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Continuer la lectureComment les pouvoirs publics ont torpillé un engrais prisé des agriculteurs bio
Les « engrais perlés », fabriqués en Chine à partir de canne à sucre ou de maïs ont bouleversé le marché de la fertilisation bio en France. Selon nos informations, le dernier produit autorisé devrait être prochainement interdit.
Mauvaise nouvelle pour les agriculteurs bio. Alors que les engrais perlés, des intrants végétaux issus de canne à sucre ou de maïs, se sont imposés dans les champs bio, les voilà dans le collimateur des autorités tricolores. Deux produits ont déjà été interdits. L’Azopril doit être banni des parcelles biologiques dès avril prochain, comme le NovaEm. Et, selon nos informations, l’Orgamax suit le même chemin. La DGCCRF a ouvert une enquête qui pourrait aboutir d’ici quelques semaines à son interdiction en agriculture labellisée AB.
Pour la filière, c’est un coup dur. Longtemps, les cultivateurs bio ont dû se contenter d’engrais pauvres en azote, un nutriment pourtant indispensable au bon développement des plantes. Pour pallier ce déficit, beaucoup devaient recourir, en complément, à diverses farines animales riches en protéines, donc en azote, mais non labellisées. De quoi faire les affaires de l’agriculture conventionnelle, qui voyait là un merveilleux moyen de valoriser ses déchets. Mais la solution avait ses défauts : cher et décrié depuis la vache folle, ces farines pouvaient en outre déplaire aux consommateurs végétariens. C’est là que l’arrivée des engrais perlés, en 2019, a tout changé. Ces petites billes noires et rondes, pratiques à épandre, attestées par l’organisme Ecocert pour l’Azopril et ControlUnion pour l’Orgamax, présentent un taux d’azote surprenant de 10 à 12 %, très supérieur aux engrais végétaux classiques.
Très vite, les agriculteurs s’en sont donc emparés, notamment pour la fertilisation des céréales, de la Champagne au Gers en passant par la Bourgogne. Les ventes ont explosé. De 8 000 tonnes en 2020, les volumes de l’Azorpril ont bondi à 24 000 tonnes en 2021, ceux de l’Orgamax à 15.000 tonnes. Mais ce succès fulgurant n’a pas fait que des heureux. Cette percée a entraîné la chute des prix des principaux produits concurrents : les engrais issus de l’équarrissage, un marché d’environ 70 000 tonnes par an. Et plus précisément les références dites de catégorie 2, soit les animaux impropres à la consommation. Alors que les coproduits de la catégorie 1 sont recyclés en croquettes pour chien et chats, ceux des animaux morts à la ferme sont transformés en farine. Des mixtures notamment commercialisées par Terrial. Alors forcément, cette filiale d’Avril et de Suez, spécialiste des bioressources, qui recycle notamment les boues d’épuration, a vu d’un mauvais œil la déferlante de petites billes chinoises.
Minéral ou organique : doutes sur l’origine de l’azote
Sans surprise, l’industriel a questionné ces nouvelles formules. « Quand on nous a proposé de commercialiser le produit, notre service qualité l’a examiné, et on a trouvé de l’azote organique, mais aussi un taux d’azote ammoniacal très important, explique Ollivier Péan, directeur général de Terrial. Cela a créé un doute sur l’origine et la quantité d’azote de synthèse ajoutée, qui n’est toujours pas levé ».
Et ce doute, c’est bien tout le problème. S’il est issu de sulfate d’ammoniac fabriqué à partir de gaz, l’azote ammoniacal d’origine minéral est interdit en bio. S’il provient d’une source végétale, ce qu’assurent ses distributeurs, c’est un processus assez révolutionnaire qui a de quoi inquiéter le secteur de la fertilisation. « Nos engrais sont issus d’une usine d’acides aminés en Chine, Meihua, assure François Devillers, détenteur de la marque Orgamax. Ils sont fabriqués à partir de résidus de maïs et d’eau fermentés, puis chauffés à haute température : c’est un procédé novateur. » Lors d’un référé devant le tribunal administratif de Nantes, la société Terram, dont l’Azopril est fabriqué dans une autre usine chinoise, Fuhang, a détaillé sa recette : le recours à la glutamine qui se décompose systématiquement sous l’effet de la chaleur permet au produit fini de contenir de l’ammoniaque, naturellement issu du process de fabrication.
