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Énergie - Environnement

Révélations sur David Gutmann, le gourou qui coachait les dirigeants d’EDF à prix d’or

Conseiller des top managers du groupe énergétique pendant des décennies, le sulfureux patron de Praxis sort de l’ombre à l’occasion du procès d’Henri Proglio.

David Gutmann
David Gutmann Linkedin

Il est des polyvalences professionnelles qui laissent sans voix. Moniteur de ski, conseiller en management et désormais propriétaire d’un domaine viticole, David Gutmann peut se targuer d’une carrière des plus éclectiques. Pendant trente ans, ce caméléon a surtout coaché les plus hauts dirigeants d’EDF. Des prestations qui lui valent aujourd’hui d’être épinglé par le parquet national financier (PNF) dans le cadre de l’enquête sur les contrats de conseil passés sans appel d’offres par l’énergéticien quand Henri Proglio en était le PDG. Si une douzaine de partenaires du groupe comparaissent depuis le 21 mai devant le tribunal correctionnel de Paris (Alain Bauer, Jean-Marie Messier, Loïk Le Floch-Prigent…), le consultant n’est, lui, pas pénalement poursuivi : le PNF a en effet choisi d’absoudre du chef de recel de favoritisme les prestataires dont les contrats avec EDF étaient inférieurs à environ 400 000 euros, seuil à partir duquel une procédure d’appel d’offres doit être formalisée. Mais il n’en ressort pas moins que David Gutmann a largement profité de la prodigalité du groupe pendant des décennies.

Car depuis les années 80, Praxis international, le cabinet de conseil « en leadership et en transformation institutionnelle » créé en 1989 par David Gutmann, a signé avec le groupe public une multitude contrats de formation pour ses top managers. Au point d’y devenir un incontournable faiseur de rois parmi les cadres supérieurs de l’entreprise et d’y déployer un quasi-réseau parallèle de promotion des dirigeants, jusqu’au plus haut niveau de l’organigramme. Bien connue en interne, l’ampleur du recours à David Gutmann chez EDF était jusqu’ici restée discrète. L’enquête du parquet financier vient de lever un (petit) coin du voile sur leur volume : entre 2010 et 2015, Praxis international a facturé pour 1,25 million d’euros de prestations « sans aucune mise en concurrence ». « Mais il y en a eu bien plus », assure un ancien dirigeant de l’entreprise, qui a préféré se tenir loin des formations du consultant controversé.

Une gageure, tant celui qui se définit comme « conseiller de synthèse » y a pris ses aises. À la fin des années 90, il devient même un interlocuteur incontournable des cadres dirigeants sous l’impulsion de l’ancien patron d’EDF Pierre Daurès, grand adepte de ses conseils. « À l’époque, se souvient un ancien directeur, la quasi-totalité du comité exécutif suivait ses formations. Personne ne s’en cachait. David Gutmann avait des contrats partout, tant avec la maison mère qu’avec ses filiales comme ERDF et RTE ». Une véritable manne financière pour Praxis international.

Car celui que ses détracteurs qualifient de « gourou » essaime ses théories et ses concepts tous azimuts. Les séances individuelles de responsables et de directeurs s’enchaînent, alternant avec des séminaires de groupe, en province ou à Paris. Les participants se voient décerner publiquement bons ou mauvais points, sont invités à s’épancher sur leurs pratiques et à tester leur leadership dans d’étranges mises en situation collectives, le tout mélangeant psychologie, management, psychanalyse et développement personnel. « Certaines de ses méthodes étaient à la limite de la manipulation psychique, déplore un ancien formé. Plusieurs managers en sont sortis très déstabilisés, voire profondément fragilisés. »

Dans les étages, suivre les coachings de Praxis devient un signe d’appartenance à la catégorie des hauts potentiels. Ne pas le faire relève de l’imprudence. « Refuser de solliciter ses conseils quand on était un dirigeant pouvait s’avérer risqué pour la carrière, raconte un ex-directeur. Sa proximité avec les hauts responsables du top management d’EDF était telle, qu’il avait un vrai pouvoir de nuisance envers ceux qui n’adhéraient pas à ses enseignements ».

Les ressources humaines d’EDF s’en accommodent parfaitement pendant des années : le système fonctionne en parallèle, prospérant selon l’appétence des patrons successifs de l’énergéticien pour ses théories. Si, en 1998, François Roussely, ancien directeur général de la police, prend de la distance avec la mouvance, la bienveillance est à nouveau de mise avec Pierre Gadonneix. Arrivé en 2004 de Gaz de France (GDF), celui-ci a fait revenir Jean-Louis Mathias - un ancien d’EDF, exilé par François Roussely - grand zélateur du conseiller de synthèse. Celui-ci remet Praxis au cœur du système, augmentant le flux de dirigeants cornaqués par le coach. « À l’époque, Gutmann était chez lui à EDF, il voyait les managers qu’il suivait jusqu’à une fois par semaine, au bureau ou en dehors », se souvient une source maison. La nomination d’Henri Proglio bouscule à nouveau le jeu en 2009 : le nouveau PDG s’interroge, sans pour autant mettre fin à l’entrisme du conseiller de synthèse…

Un courrier à Le Floch-Prigent

Car Gutmann veille au bon renouvellement de ses contrats comme le lait sur le feu. Lors de leur enquête sur les prestations de consultants, examinée ces jours-ci au tribunal correctionnel, les limiers de la Brigade de répression de la délinquance économique (BRDE) mettent ainsi la main sur un courrier manuscrit de l’intéressé, daté du 2 février 2010 et adressé à Loïk Le Floch-Prigent, autre conseil d’EDF ayant aussi signé des marchés de gré à gré avec l’énergéticien. La note évoque trois personnes clés de l’entourage d’Henri Proglio. D’une part, deux de ses fidèles collaborateurs venus avec lui de Veolia : son conseiller Denis Lépée et le secrétaire général Alain Tchernonog, auteur de la fameuse procédure de simplification des marchés de conseil dans le viseur de la justice. De l’autre, Nicole Verdier-Naves, alors très puissante responsable du pôle dirigeants, talents et formation des managers du groupe énergétique, pilier des ressources humaines d’EDF depuis 2000 et très au fait de l’imbrication de Praxis dans la gestion des carrières du groupe.

