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Santé

Visiomed visé par une plainte pour abus de biens sociaux et escroquerie

Les témoignages de pratiques frauduleuses s’accumulent contre la société de santé connectée cotée en Bourse depuis 13 ans.

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À écouter la direction de Visiomed en cette fin avril, c’est une toute nouvelle ère qui s’ouvre pour la société de santé connectée. Dans le rouge depuis son introduction en Bourse en 2011, le spécialiste de la télémédecine a présenté un résultat positif pour la première fois de son histoire en 2023. « Perceptible depuis plusieurs mois, le retournement est désormais total et acté », déclarait Clément Pacaud, directeur général du groupe depuis peu, visiblement satisfait.

Seulement voilà, selon nos informations, les tourments sont loin d’être terminés. Une tempête se lève dans l’une de ses filiales, BewellConnect. Initialement entre les seules mains de Visiomed, cette structure est depuis janvier 2023 possédée via une joint-venture, Bewellthy, détenue à 51 % par de nouveaux actionnaires. De nouveaux propriétaires vent debout contre leurs associés. Après avoir dénoncé en août 2023 par communiqué des irrégularités comptables chez Visiomed, entraînant l’effondrement de 28 % du cours de Bourse de la société, ils demandent à la justice de se saisir du dossier. Ils ont déposé plainte au tribunal judiciaire de Nice. Faux et usage de faux, escroquerie, abus de biens sociaux, faux bilan… Les accusations sont multiples.

BewellConnect est au plus mal : elle a été placée en liquidation judiciaire le 15 mars dernier par le tribunal de commerce des Alpes-Maritimes. Cette faillite serait-elle la conséquence d’une mauvaise gestion récente des nouveaux actionnaires ? Pas vraiment : si l’on en croit le tribunal de commerce de Nice, la messe était dite avant leur arrivée. Le redressement judiciaire de la société a en effet été fixé au 31 décembre 2022. Soit 10 jours avant la vente. Selon la justice, c’est donc une société en faillite dont Visiomed s’est délestée…

Certes, au moment de leur entrée, les nouveaux venus savaient que BewellConnect essuyait des pertes et affichait une activité en net recul, avec un chiffre d’affaires tombé de 17 millions en 2020, à 1 million en 2021. C’est d’ailleurs ce que Visiomed argumente : la situation financière délicate était connue. Mais selon les nouveaux éléments que révèle l’Informé, les acquéreurs auraient découvert bon nombre de (très) mauvaises surprises justifiant des poursuites au pénal.

Au rang des premières déconvenues, BewellConnect n’a pas pu se financer en 2023, tant la situation était déjà tendue. Ainsi, Bpifrance lui a refusé un prêt « parce que son bilan provisoire 2022 la classait dans les entreprises en difficulté selon la réglementation européenne ». Épongées par la société mère, sous forme d’abandons de créances, les pertes répétées de la filiale sont aussi surprenantes. Ainsi, même en 2020, quand elle enregistrait un chiffre d’affaires de 17 millions d’euros pendant le Covid, la petite structure rassemblant 10 salariés a perdu de l’argent ! L’approche comptable iconoclaste du directeur financier de Visiomed fournit sans doute un début d’explication. Dans un email consulté par l’Informé, et envoyé à BewellConnect le 12 avril 2022, il transmettait « les écritures à passer pour avoir une perte de 163 769 euros » sur 2021… « C’est tout de même étrange, un résultat doit être la conséquence des données de la société, et non l’inverse », s’étonne le directeur financier de BewellConnect, Laurent Guibert.

Mais ce n’est pas tout. Les plaignants s’interrogent aussi sur des factures émises par BewellConnect qui ne correspondent à aucune activité réelle. Une manière de gonfler artificiellement le chiffre d’affaires avant de céder la société ? Selon nos informations, l’Autorité des marchés financiers a aussi enquêté auprès d’anciens salariés de Visiomed sur l’existence de facturations fantaisistes. « J’ai été interrogée par l’AMF sur une facture à l’international de près de 500 000 € (un demi-million d’euros) de 2017, qui avait été éditée alors que j’étais en vacances, et qui était visiblement une fausse facture », se rappelle l’ex-directrice commerciale international de Visiomed, qui estime avoir été « placardisée pour avoir alerté sur des défauts de qualité majeurs sur des produits » .

