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Continuer la lectureLes 1001 péripéties d’Arnaud Montebourg dans la fintech
Problèmes de financement, changement de cible... L’ancien ministre du redressement productif peine à lancer sa start-up BFR depuis 5 ans. Elle se positionne aujourd’hui sur la rénovation énergétique.
Enfin ! Après cinq années de contretemps, la fintech d’Arnaud Montebourg devrait lancer ses services « dans les prochaines semaines », promet l’ancien ministre. Baptisée BFR, cette start-up cible le marché de la rénovation énergétique. Elle se propose d’assurer le préfinancement des travaux jusqu’au versement effectif des aides publiques (cf. encadré). « Notre plateforme technologique analysera les données fournies par les emprunteurs. Sur cette base et cette foi, BFR délivrera sa décision de préfinancer, permettant le versement des fonds sous 48 heures aux emprunteurs, indique l’homme politique devenu entrepreneur. Les banques traditionnelles ne sont aucunement positionnées sur ce marché et notre produit n’a pas de comparable identifié. » Le président du conseil de surveillance fixe des objectifs ambitieux : plus de 100 millions d’euros de fonds collectés en 2024, puis un cash-flow positif en 2025. BFR s’est associé avec les sociétés de gestion Pristine et Twenty First Capital, cette dernière assurant la commercialisation imminente de l’offre.
C’est là le résultat d’une très laborieuse gestation. Avant d’adopter ce concept, la jeune fintech a d’abord étudié d’autres pistes. Celle d’une banque en ligne octroyant des microcrédits aux artisans, commerçants et microentrepreneurs. Les marques « Rebel banque » et « Bastille banque » avaient ainsi été déposées en 2019. BFR avait aussi topé avec l’Association française d’épargne retraite (Afer), qui s’était « engagée à proposer à l’ensemble de ses clients directs (760 000) les produits et services bancaires de BFR » et à « introduire BFR au réseau de son partenaire assureur Aviva », indique la société de Montebourg dans ses comptes. Mais ce projet nécessitait 20 millions d’euros de capitaux qui n’ont pu être réunis.
La start-up a alors pivoté vers un autre concept : vendre un logiciel de notation des clients (scoring) à des banques en ligne comme Orange Bank ou My French Bank de la Banque postale. À cette fin, BFR avait racheté pour 5 000 euros à la barre du tribunal de commerce les actifs d’une start-up concurrente, Finexcap, liquidée en 2022. Le lancement était prévu pour fin 2022. « Mais à ce jour, nous n’avons pas réussi à convaincre des banques d’acheter notre technologie, ni les investisseurs de nous suivre, explique Arnaud Montebourg. Et pour une raison connue de tous : les prêts garantis par l’État (PGE) qui ont déversé 120 milliards d’euros sur toute l’économie à partir de 2020 et ont fait disparaître tous les besoins alternatifs aux banques ou tous les besoins non servis par les banques. Ainsi, toutes les néobanques - des utilisatrices potentielles de notre technologie - ont commencé à décroître ou à se retirer du marché et, pour certaines, chuter : Mansa est en liquidation judiciaire, Orange Bank et My French Bank ont cessé leurs activités, Monabanq et MemoBank sont en perte. »
La jeune pousse a aussi rencontré des difficultés à réunir des financements. En 2022, une levée auprès de l’Afer n’a finalement pas abouti. La même année, une opération avec le fonds britannique Plutus de Mohammed Jamal a également fait chou blanc. Un protocole d’accord avait bien été signé, prévoyant l’apport de 3 millions d’euros, mais aucun sou n’a finalement été versé. L’affaire a même tourné au vinaigre : BFR a attaqué la société d’investissement devant le tribunal de commerce de Paris, réclamant 1,5 million d’euros de dommages. Mohammed Jamal a expliqué sa volte-face par un désaccord sur sa rémunération comme membre du conseil de surveillance de BFR, mais il n’a pas convaincu : les juges ont octroyé 150 000 euros de dommages à BFR. Toutefois, la start-up estime que ce n’est pas assez et a fait appel.
Finalement, seulement 1,5 million d’euros ont été levés en 2023 auprès des investisseurs existants : Arnaud Montebourg (via sa holding les Équipes du made in France), Preetam Ramdul (président du directoire de BFR), Stanislas Bernard (PDG de Twenty First Capital et vice-président de BFR), le boulanger Eric Kayser, l’ancien dirigeant du Crédit lyonnais Jean-François Hénin… ou encore Hervé Vinciguerra, un entrepreneur connu pour être mécène de l’association Anticor ou du site Blast, mais critiqué pour son utilisation de paradis fiscaux comme le Luxembourg ou Singapour. Lors de ce tour de table, la valorisation de BFR est tombée à 11,3 millions d’euros alors qu’elle atteignait 23 millions en 2021, lors de la précédente levée.
Au total, 4,3 millions d’euros de capitaux ont été réunis depuis 2019, auxquels s‘ajoutent des dettes, notamment un million auprès de Bpifrance (moitié emprunt innovation, moitié obligations) et un PGE de 100 000 euros. Cet argent frais a permis de financer les 3 millions d’euros de pertes cumulées à fin 2023. « Aujourd’hui, il reste 750 000 euros de dettes bancaires et le PGE est déjà remboursé à moitié », précise Arnaud Montebourg. Une nouvelle augmentation de capital a été envisagée au printemps 2024, mais finalement reportée après le lancement.
