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Blocage des sites porno : le sort de Xnxx, XVideos et Pornhub bientôt tranché

Le Conseil d’État s’apprête à statuer sur le dispositif de contrôle d’âge adopté par le Parlement. Son annulation complète est possible.

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THIBAUT DURAND / Hans Lucas via AFP

S’appliquera ou ne s’appliquera pas ? Pour protéger les mineurs, le parlement a voté en 2020 la création d’un dispositif forçant les sites X à contrôler l’âge de leur public. Ce texte, détaillé par un décret d’application d’octobre 2021, permet à quiconque de saisir le président de l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom) afin que les éditeurs soient enjoints à corriger le tir dans les 15 jours. Sinon ? Les plateformes risquent une procédure judiciaire de blocage chez les principaux fournisseurs d’accès à Internet (FAI). Mais cette menace pourrait ne jamais être mise à exécution. Jamais la justice n’a pris une telle décision pour l’instant et les sites X multiplient les actions pour tuer cette législation dans l’œuf. Dernière en date, Xnxx et XVideos, deux acteurs tchèques, ont réclamé devant le Conseil d’État l’annulation pure et simple du décret d’application. Saisie le 7 février 2022, la haute juridiction administrative s’apprête à rendre son arrêt dans les semaines à venir, a appris l’Informé.

Bientôt inscrite au programme de la section du contentieux d’ici la fin de l’année, sa décision est très attendue. De son résultat dépend le sort de cinq sites pornos très populaires (Xnxx, Xvideos, PornHub, Tukif et XHamster) : le président de l’Arcom en a demandé blocage devant le tribunal judiciaire, mais la juridiction parisienne a préféré reporter sa décision, attendant que le Conseil d’État tranche la question de la légalité du décret. Plus largement, élus, associations et industriels du porno piaffent de savoir si oui ou non, le dispositif imaginé par l’exécutif pourra s’appliquer.

Contactée par l’Informé, la sénatrice Marie Mercier, auteure en 2020 de l’amendement organisant ces procédures de blocage, dénonce des retards à répétition : le recours a été enregistré au Conseil d’État depuis près de deux ans maintenant, alors que le gouvernement avait lui-même attendu 14 longs mois avant de publier au Journal officiel le décret attaqué ! Selon nos informations, ce délai de traitement est lié à d’épineuses questions de coordination avec la jurisprudence de la Cour de justice de l’Union européenne. L’un des points de crispation concerne la phase dite de notification. Lorsqu’un État membre comme la France entend imposer des obligations à des éditeurs installés dans d’autres États européens, il doit respecter toute une série de règles. D’abord, informer Bruxelles qui dispose d’un délai de trois mois pour en ausculter la conformité avec le droit de l’Union (le délai de « statu quo », dans le jargon). Ensuite, avant de mettre en œuvre spécifiquement ce cadre, l’Arcom doit contacter son homologue dans l’État membre où est installé le site X pour l’inviter à prendre lui-même les mesures correctives. Et ce n’est que dans l’hypothèse où ses actions sont insuffisantes que la France peut agir directement, sachant qu’elle doit une nouvelle fois notifier sa décision à venir à la Commission et aux États membres concernés. Les sites X estiment, devant la justice, que ces règles n’ont pas été respectées. Pire, le décret français porterait une atteinte disproportionnée à la liberté d’expression, au principe de sécurité juridique et à la liberté d’entreprendre, faute notamment de préciser comment doit s’opérer le contrôle d’âge.

Un autre danger plane sur cet édifice. Il a été retracé par Marie Mercier dans un courrier adressé à la Commission européenne fin octobre, que l’Informé a pu consulter. La sénatrice cible le projet de loi visant à sécuriser et réguler l’espace numérique (SREN) porté par Jean-Noël Barrot, ministre délégué au numérique. Le texte, toujours en phase d’adoption au Parlement, refonde les rouages du blocage des sites X en France : d’une part, il charge l’Arcom de définir un référentiel technique que devront respecter les sites pornos dans leur solution de contrôle d’âge. D’autre part, il attribue à l’autorité la capacité de sanctionner directement les mauvais élèves, sans passer par la case justice. « Si ce projet de loi venait à être adopté et promulgué, écrit la parlementaire dans sa lettre, il serait à craindre que les sites engagent les mêmes manœuvres dilatoires pour éviter un blocage par la justice. Il serait ainsi dommageable de repartir de zéro alors que tous les stratagèmes employés par l’industrie du porno contre mon amendement semblent arriver à leur terme : n’aurait-il pas mieux valu que le Gouvernement français soutienne pleinement la loi du 30 juillet 2020 ?  ». Elle se demande par ailleurs si le référentiel technique programmé par la loi SREN ne risque pas de contrevenir lui-même au tout récent règlement sur les services numériques (DSA, Digital Services Act). Contactée, la sénatrice ne décolère pas : « avec mon amendement initial, adopté à l’unanimité dans le cadre de la loi du 30 juillet 2020, nous avions responsabilisé les sites en leur laissant le choix des armes, sans risque d’arbitraire pour contrôler l’âge des internautes. Je crois que Jean-Noël Barrot n’a pas compris où il mettait les pieds, alors que la loi sur le numérique risque d’éteindre des années de procédures en cours, tout en étant à son tour contestée par les plus gros sites pornos ». Pour limiter ce risque, un article du projet de loi SREN prévient que la nouvelle procédure de blocage ne pourra entrer en vigueur qu’en 2024. Et toutes les procédures déjà engagées au 31 décembre 2023 resteront régies par les précédentes règles adoptées en 2020.

