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Continuer la lectureLes dérives dangereuses de la sectorisation des urgences en Seine-Saint-Denis
Pour désengorger les hôpitaux publics du 93, certains patients sont désormais envoyés dans de petites cliniques privées. Au prix d’une dégradation de leur prise en charge selon les médecins.
Les médecins de plusieurs communes du 93 ne décolèrent pas contre l’ARS (Agence régionale de Santé), chargée de réguler l’offre de soins. « Depuis la mise en place de la sectorisation des urgences dans le département, il y a une perte indiscutable de chance pour certains de nos patients. On a frôlé plusieurs fois la catastrophe, mais l’ARS ne veut rien entendre, c’est du déni ! », fulmine le docteur Gombeaud, gastro-entérologue et président de la CPTS BLLR (Communauté professionnelle territoriale de santé de Bagnolet, Les Lilas, Le Pré-Saint-Gervais - Romainville), qui représente les professionnels de santé du secteur.
De quoi parle-t-on ? Le 7 décembre 2023, dans la plus grande discrétion, l’antenne départementale de l’ARS a signé avec tous les services d’urgences (privés et publics), le SAMU et les pompiers de Seine-Saint-Denis un protocole de sectorisation pour les patients dit « couchés », c’est-à-dire adressés par ambulance. Résultat : certaines communes du département dépendent de services d’accueil d’urgences (SAU) publics, et d’autres de SAU privés.
La mesure affiche un objectif louable : désengorger les urgences publiques du 93, et notamment celles d’Avicenne à Bobigny et d’André Grégoire à Montreuil, saturées. Problème : depuis la sectorisation, de gros dysfonctionnements dans la prise en charge des patients aux urgences se produisent. Notamment à Bagnolet, aux Lilas et à Romainville, désormais rattachés à une petite clinique privée du groupe Almaviva (Floréal). Or celle-ci n’est pas adaptée aux cas les plus graves selon les professionnels du secteur. « Ils n’ont pas les moyens d’accueillir tous les types d’urgence ! », résume un médecin des Lilas, dont une patiente, arrivée là-bas suite à une douleur abdominale, est repartie après une simple prise de sang et sans scanner alors que c’était… une péritonite ! Contactée par l’Informé, la clinique reconnaît d’ailleurs que le sujet de la sectorisation est « sensible »... « Nous recevons de plus en plus de patients lourds qu’on a du mal à soigner », nous a indiqué Henri Fritsch, le directeur, évoquant notamment « un problème de places pour les patients couchés ».
Les problèmes pointés par les médecins sont de deux ordres, a résumé le docteur Gombeaud dans une lettre envoyée à l’ARS. D’abord, des « refus réguliers de patients adressés par les praticiens du territoire au service d’accueil d’urgence de l’hôpital de Montreuil (le plus gros du secteur) ». C’est ce qui s’est encore produit début mars pour une résidente de Bagnolet de 85 ans, qui présentait un syndrome inflammatoire important et un début d’insuffisance rénale aiguë. Envoyée en ambulance avec une lettre de son médecin, elle y a été refoulée et réorientée vers Floréal. Ramenée chez elle sur demande de la famille, la patiente a finalement été accompagnée par sa fille aux urgences d’Avicenne (Bobigny) où elle a été hospitalisée pour… une pyélonéphrite compliquée.
Plus étonnant : dès décembre 2024, une habitante de Bagnolet de 92 ans sous assistance respiratoire avec suspicion d’infarctus a été transférée sur Floréal après avoir été refoulée des urgences de Montreuil alors même qu’elle y avait été envoyée par… le SAMU 93 ! Dans un courrier envoyé à l’ARS le 21 février 2024, le CPTS évoque « une prise en charge médicale retardée de plusieurs heures ». Dans le protocole, l’ARS autorise pourtant une dérogation à ses propres règles, indiquant que « le patient est libre de choisir l’établissement où il souhaite être soigné. Il peut ainsi demander au SAMU ou à la BSPP d’être orienté vers un SAU particulier, en dehors de la sectorisation ».
Autre dysfonctionnement dénoncé par les professionnels de santé de Bagnolet, Les Lilas, Le Pré-Saint-Gervais et Romainville : de nombreux patients sont transportés d’office à Floréal sans prendre en compte « ni les situations cliniques des patients, ni l’orientation éclairée des praticiens de ville, ni les facteurs de risque et l’historique de prise en charge hospitalière en amont des dits patients ». Cela a failli arriver il y a quelques semaines à une octogénaire de Bagnolet, dont une plaie avait dégénéré jusqu’à l’os. « Le SAMU voulait l’envoyer à Floréal, j’ai dit que ce n’était pas possible, qu’il fallait l’envoyer à Tenon où elle est suivie en oncologie », explique l’infirmière qui s’occupe de la patiente.
