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Continuer la lectureGrands projets nucléaires : la guerre des clans est engagée chez EDF
Alors que le PDG Luc Rémont devrait bientôt modifier la composition de son comité exécutif, des désaccords apparaissent dans le top management sur le pilotage des grands chantiers du groupe.
À grand chantier, grande réorganisation. À la veille de lancer son programme Nouveau nucléaire, EDF se met en ordre de marche pour construire six EPR 2 d’ici 2043. L’enjeu pour le groupe présidé par Luc Rémont ? Disposer d’une organisation plus fonctionnelle en matière de gestion de grands projets. Car c’est là que le bât blesse chez l’énergéticien. Pour espérer faire sortir de terre, dans les temps, ces futures centrales, EDF doit résoudre l’un des problèmes d’organisation qui a lourdement pesé sur son dernier chantier majeur, la construction de l’EPR de Flamanville. La confusion des rôles entre maître d’ouvrage (celui pour qui sont réalisés les travaux) et maître d’œuvre (celui qui les réalise) - dont elle avait la double charge - a plombé le chantier : l’EPR normand, dont le coût a été six fois plus élevé que prévu, n’entrera ainsi en service qu’en 2024 au lieu de 2012. L’ex-patron de PSA, Jean-Martin Folz, chargé en 2019 d’un rapport sur les causes de ces dérives, avait d’ailleurs vertement critiqué cette « gouvernance inappropriée ».
Mais au sein du top management, les avis sont partagés sur la façon dont doivent être réparties les responsabilités industrielles. Avec une question centrale : qui doit porter le rôle de « chef de projet », en particulier en ce qui concerne la maîtrise d’œuvre ? Deux camps se dessinent. D’un côté, le duo composé de Bernard Fontana, patron de la filiale d’EDF Framatome, et Alain Tranzer, DG délégué à la qualité industrielle et aux compétences nucléaires. Les deux militent pour que la maîtrise d’œuvre repose davantage sur les partenaires industriels et les filiales du groupe. En clair, que ceux-ci aient la main sur le portage opérationnel des projets, du parc de centrales existant à la construction des nouveaux réacteurs. Cette option serait une rupture majeure au sein du groupe car la maîtrise d’ouvrage d’EDF aurait alors une responsabilité limitée.
De quoi susciter la grogne de l’autre clan, porté par Cédric Lewandowski et Xavier Ursat, respectivement patrons de la Direction du parc nucléaire et thermique (DPNT) et de la Direction ingénierie et projets nouveau nucléaire (DIPNN). Ils plaident, de leur côté, pour que les équipes nucléaires d’EDF gardent la main sur le pilotage et ne soient pas cantonnées à la maîtrise d’ouvrage.
Cette réattribution des rôles est aussi poussée par la chaîne industrielle, à commencer par les grands fournisseurs comme Bouygues (génie civil) ou Framatome (chaudières). « À l’étranger, la compétence de gestion de grands projets nucléaires est endossée par les équipementiers. En France, c’est EDF qui l’a exercée ces dernières années, avec le succès que l’on sait », soupire un représentant de la filière industrielle. Cette répartition est aussi celle qui prévaut pour les grands projets militaires, à l’instar du futur porte-avion nucléaire nouvelle génération (PANG) pour lequel la maîtrise d’ouvrage est assurée par la Direction générale de l’armement (DGA) et la maîtrise d’œuvre par les industriels comme Naval Group, les Chantiers de l’Atlantique et TechnicAtome (chaufferies).
Fébrilité au comité exécutif
Ces divergences de vues interviennent dans un contexte de grande fébrilité au sein du top management. Aux manettes depuis l’automne, Luc Rémont doit présenter cet été son plan stratégique. Il n’a pas encore modifié les directeurs de ses grandes directions industrielles. Pour l’heure, seuls sont partis le secrétaire général Pierre Todorov, remplacé par Brice Bohuon, et le DRH Christophe Carval, à qui Caroline Chanavas a succédé. La perspective d’un coup de balai est redoutée au comité exécutif.
À la tête de la production d’électricité d’origine atomique et thermique depuis 2019, Cédric Lewandowski part avec un handicap : il doit répondre des énormes difficultés rencontrées par le parc nucléaire entre 2021 et 2022 en raison des problèmes de corrosion sous contrainte survenues dans plusieurs centrales et ayant conduit à leur arrêt simultané. Xavier Ursat, chargé il y a huit ans de l’ingénierie et du nouveau nucléaire, doit, lui, prouver qu’il peut mettre en musique le déploiement des futurs EPR2. Et ce, malgré les difficultés persistantes de Flamanville, qui relève de son périmètre. Arrivé plus récemment comme DG à la qualité industrielle et aux compétences nucléaires, Alain Tranzer n’a pas (encore) à répondre d’un mauvais bilan. Chargé depuis 2020 du plan de pilotage « excell », lancé par EDF pour muscler sa capacité à mener les grands projets, il peut davantage cultiver ses ambitions. Quant à Bernard Fontana, moins exposé puisqu’extérieur au Comex, il aurait gros à gagner avec une reprise en main de la gestion de projets par les équipementiers. L’intéressé accueillerait volontiers dans son périmètre de supervision une entité comme Edvance, qui conçoit et fabrique l’îlot nucléaire des réacteurs EPR… Avec l’idée de renforcer l’influence du chaudiériste au sein de cette filiale qu’il détient en commun avec EDF.