« En ce qui me concerne, indique le courrier de Gutman à Le Floch-Prigent, j’ai obtenu immédiatement un rendez-vous avec Denis Lépée en suivant ta recommandation. Ce sera pour le 13 octobre après-midi. Pour l’instant, interrogé par Nicole Verdier-Naves, Tchernonog n’a pas modifié sa position à mon égard (« exclusion » à la fin des contrats en cours ») n’ayant pas reçu, dit-il, d’instruction nouvelle de la part d’Henri Proglio. » En clair, la reconduction des contrats de David Gutmann semble incertaine.

Elle ne le sera pas longtemps puisque, dans les quatre ans qui suivent, le cabinet va encore facturer à EDF 1,17 million d’euros de prestations ! En juin 2014, un accord à 75 000 euros est aussi signé pour une mission de cinq mois. Son objet est assez éloigné du cœur de métier de Praxis. Il vise en effet à « valoriser le nucléaire dans l’opinion publique »… Résultat obtenu pour cette somme ? Deux rapports de 20 et 3 pages, fondés sur les réponses d’une vingtaine d’ingénieurs, précise la note de synthèse du PNF.

Déficit de management

L’omniprésence du sulfureux conseiller finira de vaciller avec l’arrivée de Jean-Bernard Lévy, qui prend la suite de Proglio en 2015.  « Somme toute, son emprise et son succès ont été les corollaires de périodes pendant lesquelles le groupe a connu des déficits de management », résume un ancien de la maison. Même les filiales d’EDF les plus poreuses aux préceptes du gourou prennent de la distance. Chez RTE notamment, où Praxis avait réussi à s’imposer au plus haut niveau, le robinet des contrats se tarit.

Le conseiller de synthèse y avait pourtant profondément fait son trou, sous la présidence de Dominique Maillard. À la tête du directoire du transporteur d’électricité de 2007 à 2015, ce polytechnicien et ingénieur du corps des mines en a été l’un des disciples les plus assidus. Au point d’intégrer le « corps professoral » de l’une des nombreuses structures de formation de Praxis, après son départ de l’entreprise (voir encadré). Le cabinet de coaching réclamera devant la justice 400 000 euros de réparation à RTE pour rupture abusive des contrats, insistant sur la longévité de « relation commerciale établie entre [lui] et la société RTE depuis de longues années, sans aucune interruption » depuis 1999. En vain. La procédure qu’il a intentée en appel s’est terminée fin 2019 à ses dépens.

Si David Gutmann est moins en cour chez EDF, le conseiller de synthèse n’a cependant pas négligé de réfléchir à l’avenir de son cabinet et à sa propre succession. Ses fils Raphaël et Michaël ont repris le flambeau chez Praxis et à l’IFSI. Le coach des grands patrons - qui n’a pas donné suite à nos sollicitations - a, lui, depuis quelques années complété ses activités. Il s’est lancé dans l’exploitation d’un vignoble bordelais, le Château Jouvente, aux côtés de son autre fils Benjamin. L’histoire ne dit pas si le breuvage est de synthèse…

Le gourou des patrons professe partout

Praxis international peut se targuer d’avoir coaché du tout-Paris des grands patrons. Le conseiller de synthèse affiche dans les clients qu’il a conquis en 30 ans une soixantaine de sociétés, administrations et autres organismes français ou étrangers, tous secteurs confondus (Renault, Holcim, Schneider Electric, SNCF, AG2R La Mondiale, mais aussi le ministère du travail ou la culture…). Bien implanté dans le secteur de l’énergie, le  consultant y a étendu sa clientèle à mesure que ses aficionados changeaient de poste. Exemple avec Pierre-Franck Chevet. L’ancien patron de la Direction générale de l’énergie et du climat (DGEC), aussi passé par l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), a conservé d’étroites relations avec David Gutmann tout au long de sa carrière, le faisant intervenir jusqu’à son dernier point de chute, l’IFP Energies nouvelles (IFPEN, ex-Institut français du pétrole) pour plancher sur le repositionnement de l’organisme public.

Foisonnant, le business du conseiller en synthèse s’est décliné en de multiples formats, proposés par ses différentes structures. Comme, ses séminaires annuels « Transformaction », organisés par son association Forum international de l’innovation sociale (IFSI), ou ses programmes de formation « Leading consultation » offrant sur plusieurs mois la possibilité de travailler sur la « transformation institutionnelle ».

Partageur, Praxis a de son côté ouvert ses rangs à plusieurs ex-dirigeants, pour les faire intervenir dans ses sessions. A ce titre, les anciens d’EDF et GDF se sont largement mobilisées : d’anciens managers comme Jean-François Millat, responsable aux RH d’EDF, Pierre Bornand, ex-directeur délégué de RTE, et même Jean Bergougnoux, l’ancien DG du groupe public (1987-1994) puis de la SNCF, y ont régulièrement professé. Idem chez GDF, où Praxis a connu ses heures de gloire dans les années 90 : Bernard Leblanc, directeur général délégué de l’entreprise entre 1996 et 2002, est même devenu administrateur de Praxis à partir de 2013. Il a été rejoint par Dominique Maillard, l’ancien président du directoire de RTE, en 2020.