La famille a refusé et l’a finalement accompagnée elle-même à Tenon. Mais tout le monde n’a pas cette chance. En janvier 2025, un octogénaire en état d’urgence absolue à qui on avait posé un stent deux jours plus tôt dans une clinique parisienne a, lui, passé une nuit à Floréal. Grâce à l’insistance de son médecin, l’homme a été transféré le lendemain à Paris… escortée par des motards avec sirènes.
Là encore, l’ARS a pourtant prévu ce type de situation : « La sectorisation n’est pas applicable aux patients déjà suivis dans un établissement de santé lorsque le motif d’appel est en lien avec sa pathologie chronique », et « pour certaines pathologies qui doivent être prises en charge par certaines filières spécifiques (urgences neurovasculaires, cardiologiques, polytraumatisés…) ».
Au total, les médecins du coin ont répertorié une dizaine de situations problématiques sur les communes de Bagnolet, Les Lilas, Le Pré-Saint-Gervais et Romainville, mais assure que c’est le haut de l’iceberg. « On a arrêté de demander aux professionnels de nous remonter les cas depuis plus d’un an car c’est chronophage, et l’ARS n’en tient pas compte, mais il y a en a plusieurs dizaines, c’est sûr ! ». Résultat : l’ARS n’est plus informée…
Et le problème est le même pour les villes de Pantin et d’Aubervilliers, dont les habitants dépendent désormais de l’Hôpital européen de Paris (ex-la Roseraie). « Les patients sont moins bien pris en charge depuis la sectorisation, car cette clinique n’a pas de service de gériatrie, contrairement à Avicenne », regrette un représentant local. La situation est si préoccupante que les élus se sont fendus d’une lettre à la ministre de la Santé le 8 octobre 2024. « Les patients âgés font l’objet d’une prise en charge spécifique sur nos urgences, un circuit leur est dédié afin d’éviter des attentes interminables, nous a répondu l’Hôpital européen de Paris. Certes nous n’avons pas de service de gériatrie, mais si la pathologie de nos patients âgés nécessite une hospitalisation (dénutrie…), nous avons un service de médecine polyvalente qui permet une prise en charge rapide.»
Maintes fois sollicitée par les professionnels de santé du département, l’ARS a fini par envoyer fin 2024 un questionnaire aux parties prenantes du 93 pour établir un bilan après un an. Mais le document que nous avons récupéré ne mentionne bizarrement aucun dysfonctionnement. « Ce bilan est purement quantitatif et ne reflète absolument pas la réalité, c’est du grand n’importe quoi ! », s’exaspère le docteur Gombeaud.
Contactée par l’Informé, l’ARS nie tout problème. Sur le refus de prise en charge aux urgences de Montreuil ? « Lors des bilans réguliers de la sectorisation, ou dans les réclamations et plaintes reçues par l’ARS, aucune situation de retard de prise en charge liée au protocole n’a été signalée », nous a-t-elle répondu par mail. À propos du transfert d’office sur Floréal ? Elle se contente de rappeler que « l’orientation des patients est effectuée par le médecin régulateur du SAMU. C’est donc une décision médicale (…) en fonction de l’état et des besoins du patient pour lui permettre la meilleure prise en charge. (…) Et de préciser : « Une décision de régulation médicale vaut prescription médicale que le transporteur est tenu d’appliquer sauf à commettre une infraction au code de la santé publique ». Dit autrement, s’il y a un problème, la faute… au SAMU 93 et aux transporteurs sanitaires. Lesquels n’ont pas répondu à nos sollicitations…
Reste un dernier sujet qui fait enrager les médecins : le surcoût de la sectorisation pour la Sécu (du fait des frais de transports) et surtout pour les patients. En théorie, il ne devrait pas y en avoir puisque le forfait est le même pour tous les services d’urgence, publics ou privés (23 euros hors hospitalisation). Mais, à Floréal, « il arrive régulièrement que certaines personnes soient obligées de revenir le lendemain pour faire des examens, il faut alors payer 100 ou 150 euros en plus, beaucoup n’ont pas les moyens de payer ! », se désole-t-on au CPTS.
En somme, beaucoup de dysfonctionnements pour un résultat plutôt mitigé : après un an de sectorisation, l’activité aux urgences d’Avicenne a, selon l’ARS, baissé de 7,4 %, quand celle de l’hôpital de Montreuil a, elle, progressé de… 10,3 % !