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Continuer la lectureUn journaliste trans reproche à Têtu de l’avoir laissé tomber face aux attaques
Le magazine LGBT+ a arrêté de faire travailler un pigiste après une polémique sur les réseaux sociaux. Ce dernier a saisi les prud’hommes pour « licenciement attentatoire à la liberté d’expression ».
Sale temps pour Têtu. Sous le coup d’un redressement judiciaire, le magazine est en pleine période d’incertitude. Devant le tribunal de commerce, seul un candidat, le groupe Bleu Pétrole, a pour l’heure déposé une offre de rachat de l’ensemble des titres d’I/O Media, le groupe de l’entrepreneur Albin...
Insatisfait des offres déposées, Serviant prépare pour l’heure un plan de continuation de son groupe média. Mais, selon nos informations, un autre souci vient de frapper Têtu, le magazine star de l’entrepreneur. Le 8 février, un ancien pigiste du titre, Hanneli Victoire, a attaqué la société aux prud’hommes. Le journaliste réclame à I/O Media plus de 10 000 euros de rappel de salaire et d’indemnités. Les faits remontent à l’été 2022. Alors qu’une affiche du Planning familal représentant un homme enceint suscite une intense polémique et que les droits des personnes trans sont contestés sur les réseaux sociaux, Hanneli Victoire, lui-même transgenre, poste une story sur son compte Instagram.
Il y indique entre autres qu’« un jour, très proche je pense, des trans vont aller fracasser des TERFS (ndlr : Trans Exclusionary Radical Feminist, féministe radicale excluant les personnes trans) […] ceci n’est pas un appel à la violence, juste une prémonition publique sur quelque chose qui va devenir inévitable […] à un moment certains d’entre nous vont craquer ». Suite à cette story, son auteur est la cible d’une myriade de messages menaçants et injurieux. Tout comme Têtu, puisque le journaliste a indiqué dans sa bio qu’il collabore avec le magazine.
« Têtu ne m’a apporté aucun soutien, n’a pris aucune position officielle, regrette aujourd’hui Hanneli Victoire. Je leur ai demandé de garder et de me transmettre les messages injurieux qu’ils recevaient pour les ajouter à ma plainte, mais ils ont refusé. » À compter de cet épisode, le magazine décide, sans l’en informer, de ne pas publier les piges déjà rendues par Victoire, et n’en commande pas d’autre. Or, depuis 2021, le journaliste collaborait régulièrement avec Têtu. Une situation qui, légalement, lui octroie le statut de salarié de l’entreprise.
Après les évènements de l’été 2022, les mails de demande d’explications adressés par le journaliste à la rédaction restent sans réponse. Fin janvier 2023, finalement, le directeur de la rédaction Thomas Vampouille adresse un mail à son ancien journaliste : « La direction m’a demandé de ne pas publier tes papiers en raison du gros shitstorm que têtu· avait subi après tes interventions au sujet que tu sais. À ce stade, c’est le point bloquant : la direction ne veut légitimement pas que j’expose inconsidérément la marque, qui subit déjà bien assez d’attaques, et je ne sais pas s’ils vont bouger à ton sujet. » Et d’ajouter : « Quoi qu’il en soit, sur ce point ma ligne éditoriale est claire : têtu est bien sûr un journal engagé, et même militant quand il le faut, mais les journalistes qui y travaillent doivent choisir entre journalisme et agit-prop. »
« Je l’ai vécu comme une trahison », indique Victoire à l’Informé. En avril, le journaliste reçoit finalement son solde de tout compte, ainsi qu’une attestation employeur indiquant sa « fin de CDD ». Un contrat réfuté par le licencié, qui estime avoir été, de par son statut de pigiste régulier, lié par son employeur via un CDI depuis 2021. C’est dans ce contexte que Victoire saisit le Défenseur des droits pour se pencher sur son cas. Si l’autorité indépendante ne reconnaît pas de lien entre son licenciement et une discrimination en raison de l’identité de genre du journaliste, elle estime que « le licenciement dont [il a] fait l’objet est susceptible d’interroger en matière de respect de la liberté d’expression ».
Hanneli Victoire a donc choisi de saisir le Conseil de prud’hommes de Paris pour faire reconnaître que son licenciement était attentatoire à sa liberté d’expression. Le directeur de Têtu Hamid Hassani nous indique de son côté n’avoir pas reçu le dossier à ce jour, et ne pas avoir « pour habitude de communiquer sur ces sujets publiquement ». Interrogée, la directrice de l’association de soutien aux personnes transgenre OUTrans Anaïs Perrin-Prevelle estime que le cas particulier de Victoire est « symptomatique de l’ambiance générale dans la société, qui consiste à penser que si l’on commence à prendre la défense d’une personne trans, on va recevoir tellement d’insultes que ce n’est pas la peine. »
D’autres anciens salariés du titre vont même plus loin, et indiquent que « Têtu a un problème avec les personnes trans, sauf si c’est pour faire du mannequinat, exhiber un côté pop, paillettes. » Un ancien collaborateur assure même que « le mégenrage (ndlr : ne pas attribuer à quelqu’un le genre qui correspond à son identité de genre) est très commun au sein du magazine. ». Interrogée, la direction répond que « le mégenrage n’a pas sa place à Têtu ».
Un autre ex-pigiste explique avoir rendu des piges liées aux transidentités qui ont été payées mais jamais publiées par le site, malgré ses demandes répétées d’explications ou de retour sur son article et ses propositions d’amélioration. « Je ne comprends pas comment ils fonctionnent. Mon expérience avec eux a été la goutte d’eau dans mon envie de me reconvertir », explique ainsi l’ancien journaliste. Interrogé à ce sujet, Hamid Hassani assure que « des piges non publiées cela arrive dans toutes les rédactions ; ce n’est pas un phénomène particulier chez Têtu. Nos critères de publication sont uniquement liés à la qualité de la production des papiers ou à l’actualité. » Et d’indiquer que plusieurs articles liés aux transidentités ont bien été publiés ces derniers mois.
De manière générale, la question de la ligne éditoriale du magazine divise depuis plusieurs années. « À son lancement, Têtu était un journal engagé de gauche. Il a progressivement viré en organe de soutien au gouvernement », juge le créateur du titre Didier Lestrade auprès de l’Informé. Ce dernier a cessé sa collaboration suite à la publication, en pleine période de polémique sur la réforme des retraites, d’une interview du ministre du Travail Olivier Dussopt dans laquelle il révélait son homosexualité. « Je l’ai vu comme une manière opportuniste d’encourager le travail du ministre à un moment où la France était dans la rue, j’ai donc arrêté mes chroniques », conclut Lestrade. Le récent édito du magazine sur la nomination de Gabriel Attal au poste de Premier Ministre a également fait couler beaucoup d’encre. « Tout cela suscite des débats en interne, mais aussi au sein de la communauté, souffle un proche du dossier. Mais la direction ne voit pas le problème… »
Le directeur général de Têtu indique pour sa part que « le traitement par Têtu· du “lobby réac” (expression inventée par la rédaction) et de l’extrême droite en général […] est sans commune mesure plus important, et révèle une ligne éditoriale clairement engagée contre l’extrême droite ».