Mais cette origine organique, théoriquement acceptée par le règlement bio, ne convainc pas les autorités tricolores. Après de longues tergiversations au sein du Comité National de l’Agriculture Biologique, au sein de l’INAO, le gouvernement français s’est emparé du dossier. Ni une ni deux, le Secrétariat Général aux Affaires européennes a interrogé la Commission européenne, en prenant l’exemple de l’Azopril, pour savoir si l’engrais était utilisable en agriculture biologique. Dans une longue réponse, que l’Informé publie, l’exécutif européen a tranché le 19 juillet 2022. Avec 50 % d’azote ammoniacal, un engrais n’est pas utilisable en bio, point final. « La Commission européenne ne s’est pas interrogée sur l’origine de l’azote, mais sur la proportion » constate Olivier Catrou, responsable du bio à l’INAO.
Depuis, la DGCCRF et l’ensemble de la filière bio s’appuient sur l’avis défavorable de Bruxelles pour alimenter ce « doute » sur ces engrais. Et avancent d’autres arguments de nature assez diverse contre le fertilisant. À la Fédération nationale de l’agriculture biologique par exemple, c’est surtout l’origine géographique qui coince. « Ce n’est pas cohérent d’aller chercher des engrais bio à l’autre bout du monde » explique la FNAB à l’Informé. « Avec la crise ukrainienne et l’envol des prix des engrais conventionnels, certains agriculteurs se sont tournés vers des nouveaux produits plus locaux, comme les fientes et fumiers de volailles, le compost de boues d’épuration… C’est une option qui cadre plus avec l’économie circulaire » témoigne Ollivier Péan de Terrial.
Pour les distributeurs des engrais perlés, toutes ces mises en cause n’ont qu’une seule raison. « On a gêné un marché établi où l’on recycle des carcasses et des boues d’épuration dans les champs, se désole Sébastien Ferran, à la tête de Cilcasol. ll y a eu du lobbying de la part des autres fabricants d’engrais pour interdire nos produits, alors qu’ils peuvent aider le bio à décoller. » Et le patron de Terram, Patrick Gambier, d’abonder : « L’Azopril permet à la filière d’échapper au monopole des producteurs de farines de viandes, qui imposent leurs prix, et dont les volumes vont diminuer. »
Engrais chinois contre soja brésilien
Fondée ou non, l’interdiction des engrais perlés complique la tâche des agriculteurs bios. Alors que l’inflation incite les consommateurs à se détourner des produits les plus chers, les cultivateurs font face à une hausse des coûts de fertilisation, avec des farines de plus en plus chères, autour de 700 euros par tonne. Pas de quoi encourager les conversions de parcelles. Malgré la volonté affichée du gouvernement, les surfaces agricoles en bio peinent à progresser, toujours bloquées à 12 % du total des hectares cultivés dans l’Hexagone. Et la France a beau être, de loin, le premier producteur de blé en Europe, avec 30 millions de tonnes par an, elle n’est pas autonome en blé bio et doit chaque année en importer, notamment d’Allemagne.
« Il va peut-être falloir s’interroger sur les formulations des engrais, sur leur définition » soutient Olivier Catrou, qui rappelle que l’azote utilisé en agriculture bio ne relève pas de l’économie circulaire. Qu’il soit issu des fientes ou de farines animales, l’azote qui fertilisera les champs bio en France 2023 proviendra principalement de l’alimentation des bestiaux. Donc du… soja, importé à 90 % d’Amérique du Sud.
Mi-février, un bateau chargé d’Azopril a quitté le port de Saint-Nazaire pour aller fertiliser bio, mais ailleurs : au Royaume-Uni. Comme ce dernier, plusieurs pays européens, dont la Belgique, les Pays-Bas, l’Estonie et la Lettonie continuent d’utiliser les engrais perlés asiatiques. La rupture du marché unique est consommée dans le bio - et l’objectif de 25 % de terres en bio en 2030 fixé par la Commission européenne semble plus lointain que jamais.
Une réglementation complexe
La réglementation qui encadre les engrais du bio est à la fois laxiste… et tatillonne. Laxiste, elle autorise bon nombre d’intrants non bio, provenant de l’agriculture conventionnelle qui ne se gêne pas pour se délester de ses coproduits et autres effluents organiques. Tout y passe : poudre de viande, de plume, d’os, de poils ou de sang d’animaux. Tatillonne néanmoins car tous les engrais minéraux azotés sont proscrits. Les intrants autorisés, détaillés dans le règlement “bio” européen ne le sont pas tous en France, l’Hexagone ayant sa propre lecture du texte. Ainsi, les fientes de volaille d’élevages industriels sont autorisées en bio ; en France, seulement si le poulailler rassemble moins de 30.000 poulets.