Une procédure de blocage peut en cacher une autre

Le 2 août 2021, deux associations, la Voix de l’enfant et e-Enfance, ont assigné les principaux FAI français pour réclamer également le blocage de plusieurs sites pornographiques (Pornhub, Tukif, Xnxx, Xhamster, Xvideos, Iciporno, Youporn, Redtube et MrSexe). Une procédure fondée sur d’autres dispositions que la loi contre les violences conjugales, et donc sans passage devant l’Arcom. L’initiative n’a pas été immédiatement fructueuse : en octobre 2021 et mai 2022, le tribunal judiciaire puis la cour d’appel de Paris ont barré leur route, estimant que ces associations auraient d’abord dû s’adresser aux éditeurs des sites X pour tenter de trouver une solution de contrôle d’âge. En octobre 2023, la Cour de cassation a désavoué cette réponse : la Voix de l’enfant et e-Enfance ont pu légalement agir directement auprès des FAI. La haute juridiction a renvoyé le dossier devant la cour d’appel de Paris, qui rendra sa décision au plus tôt en 2024.

Petite histoire récente du blocage des sites pornos en France

  • 30 juillet 2020 : publication de la loi contre les violences conjugales, dont l’article 23 organise la procédure de blocage
  • 27 novembre 2020 : l’Observatoire de la Parentalité et de l’Éducation Numérique (OPEN), le Conseil Français des Associations pour les Droits de l’Enfant (COFRADE) et l’Union nationale des associations familiales (UNAF) se lancent dans la bataille : ils saisissent le CSA (devenu depuis Arcom) pour espérer le blocage de pornhub.com, xvideos.com, xnxx.com, xhamster.com, tukif.com, jacquieetmicheltv2.net, jacquieetmichel.net et jacquieetmicheltv.net
  • 18 mars 2021 : le président du CSA adresse des demandes d’observations à ces mêmes sites
  • 2 avril 2021 : notification (tardive) à la Commission européenne du projet de décret sur le blocage
  • 7 octobre 2021 : publication du décret d’application sur la mise en œuvre du blocage
  • 13 décembre 2021 : le président de l’Arcom met en demeure Pornhub, Tukif et XHmaster, Xnxx et Xvideos d’empêcher l’accès des mineurs à leurs contenus
  • 7 février 2022 : Xnxx et XVideos attaquent le décret d’application devant le Conseil d’État
  • 8 mars 2022 : le président de L’Arcom adresse des demandes d’observations à Youporn et Redtube. Il saisit la justice au fond pour le blocage de Pornhub, Tukif et XHmaster, Xnxx et Xvideos
  • 7 avril 2022 : le même président met en demeure cette fois MG Freesites LTD, éditeur de Youporn, qui a 15 jours pour mettre en place un contrôle d’âge sur sa page d’accueil
  • 27 avril 2022 : au tour de Redtube d’être mis en demeure…
  • 13 juillet 2022 : … et de plusieurs sites édités par Jacquie et Michel
  • 8 septembre 2022 : dans le dossier Pornhub, Tukif et XHmaster, Xnxx et Xvideos, le tribunal judiciaire de Paris demande aux parties de s’engager dans une médiation pour tenter de trouver une solution visant à protéger les mineurs
  • 4 octobre 2022 : la même juridiction transmet une demande de question prioritaire de constitutionnalité (QPC) à la Cour de cassation, sollicitée par Pornhub et Redtube
  • 29 novembre 2022 : le Conseil d’État rejette plusieurs requêtes déposées par Pornhub, Xvideos et Xnxx contre les mises en demeure de l’Arcom. Pour le juge administratif, cette procédure est de la seule compétence du juge judiciaire
  • 5 janvier 2023 : la Cour de cassation, saisie par MG Freesites Ltd (Pornhub, Redtube), rejette la demande de QPC visant l’article 23 de la loi de 2020 sur la procédure de blocage. Elle considère que « l’atteinte portée à la liberté d’expression, en imposant de recourir à un dispositif de vérification de l’âge de la personne accédant à un contenu pornographique, autre qu’une simple déclaration de majorité, est nécessaire, adaptée et proportionnée à l’objectif de protection des mineurs »
  • 8 février 2023 : l’Arcom se retire de la médiation ordonnée par le tribunal judiciaire qui prend de facto fin
  • 11 avril 2023 : le président de l’Arcom met en demeure les sites XHamsterLive, Heureporno et FoliePorno
  • 10 mai 2023 : le gouvernement dépose le projet de loi SREN au Parlement et transforme la procédure de 2020 en une procédure de blocage administratif entre les mains de l’Arcom
  • 7 juillet 2023 : le tribunal judiciaire de Paris diffère sa décision en attendant que le Conseil d’État tranche le recours de Xnxx et Xvidéos contre le décret d’application