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Médias - Culture

Le mensuel Jeune Afrique déclare la guerre à son concurrent Africa Intelligence

Le groupe de médias dirigé par les frères Ben Yahmed accuse son rival de dénigrement commercial au travers d’une série d’articles dont le dernier relatait l’arrivée de nouveaux actionnaires à son capital.

 Amir Ben Yahmed dirige le groupe Jeune Afrique Media avec son frère Marwane.
Amir Ben Yahmed dirige le groupe Jeune Afrique Media avec son frère Marwane. ISSOUF SANOGO / AFP

Ambiance tendue dans le petit monde des médias consacrés à l’Afrique. Selon nos informations, Jeune Afrique attaque en justice Indigo Publications, éditeur de plusieurs titres comme La Lettre A, Intelligence Online, Glitz et, surtout, Africa Intelligence. Les deux entreprises couvrent toutes l’actualité des pays africains, mais avec une approche davantage centrée sur les révélations pour le second.

La raison de ce conflit ? La colère des frères Marwane et Amir Ben Yahmed. Le duo contrôle le groupe de presse fondé en 1960 par leur père, le franco-tunisien Béchir Ben Yahmed, mort en 2021. Ils jugent dénigrants certains articles parus dans La Lettre A concernant leur société. Et accusent également Africa Intelligence d’avoir débauché plusieurs journalistes de Jeune Afrique - trois en un an et demi - signe d’une concurrence déloyale selon eux. « Il y a peu de titres en France qui traitent d’actualité africaine, et ces mouvements vont dans les deux sens entre ces réactions », tempère toutefois un reporter d’une des rédactions.

Une première audience est prévue le 9 juin, où le plaignant réclame quelque 200 000 euros de dommages. Petite originalité, les frères Ben Yahmed n’attaquent pas en utilisant le droit de la presse et de la diffamation mais le droit du commerce. Cela permet de réclamer davantage d’argent (les condamnations en diffamation dépassent rarement quelques milliers d’euros) mais pas seulement. Dans la plainte déposée auprès du tribunal de commerce de Paris, il est demandé, à l’avenir, de faire « cesser de reproduire, diffuser et communiquer au public des articles dénigrant Jeune Afrique Media Group ». Par ailleurs, il est également demandé de « supprimer le contenu des articles déjà publiés en ligne dénigrant Jeune Afrique Media Group ». Interrogés, les dirigeants de Jeune Afrique et d’Indigo Publications n’ont pas souhaité faire de commentaires.

Plusieurs informations publiées par la Lettre A ont alimenté le courroux des plaignants. La dernière en date, diffusée en janvier et titrée : « Jeune Afrique : l’ombre du pouvoir ivoirien derrière l’arrivée de nouveaux actionnaires », a fini de mettre le feu aux poudres. Y est évoquée une levée de fonds récente effectuée auprès d’actionnaires inconnus. Ces derniers sont représentés au conseil d’administration par deux hommes d’affaires ivoiriens, Ahmed Cissé et Serge Thiémélé. Selon la Lettre A, tous deux sont proches de ministres du gouvernement d’Alassane Ouattara. Une proximité dont s’est toujours défendu Amir Ben Yahmed. Dans un précédent article, il était mentionné que la fratrie était même prête à accueillir des États africains à son capital. Déjà, certains pays (Côte d’Ivoire, Tunisie, Congo, Chine…) sont clients de la filiale événementielle du groupe de presse. L’argent frais doit servir à développer l’entreprise et à s’implanter davantage hors de France, avec l’ouverture de bureaux en Côte d’Ivoire, notamment. À travers ces articles, Jeune Afrique prétend que la Lettre A ne se contente pas de publier des informations mais cherche à dénigrer un concurrent.

En novembre dernier, le tribunal de commerce de Nanterre avait ordonné une mesure similaire d’interdiction de toute publication à venir. La juridiction avait été saisie par Patrick Drahi, au nom du secret des affaires, contre le site Internet Reflets à l’origine d’une série de révélations issues de données internes piratées et mises en ligne par des hackers. Reporters sans frontières (RSD) et plusieurs sociétés de journalistes s’étaient émues de cette procédure, signe d’un « contournement du droit de la presse et de ses garanties spécifiques » pour « bâillonner les journalistes ». L’ordonnance du tribunal, qui était une première en matière de presse, avait finalement été cassée en appel en janvier dernier.

Les plaintes pour « dénigrement » contre les médias se sont multipliées ces dernières années, mais quasiment aucune n’a abouti. La plus célèbre est celle déposée par Vincent Bolloré suite à son portrait dans Complément d’enquête sur France 2. Le milliardaire breton réclamait 50 millions d’euros de dommages. Il a finalement été débouté, et même condamné à payer 10 000 euros pour procédure abusive.

Mais une autre affaire engagée par le vendeur de surgelés Thiriet contre un reportage du 19.45 de M6 a abouti à une condamnation. Le sujet portait sur une enquête de 60 millions de consommateurs concernant la présence de pesticides et de perturbateurs endocriniens dans ses produits. Il était illustré par des images des glaces Thiriet, alors que l’enquête de 60 millions de consommateurs les classait comme très bons élèves. En 2021, la cour d’appel de Nancy avait condamné la Six à payer 300 000 euros de dommages au commerçant. La chaîne s’était pourvue en cassation avant de se désister en 2022.

Suite à la parution de notre article, le groupe Jeune Afrique qui n’avait initialement pas souhaité s’exprimer, nous a fait parvenir la réponse suivante par son avocat Maître Patrick Klugman : « Le groupe Jeune Afrique a été contraint d’introduire une action en justice pour faire cesser des agissements qu’il estime gravement déloyaux. Le fait est que sur cinq ans nous déplorons une série d’articles qui présentent toujours Jeune Afrique sous un jour défavorable en publiant des informations inexactes aggravées par des commentaires fielleux à l’occasion d’événements clés de la vie de l’entreprise. Cette politique de sape s’est accompagnée d’un débauchage de collaborateurs clés de Jeune Afrique. En aucun cas notre démarche ne peut être assimilée à des procédures bâillon motivées par la volonté d’étouffer la publication d’informations sensibles » .