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Continuer la lectureLa France sort le chéquier pour relancer l’avion entre Strasbourg et Berlin
Surprise. L’État va subventionner une liaison aérienne à l’utilité contestée et alors que la future ligne de train Paris-Berlin pourrait passer par la capitale alsacienne.
« La France a décidé (...) de concéder à un transporteur aérien (...) le droit d’exploiter à titre exclusif ces services aériens à compter du 1er octobre 2023 ». Voilà un appel d’offres qui devrait provoquer d’intenses débats. Émanant de l’État et daté du 16 juin, il encourage donc une compagnie aérienne à opérer une liaison de 1 h 20 entre Strasbourg et Berlin, deux villes distantes de 750 kilomètres. Faute de trafic, cette ligne avait été abandonnée il y a 24 ans. Et ce projet intervient alors que la future ligne de train à grande vitesse Paris-Berlin doit ouvrir en 2024, avec un arrêt possible à Strasbourg. « Nous ne sommes pas sur les mêmes objectifs ni sur les mêmes publics » objecte Renaud Paubelle, à la tête de l’aéroport de Strasbourg-Entzheim, à l’origine du projet d’un nouveau vol pour la capitale allemande.
Cette ligne aérienne étant structurellement déficitaire, l’État a promis de subventionner l’exploitant pour qu’il rentre dans ses frais. La Direction générale de l’aviation civile envisage ainsi de consacrer la somme de 4,5 millions d’euros hors TVA pour faire voler ces avions, à raison « au minimum, d’un aller-retour par jour le lundi et le jeudi pendant 46 semaines par an, notamment pendant les semaines de session du Parlement européen ». Avec des horaires qui collent à ceux des sessions parlementaires, et ce toutes les semaines, quand bien même les eurodéputés ne sont susceptibles de l’utiliser qu’une fois par mois.
Pour justifier ces subventions publiques à un opérateur privé théoriquement prohibées, le gouvernement ranime le régime des obligations de service public rendues possible par le règlement européen 1008/2008. Elles permettent d’accorder un monopole d’exploitation sur une ligne contre monnaie sonnante. C’est évidemment sur la présence à Strasbourg du siège du Parlement européen que s’appuie l’État pour accorder son aide. Deux autres lignes, vers Amsterdam et Madrid, sont d’ailleurs déjà subventionnées.
« Le risque d’une obligation de service public, c’est que les avions ne soient pas tellement remplis. Mais Berlin, c’est une liaison qui a du sens » assure le directeur général de l’aéroport de Strasbourg, qui compte aussi sur les échanges internationaux suscités par le Conseil de l’Europe, également situé à Strasbourg, les universités locales et les entreprises de la région.
Dans son combat pour l’avion, l’aéroport alsacien a pu compter sur le soutien des collectivités locales qui se sont, les unes après les autres, mobilisées aux côtés de la Chambre de Commerce et d’Industrie Alsace Eurométropole. La collectivité européenne d’Alsace, la Région Grand Est mais aussi Strasbourg Eurométropole auraient donné leur aval à l’automne dernier lors d’une réunion à la préfecture.
Sollicité par la France, le Parlement européen a aussi soutenu le projet. Interrogé par l’Informé, il confirme « l’importance pour l’institution parlementaire d’une bonne accessibilité et connexion du siège du Parlement, tout en tenant compte de l’impact carbone et des temps d’accès ». Pourtant, les parlementaires européens rechignent de plus en plus à rejoindre Strasbourg tous les mois depuis que la crise sanitaire a ouvert la possibilité de réunions et de votes à distance ; l’activité parlementaire, déjà principalement localisée à Bruxelles, se fait de plus en plus en Belgique et de moins en moins en France.
L’Allemagne et les eurodéputés ne voient pas le projet d’un bon œil
Le son de cloche est différent outre-Rhin. Les élus allemands représentent le plus gros bataillon du Parlement européen, avec 96 élus, contre 74 pour la France. Mais le gouvernement d’Olaf Scholz ne se sent pas du tout mobilisé par cette nouvelle liaison vers sa propre capitale. « L’Allemagne ne s’est pas opposée à l’appel d’offres, mais ne participera pas au fait de subventionner la ligne Strasbourg-Berlin, explique à l’Informé le ministère des Transports allemand. L’Allemagne est engagée dans le développement de connexions ferroviaires directes au sein de l’Union européenne. La Deutsche Bahn et la SNCF ont un accord pour mettre en place une connexion directe Paris-Berlin dans un futur proche, qui bénéficiera à tous les voyageurs ». De fait, cette ligne très attendue fait l’objet d’un accord depuis 2022 entre la Deutsche Bahn et la SNCF. Prévue pour la fin 2023, elle devrait finalement démarrer en 2024 en raison de problèmes techniques concernant des travaux en cours en Allemagne, mais aussi la saturation des équipements notamment en gare de Strasbourg. Le gouvernement français a demandé début juin à la SNCF de revoir sa copie, après la présentation d’un tracé ne passant pas par Strasbourg mais par Sarrebruck.
Les élus européens interrogés sont aussi gênés aux entournures. « Ce vol n’est pas intéressant pour le Parlement européen, car il ne répond pas à nos besoins » assure Anne Sander, eurodéputée LR. Et chez les Verts, la réaction est plutôt horrifiée. « La France fait encore une fois le choix de la facilité en défendant le principe d’une liaison aérienne. Ce projet est en totale contradiction avec les engagements du Green Deal qui vise à baisser drastiquement les émissions de CO₂ jusqu’à la neutralité carbone. La priorité devrait être de valoriser le réseau ferroviaire » assure Karima Delli, eurodéputé EELV et présidente de la Commission des transports du Parlement européen.
Le ministère des transports français n’a pas souhaité réagir.