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Santé

Sanofi : les dessous de l’étrange départ de Gilles Schnepp

Le « pape de la gouvernance » a brutalement quitté ses fonctions d’administrateur du laboratoire pharmaceutique fin 2024, peu après l’ouverture d’une enquête du parquet national financier à son sujet.

Le président du groupe français Danone, Gilles Schnepp, s'exprime lors de l'assemblée générale de Danone à Paris le 25 avril 2024.
Le président du groupe français Danone, Gilles Schnepp, s'exprime lors de l'assemblée générale de Danone à Paris le 25 avril 2024. Abdullah Firas / Abdullah Firas/ABACA

Envoyé quelques heures avant la trêve de Noël, le 19 décembre dernier à 19 heures, le communiqué de Sanofi annonçant le remplacement d’un de ses administrateurs est passé inaperçu. L’entreprise pharmaceutique s’est pourtant séparée d’un membre éminent : son président du comité des nominations, Gilles...

Hasard du calendrier ? Quelques semaines plus tôt, selon nos informations, le Parquet national financier a décidé de se pencher sur le cas de l’homme d’affaires. L’enquête serait liée à un sujet qui a agité la place de Paris durant des mois : le rachat d’Opella, la filiale de Sanofi qui fabrique le Doliprane, par le fonds Clayton Dubilier & Rice (CD&R). Un dossier dans lequel Schnepp avait une double casquette. En plus d’être administrateur du laboratoire - le vendeur donc -, il était dans le même temps « conseiller d’exploitation » de l’acheteur CD&R, une véritable mission opérationnelle qui lui valait par exemple de représenter le fonds au conseil de la société Socotec par exemple. Un rôle aussi largement mieux rémunéré que la gratification proposée par le laboratoire, 175 750 euros en 2023. « Il est richement payé par CD&R pour les introduire dans les milieux patronaux », s’offusque une source chez Sanofi. Y aurait-il de quoi caractériser une infraction pénale comme la corruption passive ? Notamment si un bonus spécifique était prévu à l’occasion du deal, ce qui est la norme dans ce genre de situation ? Selon Sanofi, il se serait mis en retrait des discussions concernant l’opération.

La chronologie reste toutefois troublante. Recruté fin mai 2020, en urgence, au conseil d’administration de Sanofi, l’homme d’affaires devient conseiller du fonds américain quelques mois plus tard seulement, en septembre. Quatre ans après, CD&R rachète à Sanofi 50 % d’Opella, une filiale très convoitée parce qu’ultra-rentable : elle rassemble des marques grand public très connues, comme Doliprane, mais aussi Fervex, Lysopaïne ou Dulcolax, des médicaments très populaires et aux coûts de production ridicules. C’est l’actif rêvé pour une opération de « leveraged buy-out » : il s’agit de la plus grosse opération de ce genre jamais réalisée en France, Opella étant valorisée près de 16 milliards d’euros. Contacté par l’Informé, le PNF « ne souhaite pas communiquer à ce sujet », tandis que Gilles Schnepp est resté mutique malgré nos multiples sollicitations depuis trois mois. Enfin, Sanofi et CD&R n’ont pas non plus répondu à nos questions.

La façon dont le géant tricolore de la pharma a annoncé le départ de son président du comité des nominations peut en tout cas surprendre. Le conseil d’administration de Sanofi s’est abstenu de tout commentaire ce 19 décembre. Seul son président, Frédéric Oudéa, a exprimé sa « gratitude ». Pas pour les quatre ans de services de l’administrateur, mais pour un sujet bien précis : l’évolution de la gouvernance de Sanofi en 2023… marquée par sa propre nomination, principal événement de gouvernance cette année-là. Dans le langage policé des instances dirigeantes, l’absence de remerciements du conseil manifeste, au mieux, un désaccord, au pire, une crise. D’autant que, comme le rappelle Olivia Flahault, à la tête de la société d’analyse financière OFG, « le poste de président du comité des nominations est vraiment un poste clé pour une entreprise. Quelle que soit l’entreprise, son départ avant terme est un sujet préoccupant pour la gouvernance. ».

Début mai 2020, même son prédécesseur en tant qu’administrateur indépendant, Emmanuel Babeau, avait eu droit à plus d’égards : le conseil avait pourtant appris avec stupeur que ce directeur financier de Schneider Electric avait quitté les applications électriques pour rejoindre… Philip Morris. L’administrateur indépendant d’un groupe pharmaceutique payé par un groupe de tabac ! L’instance lui avait suggéré en urgence de prendre la tangente et l’avait remplacé par Schnepp. Malgré le contexte sensible de ce départ précipité, le conseil dans son ensemble, dans un communiqué, avait cette fois remercié Gilles Babeau « pour sa très large et active participation aux travaux du conseil et du comité d’audit dont il était membre ».

Une chose est sûre, la double casquette de Gilles Schnepp ne laisse plus les pros de la gouvernance indifférents. « Être rémunéré par un fonds d’investissement tout en étant administrateur pose de vraies questions, c’est une situation dangereuse en soi en matière de conflit d’intérêts, estime un dirigeant de l’Institut Français des Administrateurs. Et lui est au conseil d’administration de plusieurs groupes énormes qui ont potentiellement des actifs à céder. » Il n’est toutefois pas le seul : son (ex) collègue au conseil de Saint-Gobain, Jean-François Cirelli, préside BlackRock en France. Un proche de Sanofi cite aussi des exemples de prévention de conflits d’intérêts pour des opérations nettement moins stratégiques. Ainsi, chez Danone, Gregg Engles avait, en 2021, démissionné de son poste d’administrateur parce que le fonds pour lequel il travaillait également ciblait certains actifs de Borden Dairy, une société de produits laitiers potentiellement concurrente de Danone aux États-Unis.

Contacté à partir de décembre 2024, Gilles Schnepp n’a pas répondu à nos nombreuses requêtes, mais nous a transmis des éléments après publication. Il y indique avoir démissionné du conseil d’administration de Sanofi au dernier trimestre 2024, ne pas être intéressé à la cession d’Opella dans le cadre de sa mission pour CD&R, et ne pas être membre de la franc-maçonnerie. Malgré nos relances multiples, Sanofi ne nous a répondu qu’après parution de l’article, expliquant n’avoir « jamais demandé de quitter le Conseil » à son administrateur et que c’était la décision de Gilles Schnepp.

Article mis à jour le jeudi 6 mars avec la réaction de Gilles Schnepp et la suppression du qualificatif franc-maçon, le 7 mars avec la réaction de Sanofi.