En raison de toutes ces difficultés financières, l’effectif (qui s’élevait à 4 personnes en 2021) a dû être réduit. « Nous avons dû supprimer toutes les dépenses de structure et de personnel », explique l’ancien ministre, qui précise que l’opérationnel est aujourd’hui assuré par les actionnaires (travaillant bénévolement) et des prestataires externes. Élisabeth Sabbah, qui était venue d’Orange Bank en 2019 pour assurer la direction marketing et relations clients de BFR, est repartie il y a un an chez AG2R la Mondiale.
Énième avanie : alors que la réglementation impose à BFR d’utiliser une banque dépositaire, la grande banque française initialement envisagée a fait faux bond en juillet dernier. Mais Arnaud Montebourg indique en avoir trouvé une autre, une « actrice majeure de la place financière ».
Et reste encore un sérieux problème : la start-up rencontre d’ultimes péripéties avec le fisc. En cause ? La taxe sur la valeur ajoutée. En effet, les entreprises dont les produits sont soumis à TVA peuvent demander à être remboursées de la taxe versée sur les commandes passées à leurs fournisseurs. BFR a ainsi obtenu que Bercy lui reverse 716 654 euros payés sur ses prestations informatiques. Mais l’administration a contesté cela, au motif que BFR voulait devenir une banque, une activité exonérée de TVA. Il a donc infligé un redressement fiscal d’un million d’euros, comprenant des pénalités de 40 % pour « manquement délibéré ». Il a même inscrit cette somme au registre des privilèges, afin d’être servi en premier en cas de défaillance de l’entreprise… Une douloureuse contestée par BFR, qui argue que ses services seront bel et bien soumis à la TVA. « J’ai ajouté [auprès du fisc] que si un ancien ministre de l’économie se soustrayait à la collecte de la TVA, il serait hautement reprochable », ajoute Arnaud Montebourg.
Malgré toutes ces embûches, il pense déjà à la suite. Son site web indique que BFR pourrait ensuite s’attaquer au marché de la dépendance.
Contactés, Mohammed Jamal et ses avocats n’ont pas répondu.
Les clients de BFR
Parmi les différents intervenants de la rénovation énergétique, Arnaud Montebourg indique cibler deux types de clients :
- les délégataires qui produisent les Certificats d’économie d’énergie, reçoivent les moyens publics de MaPrimRenov’, et agrègent des dossiers de rénovation énergétique. Ils sont obligatoirement agréés par l’Agence nationale de l’habitat (Anah)
- les mandataires qui sélectionnent les dossiers en travaillant avec un réseau d’auditeurs énergétiques et d’installateurs, les font financer auprès des délégataires et surveillent les travaux en engageant leur responsabilité.
BFR leur propose de préfinancer les certificats d’économie d’énergie et Ma Prime Renov’, leur évitant ainsi de faire l’avance de trésorerie pour financer les travaux, avant d’être payés par la puissance publique.
Arnaud Montebourg assure avoir déjà reçu plus de 100 millions d’euros de demandes de financement, et avoir signé des lettres d’intention portant sur « un engagement de financement de plus de 60 millions d’euros » avec quatre acteurs du secteur, « tous affiliés chez l’Anah » :
- Energia ECQ, créé en 2018 et qui revendique 113 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2023.
-Enerlis, créé en 2013 et qui revendique 100 millions d’euros de chiffres d’affaires en 2013
- Cofirenov, créé en 2019, société sœur de Caseb (63 millions d’euros de chiffres d’affaires en 2023).
- Énergie Invest (dont le nom commercial est Général Énergie), créé en 2018 et dont le chiffre d’affaires s’élève à 75 millions d’euros selon CF News.
Arnaud Montebourg ajoute que « la responsabilité du choix du dossier, de l’installateur et de l’établissement du dossier dépourvu de fraude repose sur nos seuls clients qui ont le devoir d’assurer la bonne réalisation de leur prestation financée par les Certificats d’économie d’énergie et MaPrimRenov’ ».
Arnaud Montebourg ouvre son capital
L’ancien ministre du redressement productif s’est lancé dans les affaires en créant en 2015 une holding baptisée les Équipes du made in France, qui a ensuite investi dans ses différents projets : BFR, Compagnie des amandes, le miel Bleu blanc ruche, les glaces la Mémère…. En 2021, cette structure a levé 1,4 million d’euros auprès d’Emmanuel Goldstein (directeur général de Morgan Stanley France) et d’Olivier Pouvesle (patron de la société de travaux publics HP BTP). Puis en début d’année, Arnaud Montebourg a fait rentrer au capital son associé dans la Compagnie des amandes, François Moulias, qui fut longtemps le partenaire du promoteur immobilier Bruno Ledoux puis dirigeant du quotidien Libération. À cette occasion, les Équipes du made in France ont été valorisées 15,5 millions d’euros. Le capital se répartit entre Arnaud Montebourg (78,6 %), Olivier Pouvesle (10,4 %), François Moulias (7 %) et Emmanuel Goldstein (3,9 %). En 2022, la société a réalisé un bénéfice symbolique de 23 euros sur un chiffre d’affaires de 473 360 euros.