Enfin la valorisation des stocks s’est révélée fausse en 2023 : une grosse partie a dû être détruite en raison de produits incompatibles avec la réglementation, et donc invendables. Par exemple, environ 5 000 « électrostimulateurs » appelés MyTens Pro, un dispositif de mesure de la tension, valorisé 16 à 28 euros pièce, sont partis au pilon faute de pouvoir être vendus. Idem pour 632 packs VisioCheck, à la date de péremption dépassée. Ces petits terminaux de télémédecine, destinés à prendre les paramètres vitaux, ont eu un parcours semé d’embûches. Dès 2018, lors d’une démonstration destinée à vendre des terminaux à SOS Médecins en Suisse, le logiciel ne fonctionne pas. Un « plantage soft » comme le résume à l’époque un commercial à Visiomed dans un mail, qui nécessitera une mise à jour complexe nécessitant l’intervention du directeur technique. Et les ennuis ne s’arrêtent pas là : l’agence nationale de sécurité sanitaire (ANSES) diffuse une alerte à leur sujet le 23 juillet 2021, l’électrocardiographe prodiguant des données vraisemblablement erronées. Vendus 2 500 euros pièce, ou sous la forme d’abonnement à 149 euros par mois, ils étaient valorisés 194,74 euros dans les comptes. Soit 120 000 euros dans l’actif de la société à fin 2022… « Cette situation a été découverte dans le cadre d’une enquête diligentée par la direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes » précisent les acquéreurs malheureux. La survalorisation des stocks atteindrait au total plus de 353 000 euros.

Interrogé par l’Informé sur ces nouveaux éléments, Visiomed répond sobrement : « aucune communication sur de tels sujets n’a été faite au comité de surveillance de Bewellthy qui aurait été l’organe idoine pour échanger. »

Ces éléments ne surprendront pas le gendarme de la bourse : la société Visiomed, ses anciens dirigeants et le fonds d’investissement Negma ont été condamnés fin 2023 à 1,2 million d’euros d’amende par l’Autorité des Marchés Financiers, pour « diffusion d’informations fausses et trompeuses qui donnant aux investisseurs une image du développement de Visiomed et de ses perspectives plus favorable qu’elle ne l’était réellement, après une enquête approfondie. Et encore, la présidente de l’AMF a fait appel de la décision de la commission des sanctions contre les anciens dirigeants ; la cour d’appel du tribunal judiciaire de Paris étudie le dossier actuellement.

De leur côté, les plaignants ont déjà été condamnés, au tribunal de commerce, puis par la cour d’appel du tribunal judiciaire de Paris le 24 avril 2024 pour dénigrement. Les juridictions ont considéré la chute du cours de bourse comme un préjudice ayant pesé sur Visiomed, et estimé que les conditions n’étaient pas réunies pour que le statut de lanceur d’alertes du directeur financier de BewellConnect, Laurent Guibert, soit reconnu. Plus surprenant, la cour d’appel a confirmé l’amende « fixée à un montant très élevé » selon leur avocat. La juridiction a précisé fin avril que « l’astreinte de 200 000 euros par infraction constatée est proportionnée à la gravité du trouble subi par la société Visiomed et à l’enjeu financier du litige ». Selon le jugement consulté par l’Informé, « il suffisait aux appelants, pour ne pas encourir le risque d’une condamnation financière à ce titre, de respecter la décision de justice du 22 septembre 2023 ». Donc… de se taire ! Ce que Laurent Guibert n’a toujours pas l’intention de faire.  « Des innocents ne peuvent pas être condamnés à la place des coupables ! La justice n’est jamais allée au fond de l’affaire ; et moi on me reproche d’avoir dit la vérité ! », s’insurge-t-il auprès de l’Informé.

Les masques de Visiomed mis en cause
Via sa filiale BewellConnect, Visiomed s’est opportunément lancée dans les tests sérologiques, masques et autres gels hydroalcooliques en 2020 et 2021. La société a ainsi réalisé un chiffre d’affaires de 17,6 millions d’euros, contre environ 1 million sur les autres exercices. Mais dans des conditions pour le moins étranges. Parmi les éléments étonnants découverts lors de la reprise de BewellConnect, les dirigeants sont tombés sur des masques fabriqués en Chine… Mais reconditionnés en France ! « Après des plaintes auprès de la DGCCRF à propos d’étiquettes non conformes, les masques ont été remballés avec de nouveaux emballages en carton imprimés pour l’occasion », explique une source interne. Ce que confirment des échanges de mails entre les dirigeants de Visiomed auxquels l’Informé a eu accès. Intitulés « Reconditionnement masques » les messages portent sur les quantités à traiter notamment dans le site de stockage de Mondeville en Normandie. La société a aussi gagné un appel d’offres auprès de Santé Publique France : en 2020, elle lui fournit 8 millions de masques « canard », les KN95, pour la coquette somme de 12 millions d’euros, alors que l’État français, à court, en achète à tout va. Elle en vendra aussi à des prix exorbitants sur le site de La Poste, comme l’avait souligné Capital en 2020. Une affaire suscitant une ribambelle de plaintes : de consommateurs auprès de La Poste, mais aussi du répartiteur en pharmacie Alliance Healthcare France. Selon nos informations, Santé Publique France, comme La Poste et la DGCCRF se sont retournés contre Visiomed pour réclamer des explications. Distribués dans les hôpitaux au personnel accueillant des patients, les masques auraient fait l’objet de diverses critiques de la part des utilisateurs : « masque non hermétique », « ne ferme pas »