder des actifs. En plein débat, les administrateurs se sont étrangement vus proposer un doublement du montant de leurs jetons de présence par la présidence. Une manœuvre qui n’est pas passée pour Astrid Panosyan. La cofondatrice d’En Marche, directrice générale des fonctions centrales d’Unibail Rodamco et membre du directoire, a alors convaincu trois autres administrateurs de démissionner avec elle. L’histoire lui donnera rapidement raison : l’augmentation de capital a échoué, les actionnaires frondeurs sont rentrés au conseil de surveillance et Christophe Cuvellier a été rapidement remercié, tandis qu’Astrid Panosyan a retrouvé sa fonction au directoire.
La fin des boy’s club ne résout pas tout
Reste, enfin,une ambiance pas toujours facile à supporter. « Un conseil est un endroit difficile, que ce soit pour un homme ou une femme, assure Agnès Touraine. Plus vous montez, plus l’oxygène se fait rare… Il ne faut pas s’attendre à une ambiance bisounours : ça demande une grosse expérience, beaucoup de travail, pour poser les bonnes questions à l’équipe exécutive et s’interroger sur la stratégie.»
Alors quand s’y ajoute une bonne dose de sexisme…« Ce que j’ai beaucoup vu, c’est ce que j’appelle le syndrome « Bob », raconte une administratrice. Vous dites quelque chose, un homme, Bob, le répète et ensuite un autre homme salue l’idée de Bob ! ». Une de ses homologues se rappelle même avoir eu quelques difficultés à participer à son premier conseil. « Pour la formation, c’est par ici Madame ’ » lui a indiqué un administrateur à l’entrée de la salle de réunion, lui montrant une toute autre direction…
Les administratrices démissionnaires en 2023
ATOS Caroline Ruellan
AIR LIQUIDE Annette Bronder
ALD Karine Destre-Bohn
AIR FRANCE KLM May Gicquel
ARKEMA Victoire de Margerie
BIC Elizabeth Bastoni
CAPGEMINI Xiaoqu Clever
CAPGEMINI Tanja Rueckert
EDENRED Françoise Gri
EUROAPI Corinne Le Goff
FNAC DARTY Carole FERRAND
GETLINK Perrette REY
GETLINK Colette LEWINNER
GTT Sandra Roche Vu Qang
KERING Daniela Riccardi
LECTRA Anne Binder
SAFRAN Sophie Zurquiyah
SAINT GOBAIN Lina Gotmeh
SOCIETE GENERALE Kyra Hazou
SOLVAY Laurence Debroux