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Continuer la lectureAudit carbone : l’heureuse « erreur » qui a permis à Greenly de gonfler ses revenus
L’activité de la start-up du French Tech 120 aurait reculé en 2023 sans un étonnant micmac comptable.
On peut être fort en comptabilité carbone, et beaucoup moins bon en comptabilité tout court. La preuve, avec la start-up Greenly, spécialiste de l’audit carbone pour les PME. Fondée en 2019, la structure, dont le PDG Alexis Normand accompagnait Emmanuel Macron à Dubaï lors de la COP 23 en décembre dernier, assure surfer sur une croissance rapide. Elle fait même partie du French Tech 120 qui accompagne les 120 jeunes pousses les plus prometteuses. Au début du printemps, elle a d’ailleurs réussi à attirer de prestigieux investisseurs américains, dont Fidelity International Strategic Ventures, Benhamou Global Ventures, HSBC, HP Entreprise, lors d’une levée de fonds de 49 millions d’euros.
Mais depuis, la « climatech » a discrètement - et nettement - corrigé à la baisse les performances financières qu’elle avait officiellement enregistrées lors des deux années précédentes. Le 24 juin dernier, le chiffre d’affaires annoncé en 2022 a finalement été divisé par deux, et la moitié a été reportée sur l’année suivante, pour une activité 2023 de 5,8 millions d’euros. « La société a procédé à une correction d’erreur dans les comptes 2022. Le chiffre d’affaires a été surévalué à hauteur de 2,13 millions d’euros », précise un appendice dans les comptes annuels 2023 de l’entreprise. La justification ? « La société effectue des prestations de services dans le cadre de contrat Software As A Service. Dans ce cas de figure la doctrine préconise que le chiffre d’affaires soit étalé sur la durée du contrat », explique le document. Interrogé par l’Informé, Greenly ne « commente pas ses méthodes comptables ».
Les entreprises de l’audit carbone, comme tous les fournisseurs de logiciels, commercialisent des abonnements à leurs solutions sur plusieurs années : ici, la start-up aurait comptabilisé dans ses résultats 2022 les montants de contrats courants sur plusieurs exercices… « Il arrive de faire des erreurs, mais ce qui est surprenant, ce sont les montants concernés : ils représentent la moitié de l’activité 2022 !, constate, étonné, un expert-comptable. Cela change la tendance : sans cette opération, le chiffre d’affaires 2023 de Greenly aurait reculé par rapport à 2022. » Le niveau de déficit, lui, reste important : la start-up a enregistré 14,3 millions d’euros de pertes en 2023. « La stratégie commerciale est très agressive, avec une grosse pression pour les commerciaux, assure pourtant un ancien de Greenly. Mais l’enjeu, c’est surtout de garder les clients. » Clé dans ce secteur, la capacité de rétention des clients progresserait à la faveur d’évolutions méthodologiques. « Greenly utilisait exclusivement des ratios monétaires au départ, mais maintenant ils proposent tout une gamme de produits dont l’analyse en cycle de vie, qui prend en compte de nombreux facteurs supplémentaires au bilan carbone » avance Farhad Kaffash, ex-responsable de la méthodologie chez Greenly. À coup sûr, les investisseurs de la start-up seront curieux de voir l’effet sur le chiffre d’affaires 2024…
La méthodologie d’audit carbone en question
« Le Bilan Carbone. En beaucoup plus accessible ». C’était encore le slogan de Greenly en 2023. Une stratégie de volume pour pas cher, dénoncent ses concurrents. « On récupère beaucoup de clients déçus dans la durée », assure un rival direct. La profession reproche à la start-up de n’auditer que les dépenses de l’entreprise pour extrapoler le montant de gaz à effet de serre émis.
Une guerre des méthodologies divise encore le secteur. « Les adeptes du bilan carbone à la va-vite n’ont qu’à bien se tenir ! », a exposé le fondateur de Nooco, auditeur carbone spécialisé sur le bâtiment sur LinkedIn fin septembre… Selon cette filiale du spécialiste de l’efficacité énergétique Deepki, utiliser des ratios monétaires pour auditer les émissions de gaz à effet de serre serait une démarche « qui fonce dans le mur » . D’après des tests comparatifs, le recours à cette méthode plutôt qu’à une analyse plus poussée en termes de cycle de vie sous-évalue les émissions dans le bâtiment. En clair, la technique ne permettrait pas d’identifier toutes les émissions. Un point de vue partagé par l’Association pour la transition Bas Carbone, ABC, qui explique sur son site internet qu’ « une entreprise se contentant d’étudier ses factures se fait une fausse idée de ce qu’est une collecte de données en comptabilité carbone ».
Greenly assure à l’Informé « privilégier l’analyse sur les flux physiques » et non pas les flux monétaires. Reste que la jeune pousse n’a toujours pas obtenu le Graal de l’audit carbone en France : la certification de l’ABC, qui permet officiellement de vendre des Bilan Carbone à la méthode irréprochable. « La certification est en cours » promet Greenly, tout en précisant que sa plateforme est le « premier outil de comptabilité carbone pour les entreprises à avoir fait vérifier sa méthodologie de calcul par Afnor Certification » en juin dernier. Ce label garantit que sa méthode est conforme aux exigences internationales GHG Protocol et à la méthode de calcul de l’ADEME, BEGES. L’approche « Bilan Carbone » propose des étapes supplémentaires, comme l’adoption d’un plan d’action pour réduire les émissions ainsi qu’une restitution.
Une réponse de Greenly
« Dans un article du 3 octobre 2024, L’Informé a mis en cause la société Greenly qui a tenu à apporter les précisions suivantes : Contrairement à ce qui était affirmé, notre chiffre d’affaires n’a pas été surévalué et ne comportait pas d’erreurs, sa réévaluation n’est que le produit d’un changement de méthodologie comptable décidée, avec le soutien de nos investisseurs, à la suite d’un audit que nous avons volontairement demandé afin d’être plus juste et plus transparent. De même, les accusations d’adopter une stratégie de volume à prix cassé et d’être dépendants des ratios monétaires ne font pas sens puisque nous privilégions une approche physique dans l’audit des émissions de gaz à effet de serre. La qualité de notre méthodologie a toujours été une priorité et nous soutenons activement la création d’une instance de vérification qui garantirait la qualité des bilans GES réalisés.
Enfin, alors que l’article insiste sur le fait que Greenly ne dispose pas d’une certification de l’ABC, celui-ci omet de préciser que ce processus est en cours, que son issue est prévue avant la fin 2024, et que Greenly a déjà aligné sa méthodologie sur toutes les standards réglementaires de réalisation des bilans d’émissions de gaz à effet de serre (Méthode BGES V5 de l’ADEME) et du GHG Protocol Corporate Standard (2004), après une vérification par Afnor Certification à la suite d’un audit de plusieurs semaines. »